Contributions

Ayibobo Manno Charlemagne (1948-2017)

De l’Afrique aux Amériques, les artistes noirs ont très souvent entonné le chant des révoltes des peuples dont ils sont issus. Si le Nigéria peut s’enorgueillir d’avoir donné naissance à ce magistral artiste panafricain qu’a été Fela Kuti, de l’autre côté de l’Atlantique, Haïti peut quant à elle être fière du talentueux Manno Charlemagne. Au son de sa guitare, il n’a cessé de formuler en musique une critique acerbe et explicite contre trois entités bien identifiées : l’Etat, la bourgeoisie et l’impérialisme au travers des organisations mondiales telles que l’ONU. C’est à ce grand homme, décédé en ce mois de décembre 2017, que Fania Noël, militante haïtienne et panafricaine, rend hommage dans le texte qui suit.

“Depi nan lansyen testaman esklav toujou goumen kont wa”

Depuis l’Ancien Testament, les esclaves ont toujours combattu les rois

 

Le dimanche 10 décembre 2017, Joseph Emmanuel Charlemagne dit Manno Charlemagne est décédé à Miami à l’âge de 69 ans. Manno, il n’y pas plus haïtien comme nom d’artiste, peut-être Ti-Manno, mais Manno n’avait rien de petit, son art le rendait géant.

Manno Charlemagne a fait vibrer pendant toute sa carrière les aspirations de justice du peuple haïtien, que ce soit en Haïti ou dans sa diaspora. Manno Charlemagne – incarnation de la passion haïtienne pour la liberté – fut un auteur, chanteur et compositeur dont les chansons deviendront des hymnes contestataires pour toute une génération.

L’exploitation, la contestation du pouvoir et l’exil  font partie des thèmes les plus importants de son oeuvre.

Leta pa jan sèvi

Le pèp ki tou touni

Malere k ap peri

Sa k pa jwi la vi

Men leta byen plase

Pou l kraze brize lè l vle

Enterè pi piti

Pou fè la boujwazi plezi

***

L’Etat ne sert à rien

Le peuple est nu

Les malheureux périssent

Ceux qui ne profitent pas de la vie

La main de l’État est bien placée

Pour écraser et briser à sa guise

Enterrer les plus petits

Pour le plaisir de la bourgeoisie

Leta Laboujwazi Lepep – Manno Charlemagne

Avant d’entamer sa carrière de musicien, Manno connait à l’âge de 15 ans la torture et l’emprisonnement dans les geôles de la dictature duvaliériste[1].  En plein régime sanguinaire, son premier Jazz[2], Les remarquables, fondé à la fin des année 60 (les autres membres sont Michel Placide, Toto et Gérard Blain) se produit régulièrement sur scène avec un répertoire composé de chansons contestataires de la dictature en place, ce qui vaut à lui et ses comparses d’être rapidement labéllisés comme ennemis de la dictature.

A la fin des années 1970, il inscrit son art dans le mouvement artistique Kilti Libète[3], lequel valorise les traditions musicales twoubadou et paysannes haïtiennes, autant à travers les rythmes que les sujets abordés. Sorti deux ans avant son exil, en 1978, Manno et Marco est sans conteste son album le plus emblématique.

Mizè zanmi ki sa l vle di

Manje jodi pa di lavi

Ann di lanfè le paradi

E lespwa pou lè abriti

***

Mon ami, que veut dire la misère

Que manger aujourd’hui ne veut pas dire vivre

Qu’on invoque l’enfer ou le paradis

Et l’espoir pour les abrutis

Grangou Mize – Manno Charlemagne

Les albums de Manno Charlemagne sont la bande-son d’une génération. Une génération ayant grandi, survécu, fui ou péri sous la dictature des Duvalier. Une génération partie en exil avec la conviction du retour. Mais le temps fut long, et tout le monde n’a pas pu revenir. Certain-e-s sont resté-e-s aux Etats-Unis, au Canada, en France ou en Afrique de l’Ouest. Pour les autres, le retour ne fut pas aussi heureux qu’ils l’avaient espéré.

Mars 1986. À peine un mois après la chute de Jean-Claude Duvalier, Manno Charlemagne revient en Haïti. Il s’investit alors de plus belle dans la musique engagée. Puisant son inspiration dans le vaudou, il parcourt le pays du Nord au Sud.

En 1990, il choisit de soutenir Jean-Bertrand Aristide. A l’époque encore prêtre, son discours socialiste incarnait les espoirs de tout un peuple. Il devient l’un de ses conseillers, ce qui explique son deuxième exil après le coup d’État contre Aristide. Pendant ce nouvel exil, ses titres continuent d’accompagner la contestation politique dans une nouvelle période de crise de gouvernance.

En 1994, de retour en Haïti, il devient maire de la capitale, Port-au-Prince en 1995 pour quatre ans . Un passage qu’il qualifiera lui-même d’erreur: passer d’artiste engagé et contestataire à représentant de la force publique. Son mandat de maire de Port-au-Prince fut bref, et ne marquera aucun changement notable, dans la ville la plus inégalitaire d’Haïti. Une ville, où les habitant-e-s  interagissent, croissent et commercent avec bourgeois-e-s local-e-s, diaspora de passage ou expatrié-e-s ( cadres d’entreprises, diplomates … ). Mais aussi humanitaires et personnel de l’ONU venus rendre opérante une nouvelle forme du néo-colonialisme : le complexe industriel de l’humanitaire[4].

 

Manno Charlemagne : Vu de là-bas

 

Je me suis souvent demandé pourquoi dans tous les albums de musique haïtienne, quel que soit le genre : rap, kompa, troubadour, rare, gede etc… il y a au moins un titre (si ce n’est tout l’album) sur Haïti. La transformation en biens de consommation marchande avançant partout, il s’agit dans la plupart des cas de s’assurer du succès des titres. Le patriotisme est une recette gagnante en Haïti, qu’il soit suivi d’actes ou non. Manno Charlemagne a fait de son art un compagnonnage pour les résistances du peuple haïtien, comme les tambours ont porté la révolution de nos ancêtres. Il a documenté la vie politique et sociale d’Haïti et du peuple haïtien. Il était ce qu’on appelle un atis total kapital.

Étant plus familière de Tabou Combo, Emeline Michelle, ou du Kompa[5] à l’adolescence, j’entretiens avec l’oeuvre de Manno Charlemagne une relation assez distante. Distante du fait de la génération: je suis née en Haïti en 1987, un an après la chute de la dictature. Un changement d’époque. Distance géographique: ayant grandi en France, l’accès à la culture haïtienne se faisait à la maison, à l’Eglise ou dans des rencontres haïtiennes. Distance de la langue: les chansons de Manno Charlemagne sont dans un kreyol qui me demande un peu de concentration pour comprendre les tournures de phrase. Mon oreille étant plus habituée au kreyol de la capitale ou celui d’Okap[6].

Ce qui me restera de Manno Charlemagne c’est la chaleur de la mélancolie. Le souvenir de mon père dans notre HLM, prenant soigneusement un vinyle, s’installant avec lenteur dans son fauteuil. Il semblait soupeser le temps pour évaluer toute la gravité de son existence, ici, en France. La seule chanson que je connais par cœur encore aujourd’hui (pour l’avoir entendu en boucle) est Mal du Pays.

Quand les princes du port gardent en main le sort
De milliers d’exilés malgré le mal du pays

Quand tu rêves la nuit exilé de ton île

Entends-tu tous ces cris ces rumeurs de ta ville

Les musiques dans les cours les jaseries des commères

Les enfants de carrefour et les vagues de la mer

Toi tu traines ta vie et ton mal du pays, ami

Le long de ces hivers tellement loin de la mer

Reviendras-tu là-bas chanter la liberté

Pour que meurent les rois qui l’avaient trafiquée

Pour que chantent à nouveau les espoirs de ton île

 

S’il existe un génie des peuples, Manno Charlemagne était incontestablement le produit du génie haïtien. Ce génie téméraire et parfois imprudent, jouant une poésie particulière. On ne saurait dire si c’était  son coeur qui résonnait avec la terre haïtienne, ou si habité par elle, il en traduisait les rythmes, les aspirations, le découragement mais jamais la résignation.

Manno Charlemagne qui voulait mourir dans son pays (chose impossible au vu de son état, les équipes médicales n’ont pas autorisé un transfert en avion-ambulance) sera enterré le 22 décembre prochain en Haïti, accompagné par un hommage de la nation haïtienne.

Que l’âme de Manno soit accueilli dans l’au-delà par les sons d’Assotor[7].

Pou Manno Charlemagne, Ayibobo[8].

 


Notes

[1] La dictature de François Duvalier (1958-1971). Succédé par son fils Jean-Claude Duvalier (1971-1986).

[2] Appellation employée en Haïti pour désigner un groupe de musique.

[3] Culture Liberté.

[4] Voir le film de Raoul Peck Assistance Mortelle.

[5] Musique haïtienne connaissant une renommée internationale avec des groupes historiques tels que Tabou Combo https://www.youtube.com/watch?v=2loEu5EMEkE.

[6] Cap Haitien, deuxième ville du pays.

[7] Le plus grand des tambours sacrés.

[8] Ainsi soit-il, Amen