Discours d’Elie Domota sur les catastrophes sociales, économiques et sanitaires en Guadeloupe (2018)


Discours audio en Guadeloupéen : lien facebook

Nous allons attaquer en justice la responsabilité de Mr Richard (directeur de l’ARS – Agence Régionale de Santé – de Guadeloupe depuis 2013, ayant quitté son poste le 2 mars dernier), Mr Thépo (directeur général du CHU Guadeloupe), Mme Borel Lincertin (présidente du conseil départemental de la Guadeloupe depuis 2015) et Mme la ministre de la santé. Le tribunal pourra statuer ce qu’il veut mais nous allons les nommer, nous allons dire leurs noms parce qu’aujourd’hui ils veulent nous dire que tout va pour le mieux. Nous avons entendu ce que Mr Forbin a dit : dans un hôpital, des dispositifs de sécurité doivent être mis en place ; à la moindre fumée, les portes coupe-feu se ferment, les aspirations d’air se déclenchent et le départ de feu est contenu. Or, aujourd’hui, c’est tout le CHU qui est hors d’usage !

Peut-être qu’on va nous dire “c’est la malchance : de fâcheux concours de circonstances, ça arrive…”

Alors, malchance aussi le décrochage scolaire ? Le Régiment du service militaire adapté de la Guadeloupe, le RSMA, reçoit de l’argent chaque année : on nous dit c’est “l’autre école de la deuxième chance”. Alors nous leur avons écrit. Nous leur avons demandé : quand est-ce que les Guadeloupéens auront l’école de la première chance ? Parce qu’ici en Guadeloupe, avec la Guyane, Mayotte et la Réunion, nous sommes les premiers en chômage des jeunes au niveau Européen. Nous sommes aussi premiers en échec scolaire : chaque année, c’est 1 200 à 1 500 enfants qui quittent l’école, ici, sans qualifications, sans formation ! Et on parle de décrochage scolaire ? Mais c’est de réussite scolaire qu’il faut parler !

Quel est le problème ? Soit nos enfants sont plus couillons que d’autres, soit le système éducatif nous mène à l’échec ! Pensez-vous alors qu’ils s’attaquent à la cause du problème ? Eh bien non ! Ils font des réunions : tout le monde vient, on y vote des subventions pour le RSMA, pour la deuxième chance et nos enfants, tranquillement, sont à la rue ! Et l’État, que fait-il ? L’État met des panneaux 4 par 4 devant les lycées, les collèges – je les vois, j’ai des enfants scolarisés – et les panneaux leur disent : soif d’avenir ? Engagez-vous dans l’armée, allez au Mali vous battre, en Afrique tuez des gens, allez-y, que la France mette la main sur le pétrole, qu’elle y prenne du cacao ! Et on trouve que ça va, ça va. Aujourd’hui, en Guadeloupe, le RSMA est le premier opérateur de formation professionnelle. Il n’y a que dans une dictature militaire que l’on voit l’armée prendre en charge la formation professionnelle ! Et tout le monde dit : c’est normal, ça va.

Alors peut être que c’est la malchance ?

Vous avez tous entendu, pendant les fêtes de Noël, Mme Buzyn, ministre de la santé dans le gouvernement Macron, Macron que pratiquement tous les élus guadeloupéens soutiennent ? Les taux résiduels maximums de chlordécone, dans les aliments que nous mangeons ici, ont été relevés. Son ministère et l’agence de la santé ont donné leur aval. En France métropolitaine, le taux résiduel maximum c’est zéro micro-gramme : à la moindre trace, les aliments contaminés seraient retirés de la consommation et les responsables recherchés et mis en examen. Mais ici là, dans la France d’Outre-mer, on nous dit 20 micro-grammes de chlordécone par kilo de viande de poulet, ça va, on peut manger. Pour Noël, de 20 microgrammes, nous sommes passés à 200 microgrammes par kilo de viande. Autrement dit, avant, on pouvait manger une cuillère de mort-aux-rats et, désormais, on en peut manger quatre. On n’en mourra pas tout de suite, non ; on en mourra plus tard. Et là non plus, pas de problème : vive la France !

Alors peut être que nous n’avons pas de chance ? Ca arrive parfois.

L’autre jour, nous avons vu Victorin Lurel s’exprimer au sujet du chlordécone. Lurel, ancien ministre, ancien président du conseil régional, signataire des accords LKP, s’est brusquement rendu compte qu’il y a du chlordécone en Guadeloupe. Brusquement. Lorsqu’il était dans la majorité, lui et ses acolytes, ça leur avait échappé. Mais à présent qu’il est passé dans l’opposition, brusquement, il s’en rend compte ! Mais enfin, passons. Donc, Victorin Lurel, comme on dit, interpelle la ministre et lui demande si, à tout hasard, sera fait mention du chlordécone dans la loi qu’ils vont faire passer. Que répond la ministre ? Qu’ils n’ont pas d’études suffisantes pour établir une corrélation entre la hausse du nombre de cancers et la contamination au chlordécone. Pourtant, des professeurs, grangreks, l’affirment, études à l’appui. Mais il n’y a pas suffisamment d’études répond Mme Buzyn. Mme Buzyn qui, avant d’être nommée ministre, était directrice de la commission en charge de ces études. La même qui, une fois ministre, a supprimé le financement de ces études en Guadeloupe et en Martinique. Alors elle a beau jeu de nous dire, aujourd’hui, qu’il n’existe pas suffisamment d’études !

Encore une fois, c’est peut être la malchance ?

Mais enfin, bon sang, si on additionne ce paquet de malchances-là, est-ce que ce n’est pas carrément une malédiction que nous avons ? On peut voir les choses ainsi. Après tout, j’ai entendu des gens parler de Dieu, l’Eternel, alors oui, Jéhovah nous a peut-être jeté une malédiction ? En tout cas, pour ma part, je n’ai pas de sortilège, je suis content d’être bien vivant sur terre et je pense que tout le monde, ici-bas, a envie d’être en bonne santé. Et c’est pour ça que je dis que ce n’est pas de la malchance, de la malédiction ou de la fatalité, c’est programmé camarades. C’est programmé oui ! Nous n’avons jamais été Français, nous ne le serons jamais. La Guadeloupe n’a jamais été dans le champ d’application de la République Française. Liberté-égalité-fraternité, une grosse blague oui ! Des escrocs ! Et la première personne qui viendrait nous dire le contraire serait un bel escroc ! Et c’est pourquoi nous disons cela, nous disons cela devant le préfet, devant le juge, devant tout le monde : la répression anti-syndicale en Guadeloupe.

Nulle part en France la répression anti-syndicale n’atteint une pareille ampleur. Ainsi, je suis le 107e militant de l’UGTG convoqué au tribunal depuis 2009. Et pourtant, en Guadeloupe, il y a la ligue des droits de l’homme, Amnesty international… à croire que ça ne les intéresse pas. 107e  militant, rapporté à l’échelle de la France, ça vous ferait 15 000 militants syndicalistes convoqués au tribunal. Ici là, en Guadeloupe !

Tract appelant à la mobilisation jeudi 15 mars à Pointe-à-Pitre en soutien à Elie Domota et contre la répression contre les syndicalistes.

 

On nous convoque au tribunal, on nous empoisonne à la maison.

Dernièrement, le LKP a pu mettre la main sur les relevés d’analyse des eaux dans les différentes communes. Nous avons passé plusieurs jours à décortiquer toutes les analyses sur l’état des eaux, des relevés qui s’étalent sur plusieurs mois et plusieurs années. L’Agence régionale de santé, l’ARS, nous a bien dit que l’eau est potable, qu’elle ne contient pas de chlordécone. Et c’est une batterie d’analyses, prenant en compte je ne sais combien de paramètres pour détecter des traces éventuelles de zinc, de mercure, de nitrate, de plomb, la présence de bactéries, et caetera… qu’ils sont censés mener. Tout cela, bien sûr, sous la vigilance des autorités municipales, communales et régionales. L’ARS doit faire les prélèvements puis  les envoyer à l’institut Pasteur. Or, quand on regarde leurs prélèvements, on constate qu’il s’agit de prélèvements partiels. Et cela concerne la quasi totalité des communes, pour ne pas dire toutes les communes. Comme vous le savez, on ne trouve jamais que ce que l’on cherche. En somme, ce qu’il y a dans l’eau que nous buvons, personne ne le sait vraiment. D’ailleurs, aucune analyse n’est faite pour détecter la présence de chlordécone. Et de toute façon, même lorsqu’ils obtiennent des taux anormalement hauts, pour l’aluminium ou le chlore par exemple, l’eau est déclarée propre à la consommation. Ainsi, le taux maximal pour l’aluminium est fixé à 200 microgrammes par litre. Là où j’habite, on trouve un taux supérieur : 437 microgrammes par litre ! Mais on nous dit l’eau est potable. A Anse-Bertrand, on atteint 600 mg. Mais comme l’ARS nous certifie que l’eau est potable, alors tout va bien.

Pas de chance car « tout ça est bien malheureux oui ».

Malchance dans la distribution de l’eau ? On nous a bel et bien parlé de 70 millions d’euros débloqués. Mais l’eau courante n’est pas prête de venir. Alors peut-être verrez-vous se poser, ça et là, quelques canalisations. Mais l’eau dans vos robinets, ce ne sera pas avant deux ans, car c’est tout un réseau de distribution d’eau qu’il faut construire ! C’est un service public de gestion de l’eau qu’il faut créer, camarades !

Mais peut-être que nous n’avons juste pas de chance.

En attendant, une chose est sûre, entendons-nous bien : “liberté égalité fraternité”, ça n’a jamais été autre chose qu’une berceuse pour enfant, car ça n’a jamais été suivi d’effets ici en Guadeloupe !

Mme Girardin, ministre de l’Outremer, est venue nous faire son numéro. Vous avez vu, à Saint Martin, ce qu’elle a fait là ? C’était du tourisme de catastrophe ! Elle vient pavaner ; tout le monde est content ; ça mange des petits fours, ça vous fait des réunions puis ça remonte dans l’avion ; et nous et nos problèmes, on reste là. C’est la raison pour laquelle plusieurs camarades ne cessent de le répéter : nous ne sommes pas assez nombreux à nous mobiliser. Camarades, nous n’avons pas encore fait ce qu’il faut pour qu’il y ait du monde. Le camarade Evariste l’a déjà dit, c’est déjà arrivé, nous faisons des meetings, parfois nous sommes cinq et deux personnes nous écoutent : un RG et un clochard. Pourtant nous avons fait des meetings dans toutes les communes de Guadeloupe. Nous avons distribué des tracts dans toutes les communes de Guadeloupe. Et c’est ce qu’il faut continuer à faire : continuer à tenir des points d’informations, comme ici même. Continuer à nourrir l’information, à parler avec les gens. Continuer à faire des vidéos, continuer à distribuer des tracts. Allez partout, ça prendra des jours, des semaines, des mois, mais, à la fin, nous allons gagner. Ne désespérons pas, ne nous décourageons pas, parce que le combat ne fait que commencer. Il ne fait que commencer.

Nous avons interpellé tous les parlementaires à propos de la construction du nouveau CHU. Députés, sénateurs, conseillers régionaux, conseillers généraux. Président de surveillance, l’ARS. Ministres, directeur du CHU et consort. A propos de nouveau marché pour la construction de l’hôpital, personne ne nous a encore répondu. Mais à force d’insister, nous avons fini par être invités à une réunion au conseil régional. Il nous a été dit que l’appel d’offre avait déjà été lancé. Mais tel que celui-ci a été conçu, il ne générera aucun emploi pour les guadeloupéens. Et cependant, que nous dit la direction du CHU ? Que 200 000 heures d’insertion professionnelle seront prévues sur un chantier qui s’étalerait sur 10 ans, et concernerait 125 guadeloupéens. Lorsque l’on interpelle nos parlementaires à ce sujet, aucun d’entre eux ne se saisit de cette question. Or, dans un département ou une région française, quand il y a un chantier public, que se passe-t-il ? On fait quelque chose qui s’appelle la gestion prévisionnelle des emplois et compétences. On rencontre toutes les entreprises concernées pour évaluer les besoins dans tel ou tel domaine. Avec les centres de formation, les services publics de l’Etat en matière d’insertion et de formation, on met en place les formations nécessaires afin qu’une fois l’appel d’offres lancé, les habitants de la région soient qualifiés et puissent travailler.  Mais que fait-on ici ?  Hé bien nous sommes là, nous regardons les prestataires passer. Comme pour le centre gérontologique à Pointe d’or : une entreprise européenne a débarqué avec ses ouvriers d’Europe du Sud. Pareil pour Beauperthuy à Pointe Noire : d’autres sud-européens sont venus travailler pour le compte d’une entreprises européenne. Pareil encore pour EDF à Jarry. Pendant ce temps-là, des Guadeloupéens fument de l’herbe, boivent du rhum, tous les weekend s’entretuent, et le journal France-Antilles, le lundi, vous annonce “meurtre en Guadeloupe, accident en Guadeloupe”.

La Guadeloupe malade ? La Guadeloupe malchanceuse ?

Un camarade avocat, aujourd’hui décédé, qui militait avec l’UGTG, nous disait : « trop de coïncidences tue le hasard ». Alors nous le disons, camarades, il y a bien une raison pour que nous ayons la vie dure. Ce qu’il nous reste donc à faire, dès à présent, c’est nous lever et nous battre, sans désespoir ni découragement. Le combat est engagé. Nous n’allons jamais nous agenouiller.

Adaptation du guadeloupéen au français par Awa Touma et JG. 


 

Sur la répression contre les syndicalistes en Guadeloupe : 

  • « Guadeloupe. Le procès du syndicaliste Elie Domota reporté au 6 juillet », L’Humanité.
  • « La justice Antillaise aux ordres », Mediapart.

Sur le terme « ethno-classe » utilisé en introduction, voir Sainton Jean-Pierre, Les nègres en politique : couleur, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe au tournant du siècle, Villeneuve d’Ascq, France, Presses universitaires du Septentrion, 1999, 2 vol

Photo originale : Julien Tack/AFP

(Néo)colonialisme, histoire du Togo, résistance panafricaine et arts : entretien avec Elom 20ce

Tout d’abord Elom 20ce, merci beaucoup d’avoir accepté de répondre à nos questions. Est-ce que tu peux te présenter brièvement pour les lecteurs qui ne te connaissent pas encore ?

Je suis Africain, avec un passeport togolais. Je me définis comme un Arctivist : Artiste et Activiste panafricain. Je suis auteur de trois projets solo que sont « Légitime Défense » sortie en 2010, « Analgézik » en 2012 et « Indigo » en 2015. Je crois en une Afrique unie et prospère, condition sine qua non de notre liberté. Je pense qu’il nous faut batailler et faire des sacrifices pour y arriver. S’organiser comme des fourmis légionnaires pour atteindre cet objectif est mon leitmotiv.

Sur le Togo

En tant que Togolais, est-ce que tu peux nous parler un peu du Togo pendant la colonisation ? Quelles étaient par exemple les puissances européennes qui se sont emparées de ce pays ? Comment s’est déroulé le processus d’indépendance du Togo ? Sous quelles formes se manifeste le néocolonialisme aujourd’hui dans ce pays?

Pour commencer, il est difficile au togolais lambda qui n’a pas vécu sous la colonisation, de parler correctement de cette période. C’est une page de notre histoire qui n’est pas clairement enseignée, qui est tue, c’est un sujet presque tabou. Je ne suis pas historien. Je pense qu’il y a d’autres personnes, mieux habilitées pour en parler.

Pour ma part, je sais que le Togo a été d’abord sous « protectorat » allemand. Un certain « Gustav Nachtigal » aurait signé le 5 juillet 1884, soit quatre mois avant la conférence de Berlin (15 novembre 1884 – 26 février 1885) qui a démembré l’Afrique, un traité de protectorat avec le roi de Togoville. Ce protectorat selon certaines recherches avait pour objectif, en plus d’offrir un territoire à l’Allemagne, rentrée tardivement dans cette course, de protéger le Togo contre les traites des hommes, qui se pratiquaient au Danhomey (actuel Bénin) sous domination française et à la Gold Coast (actuel Ghana) sous domination anglaise.

Lors de la première guerre mondiale, suite à la défaite des Allemands, contre la France et ses alliés, le Togo deviendra un mandat de la Société des Nations (SDN). Le Togo sera par la suite divisé entre Français et Anglais. Le Togo d’aujourd’hui n’est que la partie française. L’autre partie ayant été rattachée au Ghana suite à un référendum.

La colonisation allemande ou française a été douloureuse pour les populations. Les résistances ont été nombreuses, surtout dans le nord du pays. Dans les deux cas, les « puissances » européennes ont dû user du feu et de la ruse pour s’imposer.

Il y a certains qui tendent à dire, que la colonisation allemande était meilleure que celle de la France. Je suis de ceux qui pensent que toutes les colonisations se valent. Je ne vois pas en quoi diminuer « l’autre » pour le dominer, peut être meilleur dans un cas plus que dans l’autre. Comme Samora Machel l’a si bien dit « il n’y pas de colonisation à face humaine, il n’y a pas de colonisation démocratique, il n’y pas de colonisation qui n’exploite pas ».

Contrairement aux Français, les Allemands, selon ce que j’ai pu comprendre, n’imposaient pas leur langue à l’école (du moins, à l’école primaire). Le « lavage du cerveau » se faisait dans les langues locales. Si les Français dans leur politique assimilationniste avaient pour stratégie d’imposer leur langue, les Allemands, à l’époque, selon ce qu’on m’a raconté, ne trouvaient pas les Africains assez dignes pour leur « partager leur culture »…Dans l’un ou l’autre cas, l’avilissement de l’autre est visible.

La question de l’indépendance aussi reste un sujet tabou à l’école. Ce que je sais, c’est qu’après la seconde guerre mondiale, des partis politiques demandant l’indépendance vont émerger. Notamment le Comité de l’unité togolaise (CUT) et le Parti Togolais du Progrès (PTP). Le premier était plus nationaliste, le second plus progressiste dans son approche de l’indépendance et proche de la France. Au-delà des partis politiques, je pense que les populations se sont organisées pour l’indépendance. Les groupements de femmes notamment. L’indépendance a été officiellement proclamée le 27 avril 1960. Mais deux ans plus tôt, le CUT avait remporté les élections, avec Sylvanus Olympio, président du CUT comme premier ministre de la République togolaise. Trois ans plus tard Sylvanus Olympio est assassiné. Les raisons évoquées de son assassinat sont diverses. Il y a d’une part, son refus d’intégrer dans l’armée togolaise des soldats qui avaient combattu pour la France lors des guerres d’Algérie et d’Indochine, d’autre part sa volonté de sortir du franc CFA et de battre une monnaie pour le Togo et, enfin, de ne pas être assez francophile.

Le néocolonialisme aujourd’hui ce sont ces entreprises françaises, chinoises, et autres qui pillent le pays avec le soutien de relais locaux. Ce sont ces coopérants à plusieurs niveaux, y compris des domaines très sensibles, de notre société. C’est surtout notre démission, nous et nos gouvernants compris, pour se passer de ces « puissances », dans la gestion de nos propres affaires. C’est notre refus de chercher des solutions endogènes aux problèmes auxquels nous faisons face, en pensant que ceux qui profitent de nos divisions viendront nous aider. C’est l’endettement de plus en plus élevé de nos Etats. Je lisais la semaine passée dans un journal que l’endettement du Togo est passé de 48,6 % du PIB en 2011 à 80,8% en 2016. Si cela se confirme, c’est une manifestation claire du néocolonialisme. On a des dirigeants africains qui servent les intérêts de grandes firmes ou font peu pour freiner leur emprise sur notre société, et qui tâtonnent pour se mettre debout face à ces puissances qui nous oppriment. Bref, on ne fait que quémander, le pays continue de s’endetter. En même temps, les populations ne ressentent pas l’effet de ces endettements. Il y a de petits changements ici et là grâce à certains de ces endettements, mais la population perçoit-elle un véritable changement dans son vécu quotidien ? Les hôpitaux publics sont des mouroirs, les universités des temples du désespoir, etc. Est-ce que l’argent emprunté sert vraiment au développement ? Qui payera cette dette ?

Sur l’art et la lutte

Selon toi, quelle place l’art (musique, cinéma, peinture, théâtre etc.) peut occuper dans la lutte panafricaine ?

L’Art occupe une place fondamentale dans la lutte. La culture est la base. Elle est comme dirait Cabral Amilcar, un élément de résistance contre la domination extérieure.

Dans la plupart des pays d’Afrique, où la chose politique, notamment le panafricanisme, ne peut être abordée ouvertement, l’art est un canal et moyen fort pour faire passer les idées. Je regardais récemment le film, « Afrique, je te plumerai » du réalisateur Jean Marie TENO. A la fin, il donne l’exemple du Cameroun des années 90 où la chose politique n’était abordée qu’à travers l’humour.

Déjà par le passé, l’art a joué un rôle important dans les mouvements révolutionnaires, que ce soit aux Etats-Unis avec Emory Douglas ou en Afrique avec des artistes qui ont pris fait et cause pour la libération et la souveraineté de leur pays.

L’art est un soft power et ce qui est bien avec un film, un clip, une musique, c’est que le message se répand même si tu n’es pas physiquement là. Je pense que si certaines chaînes télévisées qui ont une grande audience en Afrique diffusaient des contenus favorables à la question du panafricanisme, ou suscitaient des réflexions dans ce sens, les choses iraient plus vite. Ces chaînes font tout le contraire, et se disent pourtant panafricaines.

Aujourd’hui, je pense qu’il est impératif de produire des contenus artistiques qui soutiennent les idées. Je pense qu’à l’heure du numérique, l’ « image » de l’Afrique doit être contrôlée par les africains. C’est la cause panafricaine qui gagne ainsi. Il est important de produire des films, des documentaires, des chansons, etc. qui traitent de nos blessures mais qui nous permettent également de nous projeter. Il est nécessaire d’aller dans les quartiers des villes, les villages, et d’éduquer les masses sur le panafricanisme. Les films, la musique, la peinture sont des outils qui faciliteront les choses. Je sais que sous Samora Machel en Mozambique, il y avait ce programme hebdomadaire qui s’appelait Kuxa Kanema (Naissance du cinéma) avec pour objectif de « filmer l’image du peuple et la restituer au peuple ». C’est ce que certains rappeurs font aujourd’hui dans leur clip video je pense. Et ça parle au peuple.

Au-delà de la production, il y a la question de la diffusion. Le programme Kuxa Kanema était diffusé dans les coins les plus reculés du pays, à l’aide de matériels transportés dans des bus. Au Togo, avec des ami-e-s, nous avons initiés depuis quelques années maintenant les projets « Cinéreflex » et « Arctivism ». Ces deux projets sont basés sur des projections documentaires soit sur des situations qui méritent qu’on réfléchisse dessus, soit sur des personnalités qui méritent d’être connues. Ces projets vont vers les populations, et essaient d’ouvrir des voies alternatives pour nous penser. Grâce à ces projets, des ponts se bâtissent, des connexions se font, des projets germent.

Pour conclure, je dirai que panafricanisme et culture sont intimement liés. La culture est une des choses les mieux partagées en Afrique et dans sa diaspora. C’est un socle sur lequel l’unité peut se bâtir facilement. Les cultures ont résisté au démembrement de l’Afrique. L’art peut être un catalyseur. La question aujourd’hui est de savoir comment l’utiliser stratégiquement pour remembrer l’Afrique.

Quels sont les artistes passés ou présents qui t’ont inspiré politiquement et artistiquement ?

La liste est longue. Incontestablement Fela Kuti. Il avait la capacité de communiquer avec son peuple avec des paroles simples mais fortes. Il arrivait à déranger les gouvernants et les faire réagir. Il est allé au bout de ses idées en créant un moment un parti politique : Movement of the People (M.O.P).

Ensuite il y a pêle-mêle, Miriam Makeba, Franklin Bukaka, The Last Poets, Dead Prez, Max Roach, Bob Marley, La Rumeur, Spike Lee, etc. Tous ces artistes traitaient de sujets sociopolitiques mais en plus, innovaient artistiquement parlant.

Ce sont des artistes qui m’ont poussé à aller chercher plus loin. J’ai connu Frantz Fanon et George Jackson grâce aux textes de La Rumeur. Ben Barka et Che Guevara grâce à Franklin Bukaka dans son morceau « Immortel ». C’est grâce au film de Spike Lee sur Malcolm X que j’ai connu le militant, et aussi saisi l’aliénation liée au défrisage des cheveux crépus. Il y a la scène où, Malcolm, parce qu’il y a une coupure d’eau, va plonger sa tête dans les chiottes pour ne pas se faire brûler par les produits défrisants dans ses cheveux. Ces Artistes m’ont poussé à me poser des questions. C’est en cela qu’ils m’ont inspiré.

Actuellement, je me penche sur des écrivains et penseurs comme Joseph Ki-Zerbo, Cheikh Anta Diop, Wole Soyinka, Chinua Achebe, Ayi Kwei Armah, Aimé Cesaire, Léonora Miano, etc. J’ai déjà lu la plupart d’entre eux. Mais j’aimerais les relire avec un regard différent. Quand je vois le parcours de ces Artistes, je me dis qu’ils ont beaucoup à nous apprendre.

Connexions diasporiques

As-tu déjà eu l’occasion de te rendre en Caraïbes, ou de travailler avec des artistes ou militants caribéens ?

Non, je n’ai jamais eu l’occasion de me rendre dans les Caraïbes, mais ça ne devrait pas tarder. J’ai beaucoup d’amis qui viennent des Caraïbes, artistes comme militants ;ils font partis de ceux que j’aime appeler les « Fourmis ». Des gens simples mais qui font le travail. Je peux citer Amzat Boukari-Yabara qui est le secrétaire général de la Ligue Panafricaine-Umoja, dont la mère est martiniquaise. On a d’ailleurs réalisé ensemble le « morceau » le plus lourd sur l’album Indigo. Artistiquement parlant, j’ai travaillé avec Dj Fun qui a mixé certains morceaux de l’album Analgézik. J’ai également travaillé avec Joe Fellaga sur son album. Ce n’est pas beaucoup. Mais les connexions se font et le meilleur est à venir.

Quelles sont les luttes noires, passées ou présentes, et en dehors du continent africain, qui ont nourri ton imaginaire politique et artistique ?

Il y en a beaucoup. Il y a la lutte contre l’esclavage et plus tard la colonisation. Les luttes de nos pères fondateurs. Plus concrètement, les luttes menées contre l’occupation européenne par Béhanzin, Prempeh, Samory Touré entre autres. La lutte contre l’apartheid menée par Steve Biko, l’ANC, etc. Le rôle et soutien de Cuba dans les luttes de libérations africaines surtout au Congo et dans les pays lusophones. Les luttes d’indépendance menées par l’Union des Populations du Cameroun (UPC), etc.

Mais je pense qu’il y a principalement la lutte pour l’égalité des droits civiques par les Afro-américains qui a toujours été une grande source d’inspiration pour moi. Je pense notamment à la lutte menée par les Black Panthers. Mon premier clip est rempli d’images des Black Panthers.

J’ai toujours admiré la fougue, la détermination, la jeunesse, l’intelligence et la radicalité des Black Panthers. Ce sont des jeunes qui se sont appuyés sur les failles du système pour s’organiser conte lui. Nous connaissons tous la fin de ce mouvement mais je pense que c’est une école à laquelle il faut aller, pour au moins comprendre comment fonctionne le système.

Je ne maitrise pas les luttes dans les Caraïbes. Je sais que beaucoup de choses s’y sont passées. Beaucoup de choses s’y passent encore. Par exemple, j’ai suivi de près le collectif des « 500 frères » en Guyane. Je pense qu’il est temps que de vraies connexions se tissent pour que personne ne se sente plus isolée dans cette lutte que nous menons contre un ennemi commun : les puissances internes et externes qui maintiennent l’Afrique et sa diaspora dans un état d’oppression qui a trop longtemps duré.

Perspectives panafricaines

IMG_3113

Alors que l’unité africaine se fait toujours plus urgente, selon toi, comment peut-on comprendre par exemple les violences xénophobes qui se déroulent en Afrique du Sud ?

Ces violences xénophobes en Afrique sont, à mon humble avis, dues à l’incapacité des peuples (gouvernants et populations comprises) à trouver eux-mêmes des solutions aux problèmes auxquels ils sont confrontés. On commence à chercher des boucs émissaires, diaboliser celui qu’on appelle « l’autre », et lui faire porter tout le poids de nos malheurs. Pour parler du cas spécifique de l’Afrique du Sud, sans rentrer dans les détails, je pense que les violences xénophobes sont avant tout dues à l’échec de l’ANC, et du pouvoir en place dans son incapacité à répondre aux besoins des Sud-Africains. Je pense aussi, que pour le cas sud-africain, il y a un aspect lié à l’apartheid. La domination blanche n’est pas terminée. Elle est toujours dans les esprits. Le regard que l’Homme Noir porte sur l’Homme Noir, sinon sur lui-même : Mental slavery…

A quoi ressemblerait un projet d’unité africaine, sur les plans politiques, économiques et culturels, par exemple ?

C’est une grande question, qui mérite une réponse sérieuse. J’avoue que je continue de réfléchir sur ce qui est possible concrètement. Cette réflexion pour être efficace doit être collective. Raison pour laquelle il est impératif de se rencontrer périodiquement entre personnes qui réfléchissent à la question, afin d’harmoniser nos vues. Pour ma part, je pense qu’il faut un Etat fédéral qui inclut la diaspora. Il lui faut avoir une politique commune qui se fonde sur les valeurs culturelles de nos peuples, ou du moins ce qu’on a en commun. Il lui faut une économie interdépendante pour faire en sorte que chaque territoire puisse apporter en terme de ressources ce qu’il a de mieux et éviter les concurrences inutiles. Il faudra surtout une armée forte pour la protection et la défense des intérêts de cet Etat. Le culturel doit être le ciment de tout ça. Quelles stratégies doivent être mises en place pour y parvenir est une autre question importante, qu’on ne peut pas discuter dans les espaces publics. Je pense que pour être réaliste, et vu le profil de ceux qui tiennent les rênes de nos Etats, on ne parviendra pas à cet état de choses d’un seul coup. Je pense qu’il va falloir compter avec les Etats qui se sentent prêts en tirant les leçons des échecs des regroupements passés tels que la Fédération du Mali, ou autres expériences en Afrique de l’Est avec les Nyerere et autres.

Le mot de la fin ?

C’est en marchant que la route se trace. L’Afrique a besoin d’une jeunesse militante. Nous sommes trop confinés dans tout ce qui est fashion. Il ne faut pas désespérer de l’Afrique. Je vais avoir cette année, l’âge que Félix Moumié avait lors de son assassinat. L’année prochaine celle de Bob Marley à sa mort. Nous ne pouvons pas nous réfugier derrière la peur. Nous devons écrire notre Histoire en nous rappelant de cette incantation du Sage africain : « Le fils du Terroir ne perd pas le combat sur ses propres Terres, sa Terre est repaire des invincibles. » Don’t agonize, organize. Les fourmis ne font pas de bruit.

 

Paroles de Guyanais #2 : Ludovic, 27 ans, militant autochtone

Mouvements sociaux en Guyane,

point de vue d’un jeune autochtone

Rassemblement de Guyanais, afrodescendants et autochtones, le 25 mars 2017 à Bordeaux, et prise de parole de Ludovic qui nous offre ici sa contribution

***

 

À Saint-Laurent du Maroni et à Cayenne, ont eu lieu hier, des marches solidaires en réponse à l’appel lancé par le collectif référent de la crise guyanaise actuelle « Pou Lagwiyann dékolé ». Elles ont d’ores et déjà été qualifiées d’historiques, de mémorables et démontreraient une unité guyanaise.

En effet, la Guyane connaît depuis une semaine une situation de blocage engendrée par des mouvements sociaux initiés par le collectif des « 500 frères contre la délinquance ». La plupart des médias, essentiellement locaux, ont déjà relayé les revendications des principaux collectifs. L’objet, ici, serait de porter un œil critique sur ce que l’on appelle la « mobilisation générale en Guyane ».
Certains représentants des différents gouvernements qui se sont succédés, se sont ridiculisés par leur manque de connaissance de la géographie de la France qu’ils représentaient. Le dernier en lice, Emmanuel Macron, ancien Ministre, candidat à la présidentielle, a qualifié le plus grand département de France, le port spatial de l’Europe, la dernière colonie d’une puissance européenne en Amérique du Sud, comme étant une « île ». Après tout, ils se doivent de représenter le pays qui les a élus.

Vives réactions sur les réseaux sociaux, vives réactions de la part du monde militant, vives réactions de collectifs décoloniaux. La majorité des expatriés domiens, des expatriés africains soutiennent les mouvements guyanais, vus comme des combats légitimes et surtout des luttes de la communauté noire. En effet, la Guyane est toujours considérée comme un pays d’afro-descendants à l’image des Antilles Françaises. Il y a donc dans l’imaginaire collectif hexagonal et des Outre-mer, une population identique à celle de la Guadeloupe et de la Martinique, c’est-à-dire à culture créole et métissée.

Face à cette ignorance de leurs compatriotes français, les guyanais expatriés défendent la diversité culturelle qui existe dans leur pays. Cependant leur définition de la diversité se base sur les cultures issues de l’immigration récente. C’est-à-dire les populations venues des pays voisins : le Brésil, le Surinam ou alors la Caraïbe (comme Haïti ou la République Dominicaine). Ainsi, l’image du créole -fruit de la colonisation européenne en Amérique- (esclavage, etc.), comme étant guyanais légitime et originel est maintenue et diffusée massivement.

Or, la composition de la population est bien plus complexe selon le point de vue adopté. Du point de vue du jeune autochtone que je suis, c’est-à-dire de l’amérindien Kali’na, la Guyane est composée de plusieurs peuples. Tout d’abord, et il faut insister là-dessus, elle est occupée par les premières nations amérindiennes établies depuis des millénaires en Amérique. Aujourd’hui, les nations qui ont survécu aux différentes vagues de colonisations sont les Kali’nas, les Lokonos, les Paykwesnehs, les Wayanas, les Wayampis et les Tekos. Elles ont leurs propres langues et cultures. Viennent ensuite, les diversités issues de l’esclavage. L’afro-descendance créole bien sûr, comme dans toute les colonies, et qui est la plus connue. Mais également des communautés d’afro-descendants, les bushinengés, qui ont fui les plantations et ont pu développer une diversité dialectale et traditionnelle, dû à leur éloignement des grands centres urbains. Ainsi, à l’inverse des marrons des Antilles, ceux-là ont pu se distinguer des créoles et ainsi enrichir une « multiculturalité ».
Enfin, on peut parler de diversité selon les nationalités, les Brésiliens, les Haïtiens, les Surinamais… Et même dans cette approche, on peut encore faire des distinctions. C’est-à-dire, malgré le fait que le fleuve Maroni constitue une frontière politique entre la Guyane et le Suriname, les populations amérindiennes et bushinengés sont historiquement présentes des deux côtés de la frontière et considèrent davantage le fleuve Maroni, comme un vecteur d’échange. En prenant en exemple un Kali’na, qu’il soit de nationalité française ou surinamaise, rien ne lui enlève la légitimité à la libre circulation sur ces deux territoires. Ce qui explique d’ailleurs, la notion d’immigration qui diverge entre les habitants vivants aux frontières et ceux qui vivent isolés sur l’Ile-de-Cayenne.

Nous devons donc faire cette analyse selon une autre grille de lecture pour comprendre les revendications spécifiques des Peuples Autochtones de Guyane.

Souvent, que ce soit au niveau local ou national, les demandes de reconnaissances juridiques des amérindiens amènent à l’incompréhension, voire à de la peur.

Par leur simple présence et existence, les autochtones remettent en cause la lecture linéaire de l’Histoire. À savoir que l’histoire de la Guyane française commence à partir de la colonisation européenne, cela peut donc créer un malaise dans les populations non-autochtones quant à leur légitimité sur leur territoire. Cela pourrait expliquer cette volonté parfois inconsciente de mettre en avant un pays pluriculturelle, c’est à dire simplement métissé, plutôt qu’un pays où plusieurs peuples distincts coexistent.

Si on compare, de manière claire et concise la position des amérindiens vis-à-vis de leur terres et celle des Français autochtones, on peut y déceler une absurdité. Personne, à aucun moment, ne pourrait contredire la volonté des « français de souche », des «descendant de gaulois», de la population de type « européenne » à disposer de leur terre en France ou plus globalement en Europe. En effet, la question n’est pas de se demander si une population, établie depuis des temps immémoriaux, doit se légitimer de sa présence mais serait plutôt de savoir comment intégrer dignement les populations récemment installées en France hexagonale.

Pourtant c’est ce qui se passe en Guyane, où le manque de soutien de la population locale favorisait jusqu’à maintenant cet état de fait.

On pourrait se demander donc à qui profiterait le changement de statut politique de la Guyane, sans engagement écrite de la part des négociants avec l’Etat, envers les Premières Nations de Guyane.

Précisons donc les revendications autochtones de longues dates, mais également celles mises en marge des négociations avec l’Etat par le collectif référent.

La convention n°169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), une agence des Nations Unis, est le seul outil juridiquement contraignant relatif au respect des droits fondamentaux essentiels à la survie des peuples autochtones. Elle a été adoptée en 1989 et garantit notamment leur droit à leur terres et à disposer d’eux-mêmes. Cette convention a été incluse dans la liste des « revendications officielles des guyanais » qui sera remise aux ministres qui se sont déplacés aujourd’hui en Guyane, après 10 jours de mobilisations.

Dans cette même liste officielle, un deuxième point où les parties prenantes commencent à diverger sur leurs demandes. Les autochtones demandent l’éradication totale de l’orpaillage illégale, alors que le collectif référent ne demande qu’une intensification de la lutte contre ce fléau.

Le troisième point est celui où, la position des autochtones et celles des syndicats et autres collectifs entrent en contradiction. « Pou Lagwiyann Lévé » demande à l’Etat, au nom des peuples autochtones, « le développement de projets miniers tenant compte de l’environnement », sans avoir bien entendu concerté les principaux concernés. Les autochtones, eux tiennent un discours ferme, ils ne veulent aucun projet de méga-industrie minière sur leurs terres. De plus, ils demandent leur participation à la Commission Départementales des Mines, afin d’avoir un droit de véto sur tous les projets d’exploitations aurifères, conformément à l’article 24bis de la loi de l’égalité en outre-mer. Celle-ci prévoit en effet que des représentants des communautés locales puissent désormais siéger à ce conseil.

Ceci étant, on peut considérer comme un premier pas la demande du collectif référent à ratifier la Convention n°169 de l’OIT par l’Etat.

Il existe à l’heure actuelle 20 revendications urgentes et nécessaires de la part des peuples autochtones.

Autant de points qui soulèvent la réalité quotidienne de ces populations, tant dans le domaine du foncier, de l’éducation, du social, de l’économie que dans l’administratif.

On peut retenir, à titre d’exemple, la construction d’un collège en pays amérindien Wayana, ainsi que l’apprentissage de toutes les langues autochtones de la maternelle à l’Université. Une éducation bilingue et l’introduction de l’Histoire des Peuples Autochtones dans les manuels scolaires ont également été soumises.

La question du foncier est l’une des plus urgentes. Les amérindiens demandent la « rétrocession de 400 000 hectares de terres du domaine privé de l’Etat […]. Dont 200 000 en compensation de forêts primaires attribuées sans notre consentement à la Collectivité Territoriale de Guyane (CTG) et aux Mairies. Ni l’état, ni la CTG n’ont inscrits « noir sur blanc » la garantie d’une redistribution chiffrée et équitable aux autochtones ».

Ces peuples, héritiers d’un autre système de gouvernance, demandent la reconnaissance officielle de leur instance coutumière et de leurs Chefs coutumiers. Ainsi, les diverses communautés autochtones et bushinengés bénéficieraient d’un référent dans les décisions politiques de la Guyane, à travers un Grand Conseil Coutumier.

Pour finir, un point symbolique cette fois ci, serait la « mise en place d’un jour férié local « la journée des Peuples Autochtones » [] au même titre que l’abolition de l’esclavage ».

La journée du 28 mars2017, deviendra sûrement une date historique dans l’histoire de la Guyane, où 20 000 citoyens à Cayenne et 6 000 à Saint-Laurent ont montré leur volonté d’écrire une histoire commune. Elle sera sans doute la marque de la volonté de sortir d’une histoire coloniale au profit d’une histoire des peuples.

La France, pour avancer, doit reconnaitre sa diversité et son histoire, de la colonisation à l’esclavage, et son rôle géopolitique actuel.

En Guyane les autochtones ont depuis longtemps accepté les autres composantes de la population. Aucun amérindien ne demanderait « aux descendants d’esclaves de rentrer en Afrique ». Ce discours est malheureusement trop peu relayé et manque de visibilité.

Les amérindiens, au-delà de la diversité culturelle qu’ils apportent, sont des citoyens lucides, volontaires et surtout pas naïfs. Ils veulent participer au développement de leur pays, seulement, ils ont une autre analyse de la situation actuelle, et ainsi ils peuvent créer et développer des outils en conséquence. Les guyanais, dans leur globalité, ne devraient-ils pas se saisir des problématiques, des revendications des peuples autochtones ainsi que des solutions qu’ils proposent ? Ceci, afin de créer l’unité guyanaise qui est nécessaire pour construire l’avenir de la Guyane en cohérence avec les Peuples qu’elle abrite.

Au lendemain des marches, au moment où les ministres viennent d’atterrir pour les négociations, les guyanais, les Peuples Guyanais doivent montrer leur volonté de créer quelque chose de nouveau, d’être des précurseurs au niveau mondial, le monde nous regarde.


Demain samedi 1er avril, la communauté autochtone de Guyane présente à Paris invite à rejoindre le Grand Rassemblement des Guyanais de l’hexagone à 12 h dans le 7e arrondissement 👇

17620426_1810610402599564_7979231047559780598_o

Drapeau officielle des 6 nations autochtones de Guyane 👇

17741023_1810775775916360_756330336_n