Entretiens

Abolition de l’esclavage à la Réunion : trois questions autour de l’événement «Fèt Kaf» du 20 décembre à Paris

La rencontre « Fet Kaf », le 20 décembre à La Colonie (Paris), sera l’occasion de revenir sur cet épisode marquant dans l’histoire de l'île de la Réunion qu’a été l’esclavage, mais également d’aborder les formes reconfigurées du lien colonial qui la maintient à la France. Sébastien Clain, un des organisateurs, répond ici à nos trois questions afin d’en savoir plus.

En quoi consiste l’événement et qui l’organise ?

 

Cet événement a pour but de réunir les réunionnais – mais tout le monde y est invité – pour réfléchir et discuter ensemble des luttes d’hier ou d’aujourd’hui, contre l’esclavage et ses conséquences sur la société réunionnaise actuelle. Nous sommes un groupe informel de réunionnais et réunionnaises, composé pour l’occasion de Michael Gence (réalisateur du film « Rassine Monmon, Papa », sur le BUMIDOM et les « Réunionnais de la Creuse »[1]), Françoise Vergès (auteure de Le Ventre des femmes. Capitalisme, Racialisation, Féminisme[2]), Olivya Martin (du site « Histoire Réunion »[3]) et moi, Sébastien Clain (également du site « Histoire Réunion »).

 

 

Peux-tu nous en dire un peu plus sur l’esclavage à la Réunion, l’abolition, et les enjeux politiques actuels autour de ces questions ?

 

Contrairement à ce que voudrait nous faire croire un mythe à la Réunion, l’esclavage sur l’île n’a pas été « plus doux » qu’aux Antilles. Le « Code Noir » est appliqué à la Réunion dès 1724. La violence coloniale esclavagiste est telle qu’il a provoqué rebellions et marronage. Très tôt dans l’histoire de l’île (les premières arrivées de colons se font dans la 2ème moitié du 17ème siècle), une partie des esclaves échappent à leur maître, et vont former des communautés Marron à l’intérieur de l’île, très montagneux et peu exploré. Ces communautés étaient une menace constante pour le système colonial : d’une part, cela donnait de l’espoir de liberté aux esclaves, mais de plus, des détachements de ces communautés menaient des raids contre les plantations.

C’était une telle menace que la Compagnie des Indes Orientales (qui a administré l’île jusqu’en 1764, avant que le Royaume de France ne récupère la gestion de l’île), organisa, sous la direction du gouverneur Mahé de La Bourdonnais, une chasse systématique et organisée contre les Marrons pour mettre un terme cette résistance. Une autre preuve, s’il en fallait encore, de la violence de l’esclavage sur l’île, c’était les rébellions. La plus grande révolte connue d’esclaves à la Réunion date de 1811 à Saint-Leu, durant la courte période où la Réunion était passée sous domination britannique. La répression contre les esclaves insurgés fut sanglante. Un film retrace l’histoire de cette révolte : « Elie ou les forges de la libertés »[4], ainsi qu’un court-métrage/clip du groupe Kréolokoz[5]. L’abolition qui arrive en 1848, dans les mains de l’émissaire de la République Sarda Garriga, est bien le premier à être appliqué à la Réunion. Si la première République française avait bien décrété l’abolition de l’esclavages dès 1794, celui-ci n’a jamais pu être appliqué à l’archipel des Mascareignes (Réunion, Maurice, Rodrigues) : les colons ont tout simplement renvoyé en France les émissaires venus promulguer le décret d’application.

20 décembre 1848 donc, Sarda Garriga promulgue l’abolition de l’esclavage à la Réunion, en n’oubliant pas auparavant de faire un tour de l’île pour rassurer les propriétaires, leur expliquer qu’ils auront bien des compensations suite à la perte de leurs esclaves. En parallèle, Sarda Garriga rend obligatoire pour tous les esclaves affranchis la possession d’un contrat de travail.

La mémoire de l’esclavage à la Réunion est restée taboue pendant longtemps. Aujourd’hui encore, où on pourrait penser que la célébration de la mémoire des ancêtres esclaves ne devrait plus poser de problème, il existe des tentatives de transformer cette journée du 20 décembre en quelque chose d’anodin, en « fête de la liberté », ou « fête du métissage »… au lieu de « Fèt Kaf » (Les Kafs sont les afro-descendants à la Réunion). Ce jour est férié à la Réunion. L’autre dérive à laquelle on assiste aussi, c’est une récupération commerciale de la Fèt Kaf, puisque les gens ne travaillent pas, les grandes enseignes sont, elles, grandes ouvertes…

L’africanité du peuple réunionnais est incontestable. Du fait de la part importante des esclaves déportés à la Réunion provenant de Madagascar, des Comores, du Mozambique ou d’autres régions d’Afrique, mais également de par la situation géographique de l’île, qui fait partie de l’ensemble des îles africaines de l’Océan Indien. Et pourtant, nous nous sentons « à part », sûrement « supérieurs » aux autres africains du continent ou même des îles alentours. Le peuple réunionnais a encore du chemin à faire pour se décoloniser, et  ne plus avoir honte de notre héritage africain.

 

Quelle est la suite prévue après ce rendez-vous du 20 décembre ?

 

Comme en mai à Lyon et le 2 décembre dernier à Paris, avec Michael Gence nous devrions bientôt organiser une nouvelle projection de son film à Toulouse. Plus d’infos bientôt via la page Facebook Histoire Réunion.

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Rendez-vous mercredi 20 décembre à 18h30 à La Colonie !


Page facebook de l’événement : https://www.facebook.com/events/141630099800885/

[1] Plus d’informations sur le film ici  » https://rassinemonmonpapa.jimdo.com/voir-le-film/

[2] Un entretien avec Françoise Vergès autour de cet ouvrage est disponible ici https://la1ere.francetvinfo.fr/francoise-verges-luttes-outre-mer-contribuent-elargissement-droits-445351.html

[3] http://www.histoire-reunion.re/

[4] http://www.kapali-studios.com/portfolio_page/elie-ou-les-forges-de-la-liberte/

[5] https://www.youtube.com/watch?v=ZQtG4pGj00M