Noir.e.s et panafricain.e.s vivant en France : qu’avons-nous à dire du mouvement de grèves en cours ?

« Je sais et je sens au fond de moi-même que tôt ou tard mon peuple se débarassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur. »

Patrice Lumumba


Un mouvement de grève d’une ampleur croissante se déroule en ce moment en France : cheminots, salarié.e.s du nettoyage ou de la grande distribution, avocat.e.s, étudiant.e.s… c’est dans de nombreux secteurs que la contestation gronde et que les colères s’organisent.

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Discours d’Elie Domota sur les catastrophes sociales, économiques et sanitaires en Guadeloupe (2018)


Discours audio en Guadeloupéen : lien facebook

Nous allons attaquer en justice la responsabilité de Mr Richard (directeur de l’ARS – Agence Régionale de Santé – de Guadeloupe depuis 2013, ayant quitté son poste le 2 mars dernier), Mr Thépo (directeur général du CHU Guadeloupe), Mme Borel Lincertin (présidente du conseil départemental de la Guadeloupe depuis 2015) et Mme la ministre de la santé. Le tribunal pourra statuer ce qu’il veut mais nous allons les nommer, nous allons dire leurs noms parce qu’aujourd’hui ils veulent nous dire que tout va pour le mieux. Nous avons entendu ce que Mr Forbin a dit : dans un hôpital, des dispositifs de sécurité doivent être mis en place ; à la moindre fumée, les portes coupe-feu se ferment, les aspirations d’air se déclenchent et le départ de feu est contenu. Or, aujourd’hui, c’est tout le CHU qui est hors d’usage !

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[16 MARS 2018] Les sociétés matrilinéaires Luguru en Tanzanie : rencontre avec Jean-Luc Paul

Date : 16 mars 

Horaire : 20h -21h 30

Lieu : Pitch Me, 34 rue du surmelin, 75020 Paris

Événement facebook

Dans les sociétés Luguru des Hautes Terres de Tanzanie orientale, « quel que soit son sexe, le statut d’un individu dépend avant tout de son âge social, c’est-à-dire, du nombre de générations vivantes et intégrées dans les processus de production et/ou de reproduction qui l’encadrent ». C’est ce qu’a pu observer Jean-Luc Paul lors de son séjour, il y a une vingtaine d’années, en pays Luguru. Maître de conférences en anthropologie et ingénieur en agronomie à l’Université Antilles-Guyane, nous reviendrons avec lui sur le statut des femmes et leur rôle dans ces sociétés : « ambiarcales », « pseudo-matriarcales », quelles sont leurs particularités ? Au préalable, nous commencerons par lui demander de nous retracer l’historiographie de ces populations, comment imaginer leur genèse et leur évolution à partir des récits collectés auprès des « informateurs ». C’est qu’en effet, au cours de ses enquêtes, Jean-Luc Paul finit par arriver à la conclusion que « le père Mzuanda n’avait pas seulement écrit l’histoire des Waluguru, il l’avait également un peu faite » et que « un clan s’est prêté avec complaisance à la manipulation du mythe de son origine ».

Paul, Jean-Luc. « Anthropologie historique des Hautes Terres de Tanzanie orientale : stratégies de peuplement et reproduction sociale chez les Luguru matrilinéaires ». Karthala IFRA, 2003.

Abolition de l’esclavage à la Réunion : trois questions autour de l’événement «Fèt Kaf» du 20 décembre à Paris

En quoi consiste l’événement et qui l’organise ?

Cet événement a pour but de réunir les réunionnais – mais tout le monde y est invité – pour réfléchir et discuter ensemble des luttes d’hier ou d’aujourd’hui, contre l’esclavage et ses conséquences sur la société réunionnaise actuelle. Nous sommes un groupe informel de réunionnais et réunionnaises, composé pour l’occasion de Michael Gence (réalisateur du film « Rassine Monmon, Papa », sur le BUMIDOM et les « Réunionnais de la Creuse »[1]), Françoise Vergès (auteure de Le Ventre des femmes. Capitalisme, Racialisation, Féminisme[2]), Olivya Martin (du site « Histoire Réunion »[3]) et moi, Sébastien Clain (également du site « Histoire Réunion »).

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[29 NOVEMBRE 2017] Afrodescendants: retrouver nos racines avec nos gènes ? Rencontre avec César Fortes-Lima

Date : mercredi 29 novembre

Horaire : 20h – 22h

Lieu : Pitch me; 34 rue du surmelin, 75020 Paris

Dans le cadre de la décennie internationale des personnes d’ascendance africaine (2015-2024), à l’initiative de l’UNESCO , le Pitch Me et la revue Critique Panafricaine invitent le chercheur cap-verdien César Fortes-Lima à venir présenter son travail en histoire génétique des populations. Par la lecture des travaux de Richard & Sally Price, il s’est passionné pour les sociétés Neg Mawon du Suriname, notamment, dont il a voulu amplifier l’historicité en les connectant de manière fiable et précise à la région dont ils furent déportés (Dahomey, Bénin).

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Contre le franc CFA : un RDV le 11 novembre à 14 h à Saint Denis (93) expliqué en trois questions

Qui sont les organisateurs de l’évènement du 11 novembre ?

Nous sommes un groupe de militant.e.s issu.e.s de la diaspora africaine et afro-descendante. Notre engagement contre le franc CFA depuis la France n’est pas sous la direction d’une association ou d’une organisation politique en particulier, même si nous avons écrit un appel envers la diaspora afro pour lequel nous avons sollicité la signature d’organisations panafricaines et luttant contre la négrophobie en France. Nous nous sommes rassemblé.e.s parce que  les mobilisations contre le franc CFA trouvent un second souffle sur le continent africain, et il nous paraît normal et nécessaire que ces luttes panafricaines trouvent un relai, ici, en France. Cette monnaie coloniale est la partie visible de l’iceberg nommé FrançAfrique, un système néo colonial bien français qui asservit les peuples. C’est autour de ce constat et de notre volonté de soutenir le droit à l’autodétermination des peuples d’Afrique et des colonies françaises départementalisées (les Antilles, la Réunion, la Guyane, Mayotte et la Nouvelle Calédonie) que nous nous sommes réuni.e.s.

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Du Boulevard Auriol de Paris à la tour Grenfell de Londres : une pensée panafricaine contre les tragédies du capitalisme

En tant que panafricains, parmi tous les drames en cours et dont il est impossible de toujours dire un mot tant ils sont nombreux, nous sommes sensibles à la tragédie qui secoue actuellement Londres avec l’incendie de la tour Grenfell, et ce d’autant plus qu’elle fait écho à d’autres catastrophes qui nous ont particulièrement touchées en tant que noirs vivant en France :  l’année 2005  a été marquée par de terribles incendies d’immeubles insalubres occupés par des familles immigrées, notamment africaines, au cœur de Paris.

Dans la nuit du 14 au 15 avril 2005 un incendie se déclara à l’hôtel social Paris-Opéra, entraînant 25 morts, dont 10 enfants. L’hôtel abritait notamment beaucoup de demandeurs d’asile.

Quelques mois plus tard, l’incendie du boulevard Vincent Auriol à Paris dans la nuit du 25 au 26 août 2005 coûtera la vie à 17 personnes d’origine africaine, dont 14 enfants.

Quelques jours seulement après  le Boulevard Auriol, un nouvel incendie causera la mort de 7 personnes, dont 4 enfants, rue du Roi-Doré le 29 août. Dans cet immeuble vivait une majorité de familles ivoiriennes.

© François Guillot/AFP

 A Londres, le bilan est lui aussi très lourd : on parle d’au moins 17 morts, et de nombreux blessés. Nous espérons  que ce bilan déjà terrible ne s’alourdira pas. Malheureusement, entre le moment de publication de cet article et aujourd’hui (17/06/17), le bilan s’est considérablement alourdi et il est question désormais « d’au moins 58 morts », estimation basse… Ces personnes, toutes pauvres, vivaient dans un quartier riche. L’état de délabrement de l’immeuble qu’elles occupaient reflète l’absence de considération pour les pauvres, les immigrés et enfants d’immigrés, en particulier non européens.

Personne ne doit mourir dans de telles conditions. Mais force est de constater que le prolétariat issu des pays dominés par l’impérialisme est particulièrement exposé à la brutalité du système capitaliste, ce que de telles tragédies nous rappellent inlassablement. En plus des noirs, des asiatiques, des arabes, et plus largement des immigrés et enfants d’immigrés non européens, vivaient aussi à la tour Grenfell des habitants qui avaient fui l’horreur de la guerre, notamment des réfugiés syriens qui figurent parmi les morts.

Tous ces drames sont au carrefour de plusieurs problématiques : la pauvreté, la migration liée à l’impérialisme, les discriminations racistes au logement, la spéculation immobilière, la gentrification, et bien sûr l’exploitation par les « marchands de sommeil », qu’il s’agisse de propriétaires véreux isolés, d’entreprises sans scrupules ou de logements piteusement gérés par l’État. Dans des villes aussi riches que Paris ou Londres, de nombreux appartements restent vides, alors que nombre de personnes et familles, bien souvent immigrées, sont mises en attente de relogement par les institutions. Cette attente qui dure parfois 20 ans constitue une longue période durant laquelle tout un tas de charlatans s’enrichissent de la misère et du racisme.

Quelle justice peut-on espérer pour les victimes qui ont survécu et les proches de celles qui ont péri ? Dans le cas du Boulevard Auriol, seuls deux acteurs (l’association Freha et une entreprise du bâtiment) furent condamnés, mais l’État pourtant en partie responsable s’en tira à bon compte.
Les victimes de la tour Grenfell auront-elles droit à une vraie justice, à de vraies réparations, même si la mort ne peut jamais être réparée ? Quelles conséquences seront tirées de cette tragédie ?

Intervenir en tant que panafricains à propos d’un tel drame humain, c’est rappeler l’attachement historique des pères du panafricanisme pour la fin de l’exploitation, et plus précisément la fin du mode de production capitaliste, système éminemment raciste, qui derrière les petits plaisirs qu’il semble offrir à certaines couches de la population- de façon toute relative, est en réalité une machine à produire des catastrophes. Les leaders panafricains l’ont pensé en particulier pour l’Afrique, mais leur horizon émancipateur était global.

Il n’est pas sûr que le néolibéralisme effréné dans lequel le Royaume-Uni s’est embarqué depuis des décennies soit sur le déclin. Il ne nous reste donc plus qu’à espérer qu’à Londres comme à Paris, c’est à dire « dans le ventre de la bête », la résistance continue de s’organiser avec tous ceux qui sont épris de justice, panafricains compris, pour atteindre à la racine ce système qui sème pauvreté et mort. De ce combat au cœur des métropoles impérialistes, nous sommes assurés que l’Afrique aussi aura à gagner.

Paix aux âmes de tous ceux qui ont péri 

Force, courage et dignité à tous ceux qui ont survécu 

Justice et Émancipation pour les opprimés d’ici et de là-bas

 

 

Le comité éditorial


Image en Une (modifiée) : © Getty Images 

Mise à jour : 17/06/17

 

 

Paroles de Guyanais #2 : Ludovic, 27 ans, militant autochtone

Mouvements sociaux en Guyane,

point de vue d’un jeune autochtone

Rassemblement de Guyanais, afrodescendants et autochtones, le 25 mars 2017 à Bordeaux, et prise de parole de Ludovic qui nous offre ici sa contribution

***

 

À Saint-Laurent du Maroni et à Cayenne, ont eu lieu hier, des marches solidaires en réponse à l’appel lancé par le collectif référent de la crise guyanaise actuelle « Pou Lagwiyann dékolé ». Elles ont d’ores et déjà été qualifiées d’historiques, de mémorables et démontreraient une unité guyanaise.

En effet, la Guyane connaît depuis une semaine une situation de blocage engendrée par des mouvements sociaux initiés par le collectif des « 500 frères contre la délinquance ». La plupart des médias, essentiellement locaux, ont déjà relayé les revendications des principaux collectifs. L’objet, ici, serait de porter un œil critique sur ce que l’on appelle la « mobilisation générale en Guyane ».
Certains représentants des différents gouvernements qui se sont succédés, se sont ridiculisés par leur manque de connaissance de la géographie de la France qu’ils représentaient. Le dernier en lice, Emmanuel Macron, ancien Ministre, candidat à la présidentielle, a qualifié le plus grand département de France, le port spatial de l’Europe, la dernière colonie d’une puissance européenne en Amérique du Sud, comme étant une « île ». Après tout, ils se doivent de représenter le pays qui les a élus.

Vives réactions sur les réseaux sociaux, vives réactions de la part du monde militant, vives réactions de collectifs décoloniaux. La majorité des expatriés domiens, des expatriés africains soutiennent les mouvements guyanais, vus comme des combats légitimes et surtout des luttes de la communauté noire. En effet, la Guyane est toujours considérée comme un pays d’afro-descendants à l’image des Antilles Françaises. Il y a donc dans l’imaginaire collectif hexagonal et des Outre-mer, une population identique à celle de la Guadeloupe et de la Martinique, c’est-à-dire à culture créole et métissée.

Face à cette ignorance de leurs compatriotes français, les guyanais expatriés défendent la diversité culturelle qui existe dans leur pays. Cependant leur définition de la diversité se base sur les cultures issues de l’immigration récente. C’est-à-dire les populations venues des pays voisins : le Brésil, le Surinam ou alors la Caraïbe (comme Haïti ou la République Dominicaine). Ainsi, l’image du créole -fruit de la colonisation européenne en Amérique- (esclavage, etc.), comme étant guyanais légitime et originel est maintenue et diffusée massivement.

Or, la composition de la population est bien plus complexe selon le point de vue adopté. Du point de vue du jeune autochtone que je suis, c’est-à-dire de l’amérindien Kali’na, la Guyane est composée de plusieurs peuples. Tout d’abord, et il faut insister là-dessus, elle est occupée par les premières nations amérindiennes établies depuis des millénaires en Amérique. Aujourd’hui, les nations qui ont survécu aux différentes vagues de colonisations sont les Kali’nas, les Lokonos, les Paykwesnehs, les Wayanas, les Wayampis et les Tekos. Elles ont leurs propres langues et cultures. Viennent ensuite, les diversités issues de l’esclavage. L’afro-descendance créole bien sûr, comme dans toute les colonies, et qui est la plus connue. Mais également des communautés d’afro-descendants, les bushinengés, qui ont fui les plantations et ont pu développer une diversité dialectale et traditionnelle, dû à leur éloignement des grands centres urbains. Ainsi, à l’inverse des marrons des Antilles, ceux-là ont pu se distinguer des créoles et ainsi enrichir une « multiculturalité ».
Enfin, on peut parler de diversité selon les nationalités, les Brésiliens, les Haïtiens, les Surinamais… Et même dans cette approche, on peut encore faire des distinctions. C’est-à-dire, malgré le fait que le fleuve Maroni constitue une frontière politique entre la Guyane et le Suriname, les populations amérindiennes et bushinengés sont historiquement présentes des deux côtés de la frontière et considèrent davantage le fleuve Maroni, comme un vecteur d’échange. En prenant en exemple un Kali’na, qu’il soit de nationalité française ou surinamaise, rien ne lui enlève la légitimité à la libre circulation sur ces deux territoires. Ce qui explique d’ailleurs, la notion d’immigration qui diverge entre les habitants vivants aux frontières et ceux qui vivent isolés sur l’Ile-de-Cayenne.

Nous devons donc faire cette analyse selon une autre grille de lecture pour comprendre les revendications spécifiques des Peuples Autochtones de Guyane.

Souvent, que ce soit au niveau local ou national, les demandes de reconnaissances juridiques des amérindiens amènent à l’incompréhension, voire à de la peur.

Par leur simple présence et existence, les autochtones remettent en cause la lecture linéaire de l’Histoire. À savoir que l’histoire de la Guyane française commence à partir de la colonisation européenne, cela peut donc créer un malaise dans les populations non-autochtones quant à leur légitimité sur leur territoire. Cela pourrait expliquer cette volonté parfois inconsciente de mettre en avant un pays pluriculturelle, c’est à dire simplement métissé, plutôt qu’un pays où plusieurs peuples distincts coexistent.

Si on compare, de manière claire et concise la position des amérindiens vis-à-vis de leur terres et celle des Français autochtones, on peut y déceler une absurdité. Personne, à aucun moment, ne pourrait contredire la volonté des « français de souche », des «descendant de gaulois», de la population de type « européenne » à disposer de leur terre en France ou plus globalement en Europe. En effet, la question n’est pas de se demander si une population, établie depuis des temps immémoriaux, doit se légitimer de sa présence mais serait plutôt de savoir comment intégrer dignement les populations récemment installées en France hexagonale.

Pourtant c’est ce qui se passe en Guyane, où le manque de soutien de la population locale favorisait jusqu’à maintenant cet état de fait.

On pourrait se demander donc à qui profiterait le changement de statut politique de la Guyane, sans engagement écrite de la part des négociants avec l’Etat, envers les Premières Nations de Guyane.

Précisons donc les revendications autochtones de longues dates, mais également celles mises en marge des négociations avec l’Etat par le collectif référent.

La convention n°169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), une agence des Nations Unis, est le seul outil juridiquement contraignant relatif au respect des droits fondamentaux essentiels à la survie des peuples autochtones. Elle a été adoptée en 1989 et garantit notamment leur droit à leur terres et à disposer d’eux-mêmes. Cette convention a été incluse dans la liste des « revendications officielles des guyanais » qui sera remise aux ministres qui se sont déplacés aujourd’hui en Guyane, après 10 jours de mobilisations.

Dans cette même liste officielle, un deuxième point où les parties prenantes commencent à diverger sur leurs demandes. Les autochtones demandent l’éradication totale de l’orpaillage illégale, alors que le collectif référent ne demande qu’une intensification de la lutte contre ce fléau.

Le troisième point est celui où, la position des autochtones et celles des syndicats et autres collectifs entrent en contradiction. « Pou Lagwiyann Lévé » demande à l’Etat, au nom des peuples autochtones, « le développement de projets miniers tenant compte de l’environnement », sans avoir bien entendu concerté les principaux concernés. Les autochtones, eux tiennent un discours ferme, ils ne veulent aucun projet de méga-industrie minière sur leurs terres. De plus, ils demandent leur participation à la Commission Départementales des Mines, afin d’avoir un droit de véto sur tous les projets d’exploitations aurifères, conformément à l’article 24bis de la loi de l’égalité en outre-mer. Celle-ci prévoit en effet que des représentants des communautés locales puissent désormais siéger à ce conseil.

Ceci étant, on peut considérer comme un premier pas la demande du collectif référent à ratifier la Convention n°169 de l’OIT par l’Etat.

Il existe à l’heure actuelle 20 revendications urgentes et nécessaires de la part des peuples autochtones.

Autant de points qui soulèvent la réalité quotidienne de ces populations, tant dans le domaine du foncier, de l’éducation, du social, de l’économie que dans l’administratif.

On peut retenir, à titre d’exemple, la construction d’un collège en pays amérindien Wayana, ainsi que l’apprentissage de toutes les langues autochtones de la maternelle à l’Université. Une éducation bilingue et l’introduction de l’Histoire des Peuples Autochtones dans les manuels scolaires ont également été soumises.

La question du foncier est l’une des plus urgentes. Les amérindiens demandent la « rétrocession de 400 000 hectares de terres du domaine privé de l’Etat […]. Dont 200 000 en compensation de forêts primaires attribuées sans notre consentement à la Collectivité Territoriale de Guyane (CTG) et aux Mairies. Ni l’état, ni la CTG n’ont inscrits « noir sur blanc » la garantie d’une redistribution chiffrée et équitable aux autochtones ».

Ces peuples, héritiers d’un autre système de gouvernance, demandent la reconnaissance officielle de leur instance coutumière et de leurs Chefs coutumiers. Ainsi, les diverses communautés autochtones et bushinengés bénéficieraient d’un référent dans les décisions politiques de la Guyane, à travers un Grand Conseil Coutumier.

Pour finir, un point symbolique cette fois ci, serait la « mise en place d’un jour férié local « la journée des Peuples Autochtones » [] au même titre que l’abolition de l’esclavage ».

La journée du 28 mars2017, deviendra sûrement une date historique dans l’histoire de la Guyane, où 20 000 citoyens à Cayenne et 6 000 à Saint-Laurent ont montré leur volonté d’écrire une histoire commune. Elle sera sans doute la marque de la volonté de sortir d’une histoire coloniale au profit d’une histoire des peuples.

La France, pour avancer, doit reconnaitre sa diversité et son histoire, de la colonisation à l’esclavage, et son rôle géopolitique actuel.

En Guyane les autochtones ont depuis longtemps accepté les autres composantes de la population. Aucun amérindien ne demanderait « aux descendants d’esclaves de rentrer en Afrique ». Ce discours est malheureusement trop peu relayé et manque de visibilité.

Les amérindiens, au-delà de la diversité culturelle qu’ils apportent, sont des citoyens lucides, volontaires et surtout pas naïfs. Ils veulent participer au développement de leur pays, seulement, ils ont une autre analyse de la situation actuelle, et ainsi ils peuvent créer et développer des outils en conséquence. Les guyanais, dans leur globalité, ne devraient-ils pas se saisir des problématiques, des revendications des peuples autochtones ainsi que des solutions qu’ils proposent ? Ceci, afin de créer l’unité guyanaise qui est nécessaire pour construire l’avenir de la Guyane en cohérence avec les Peuples qu’elle abrite.

Au lendemain des marches, au moment où les ministres viennent d’atterrir pour les négociations, les guyanais, les Peuples Guyanais doivent montrer leur volonté de créer quelque chose de nouveau, d’être des précurseurs au niveau mondial, le monde nous regarde.


Demain samedi 1er avril, la communauté autochtone de Guyane présente à Paris invite à rejoindre le Grand Rassemblement des Guyanais de l’hexagone à 12 h dans le 7e arrondissement 👇

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Drapeau officielle des 6 nations autochtones de Guyane 👇

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Paroles de Guyanais #1 : Mathieu, 40 ans, Montravel (Guyane)

Guyane 2017, une révolution Française

#noubonkésa ! Le ras le bol qui a conduit la Guyane à fermer boutique a pris de cours les élus locaux, mais aussi les syndicats, et bien sûr l’Etat Français qui paye le prix d’une incurie dont il n’est nul besoin de faire mention. Il paraît en effet évident, en 2017, que le maintien de son drapeau sur une terre d’Amérique du Sud frappée par un tel retard de développement est invraisemblable au regard de l’Histoire et du monde actuel.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : le ras le bol, alors qu’il devrait logiquement conduire à une demande d’émancipation, se traduit par une demande de plus de France, de plus d’engagement de l’amère patrie*.  Le constat d’échec de la gestion Française ne conduira vraisemblablement pas à la révolution qu’on serait en droit de craindre ou d’espérer (selon le côté où l’on se trouve) nonobstant la forme radicale qu’a pris le mouvement  social.

En effet, sur les barrages et barricades, aux côtés du drapeau Guyanais, flotte allègrement le drapeau Français. Sur les réseaux sociaux on supplie les médias Français de faire mention de la situation, on exige des politiques en campagne de prendre position et enfin, on implore l’Etat Français pour qu’il agisse : des appels au secours, des injonctions pour que la France aide la Guyane à se sortir de la situation de crise dans laquelle elle se trouve, comme si une fois de plus, la solution ne pourrait venir que de l’extérieur.

Les raisons de cette aberration sont liées à la genèse même de la grogne actuelle : des collectifs de citoyens n’étant associés que de loin aux organisations politiques et syndicales existantes, ont pris la rue. Leurs leaders se disent lassés de l’insécurité galopante, des crimes, délits et autres incivilités qui gangrènent une société longtemps habituée à vivre dans une bulle de tranquillité que rien ne semblait, jusqu’à ces dernières années, pouvoir troubler quand dans le même temps,  les voisins immédiats étaient en proie à la guerre civile (Suriname) et aux régimes autoritaires et dictatoriaux (Brésil).

Dès lors, libres de toutes contingences liées au calendrier électoral et s’affranchissant des filtres habituels (les élus locaux), ces collectifs ont frappé par surprise, telle  une infraction, et ont rencontré une adhésion du peuple en demande de solutions immédiates quant à son besoin d’être protégé.

C’est ainsi que, à la remorque, les organisations syndicales et politiques ont tenté, de s’accrocher à cette locomotive défilant cagoulée et vêtue d’un uniforme de milice, les unes profitant de l’aubaine pour faire passer les revendications salariales et sociales, les autres, en ordre dispersé, dans un effort pathétique, tentant de survivre à cette vague qui les a submergé et menace de les faire tous disparaître.

Dans des gesticulations invraisemblables, ceux qui disposent de postes électifs ont bien essayé de récupérer le mouvement, vite fustigés par les membres des collectifs au motif qu’ils auraient échoué dans leur mission, mais surtout et plus subtilement, pour des raisons moins avouables : les leaders du mouvement social se verraient bien occuper la place, qui de tel député en juin 2017, qui de tel maire en 2020. La mobilisation et le soutien des masses leur font espérer que cette option serait désormais possible : les élus fautifs renvoyés un à un, remplacés par des hommes à poigne dont les capacités à faire bouger les choses seraient plus utiles que les promesses non tenues des penseurs du néant : la force contre l’intellect, l’action contre le projet.

Le plus triste, selon nous, est la position des anti colonialistes historiques qui, dans un communiqué rappellent que depuis plus de 25 ans ils proposent, alertent, luttent, subissent la répression, les arrestations. Ils se félicitent d’avoir eu raison avant tout le monde et  se trouvent contraints de soutenir le mouvement, de l’accompagner, espérant capitaliser sur une plate forme à laquelle ils avaient dû renoncer faute d’audience, et qui dans ce contexte particulier pourrait être vendue au peuple.  Pour eux aussi,  une aubaine, pensent-ils…

Car il faut être bien naïf pour croire que la conscientisation de la majorité se ferait en un mois, que 70 ans de départementalisation et d’aliénation pourraient disparaître en un tour de main, fût-il un tour de force.  Déjà en novembre 2008, le peuple rassemblé réclamait des mesures concrètes, cette fois contre le prix du carburant et plus généralement contre la vie chère.  Après plusieurs semaines de blocage, des avancées avaient été obtenues sans que pour autant les problèmes de fonds liés au statut administratif de la Guyane ne soient réglés. Pire, en décembre 2010, une consultation référendaire sur une autonomie relative du territoire était rejetée à une majorité écrasante, un véritable camouflet pour ceux qui rêvaient d’une nation Guyanaise.

On voit mal aujourd’hui pourquoi cette fois, les événements pourraient avoir une issue autre, d’autant plus que la Guyane, traditionnelle terre de partage de cultures  vit mal depuis cette consultation statutaire l’arrivée de populations en provenance d’Haïti et du Guyana principalement (15 000 sur une population totale estimée à 260 000 personnes), mais aussi du Suriname et du Brésil voisins. Les slogans xénophobes fleurissent, les collectifs réclament la destruction des squats, le renvoi des étrangers (y compris ceux emprisonnés pour des délits de droit commun), cadenassent les représentations diplomatiques, invectivent et éructent, tels des Français du Front National dont les thèses rencontrent ici un écho qui inquiète.

Les « étrangers », (voisins immédiats et damnés de la Caraïbe) sont donc vus comme les principaux responsables du  malheur Guyanais : orpaillage illégal et commission de crimes principalement. Par contre, les Européens eux, qui ne seraient pas des  « étrangers » trustent les plus hautes fonctions dans les administrations, les entreprises et les banques, font décoller leurs fusées dans un environnement technologique qui jure avec le reste du territoire où les accès à l’eau courante, à l’électricité sans parler du téléphone mobile ou de l’internet restent un enjeu.  Leur présence n’est pas remise en cause, il ne leur est rien demandé, même pas des comptes. Aucune revendication ne les vise particulièrement, ils sont cordialement invités à continuer à profiter, à perpétrer la fameuse pwofitasyion dénoncée en son temps par les grèves générales de 2009 qui frappèrent les Antilles.  Quelle ironie !

En conclusion, que faut-il attendre des élus locaux ? Rien, ils sont discrédités et inaudibles. Que faut-il attendre de l’administration de tutelle (la France) ? Rien, dès lors que son centre spatial n’est pas menacé. Que faut-il attendre des collectifs citoyens ? Ce que le peuple voudra qu’ils deviennent, mais nous n’avons guère d’illusion sur leur capacité à durer et à porter le niveau de réflexion au point où la question de la souveraineté de la Guyane sera posée.

(*copyright @bondamanjak)