Noir.e.s et panafricain.e.s vivant en France : qu’avons-nous à dire du mouvement de grèves en cours ?

« Je sais et je sens au fond de moi-même que tôt ou tard mon peuple se débarassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur. »

Patrice Lumumba


Un mouvement de grève d’une ampleur croissante se déroule en ce moment en France : cheminots, salarié.e.s du nettoyage ou de la grande distribution, avocat.e.s, étudiant.e.s… c’est dans de nombreux secteurs que la contestation gronde et que les colères s’organisent.

 

Les Africain.e.s et Afrodescendant.e.s vivant en France (comme les autres populations non blanches) appartiennent à la partie la plus pauvre des exploité.e.s. Les derniers mouvements de grève relativement médiatisés dans le nettoyage, la restauration ou l’hôtellerie le rappellent : ce sont très majoritairement des immigré.e.s africain.e.s qui se coltinent les boulots les plus pénibles, les plus précaires et pour des salaires de misère. Mais pas de désespoir : la résistance s’organise et toutes ces grèves le prouvent !

 

De gauche à droite : (photo 1) grévistes de l’Holiday Inn de Porte de Clichy, novembre 2017; (photo 2) grève des salariés de ONET nettoyant les gares, décembre 2017 ; (photo 3) travailleurs sans-papiers en grève chez Defi technology, février 2018 ; (photo 4) salariés du nettoyage à EDF employés par ONET, avril 2018

En Afrique comme en Europe, la lutte des classes c’est notre affaire !

 

En tant que panafricain.e.s nous pensons toujours notre condition en Europe en lien avec celle de l’Afrique. Ce que nous vivons ici comme exploitation prend ses racines dans le vol des ressources des pays du Sud, notamment africains, pour l’enrichissement du Nord. Ce pillage concerne les richesses des sols, les trésors culturels ainsi que les forces humaines. En organisant le chaos chez nous, les impérialistes créent les conditions de migrations massives pour que nos communautés se fassent exploiter chez eux.

Face à tout cela, des panafricain.e.s historiques (Thomas Sankara, Kwame N’Krumah, …) et contemporain.e.s (Aminata Traoré…) ont bien compris deux choses :

  • le système capitaliste qui organise la société en classes exploiteuses d’un côté et classes exploitées de l’autre, repose sur le racisme
  • il est important pour nous populations afros d’associer à notre lutte contre le racisme et la destruction de nos traditions culturelles, une lutte contre l’exploitation capitaliste, en toute autonomie, selon nos propres termes et sans la tutelle raciste et paternaliste des mouvements de la gauche européenne.

 

En France le service public, c’est grâce au pillage de l’Afrique !

 

Contre les politiques néolibérales de Macron, il ne nous semble pas possible de parler de « défense du service public » sans mentionner l’impérialisme et en particulier la Françafrique : c’est grâce aux richesses volées sur le continent africain que les Etats européens assurent des niveaux de vie plus ou moins confortables, notamment via le service public. Evidemment, c’est la bourgeoisie qui en profite le plus, et pour les prolétaires européens, les bénéfices du pillage de l’Afrique sont bien moindres. Toujours est-il que les maigres avantages défendus ici par la classe ouvrière française sont aussi un résultat de l’écrasement de l’Afrique. Voilà pourquoi selon nous une lutte des classes qui n’est pas anti impérialiste est vouée à l’échec, et en dehors de l’Europe il se joue des combats importants : luttes contre le franc CFA, les multinationales ou encore les politiques néolibérales du FMI en Afrique, lutte contre les bourgeoisies békées en Caraïbe, luttes contre l’accaparement des terres amérindiennes par les États au service des intérêts du capital en Amérique du Nord comme du Sud, et bien sûr, révoltes massives de travailleurs et travailleuses exploité.e.s dans tout le Sud global.

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(photo 1) ouvriers de la banane en grève en Guadeloupe, mai 2017 ; (photo 2) grève générale en Afrique du Sud contre les nouvelles réformes sur le travail, avril 2018

Notre problème avec l’emploi, c’est surtout qu’on en n’a pas !

 

L’insistance sur « l’emploi salarié » et la défense de celui-ci dans les discours des militants de gauche mobilisés dans le mouvement actuel rappellent bien que notre condition diffère de celle du prolétariat blanc. En plus d’être assigné.e.s aux emplois les plus pénibles, précaires et mal payés, les communautés afros et plus généralement non blanches sont confrontées à une très forte discrimination raciste qui nous empêche d’accéder à l’emploi. Ces deux réalités ne sont d’ailleurs pas sans lien.

Cette exclusion de l’emploi salarié maintient nos communautés dans la pauvreté et les rend vulnérables à d’autres formes d’exploitation. Les patrons profitent de cette position défavorable pour nous imposer du travail sans contrat, sachant que nous avons peu d’autres options entre le chômage, les emplois non déclarés, et les économies parallèles criminalisées qui envoient beaucoup des nôtres en prison où ils se feront encore plus exploités. En effet, quand ils travaillent, les détenus sont payés à peine quelques euros de l’heure (voire moins) pour l’enrichissement d’entreprises privées qui s’insèrent petit à petit dans le marché carcéral pour s’offrir une main d’oeuvre à bas coût, sans aucun droit du travail. Or, qui occupe le plus les prisons en France ? Une majorité d’immigrés et de fils d’immigré.e.s, dont des noirs.

L’exploitation prend pour nous des formes particulières mais décisives pour le fonctionnement du système capitaliste. S’organiser pour notre libération dépasse donc très largement les mobilisations autour de l’emploi : tous les domaines où le racisme nous frappe sont des potentiels foyers de lutte dès lors que l’objectif politique est pertinent et fait le lien avec les dimensions économiques de notre oppression, que cela ait un lien direct ou non avec l’emploi. 

 

Contre nous, la répression policière c’est toute l’année !

 

Les violences policières que nous subissons ont lieu toute l’année, non pas dans le seul cadre de la répression du militantisme, mais de la mise en oeuvre de politiques migratoires criminelles contre les migrant.e.s ou de la gestion néocoloniale des quartiers populaires où vivent une majorité de non blanc.he.s. Face à la répression policière que subit le mouvement social, il faut bien comprendre une chose : combattre cette police qui protège la bourgeoisie dont les intérêts sont garantis par les politiques néolibérales de Macron, demande de comprendre que non seulement son fonctionnement repose essentiellement sur le racisme, mais aussi que c’est encore le racisme qui garantit son impunité. Conclusion ? Déstabiliser réellement l’Etat policier implique de soutenir et de donner une place centrale aux luttes de celles et ceux qui en sont les cibles privilégiées, de façon continue et normalisée.

Dans ce contexte et parce que lutter contre l’exploitation capitaliste, c’est rester fidèle à l’héritage des luttes anticoloniales en Afrique comme en Caraïbe, et à l’histoire des luttes ouvrières des immigré.e.s africain.e.s en France :

Rassemblons-nous entre noir.e.s partout où nous nous trouvons pour comprendre ensemble notre place dans cette séquence particulière du mouvement social et dans la lutte des classes en général , afin de nous constituer en force politique qui à terme va peser sur ces questions

Nous informerons ultérieurement des dates de rencontre autour de ces questions dans la région parisienne.


MLA – Paris (Mouvement de Libération Afro), organisation panafricaine ; site internet

Mwasi, collectif Afroféministe; site internet; facebook

 

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Discours d’Elie Domota sur les catastrophes sociales, économiques et sanitaires en Guadeloupe (2018)


Discours audio en Guadeloupéen : lien facebook

Nous allons attaquer en justice la responsabilité de Mr Richard (directeur de l’ARS – Agence Régionale de Santé – de Guadeloupe depuis 2013, ayant quitté son poste le 2 mars dernier), Mr Thépo (directeur général du CHU Guadeloupe), Mme Borel Lincertin (présidente du conseil départemental de la Guadeloupe depuis 2015) et Mme la ministre de la santé. Le tribunal pourra statuer ce qu’il veut mais nous allons les nommer, nous allons dire leurs noms parce qu’aujourd’hui ils veulent nous dire que tout va pour le mieux. Nous avons entendu ce que Mr Forbin a dit : dans un hôpital, des dispositifs de sécurité doivent être mis en place ; à la moindre fumée, les portes coupe-feu se ferment, les aspirations d’air se déclenchent et le départ de feu est contenu. Or, aujourd’hui, c’est tout le CHU qui est hors d’usage !

Peut-être qu’on va nous dire “c’est la malchance : de fâcheux concours de circonstances, ça arrive…”

Alors, malchance aussi le décrochage scolaire ? Le Régiment du service militaire adapté de la Guadeloupe, le RSMA, reçoit de l’argent chaque année : on nous dit c’est “l’autre école de la deuxième chance”. Alors nous leur avons écrit. Nous leur avons demandé : quand est-ce que les Guadeloupéens auront l’école de la première chance ? Parce qu’ici en Guadeloupe, avec la Guyane, Mayotte et la Réunion, nous sommes les premiers en chômage des jeunes au niveau Européen. Nous sommes aussi premiers en échec scolaire : chaque année, c’est 1 200 à 1 500 enfants qui quittent l’école, ici, sans qualifications, sans formation ! Et on parle de décrochage scolaire ? Mais c’est de réussite scolaire qu’il faut parler !

Quel est le problème ? Soit nos enfants sont plus couillons que d’autres, soit le système éducatif nous mène à l’échec ! Pensez-vous alors qu’ils s’attaquent à la cause du problème ? Eh bien non ! Ils font des réunions : tout le monde vient, on y vote des subventions pour le RSMA, pour la deuxième chance et nos enfants, tranquillement, sont à la rue ! Et l’État, que fait-il ? L’État met des panneaux 4 par 4 devant les lycées, les collèges – je les vois, j’ai des enfants scolarisés – et les panneaux leur disent : soif d’avenir ? Engagez-vous dans l’armée, allez au Mali vous battre, en Afrique tuez des gens, allez-y, que la France mette la main sur le pétrole, qu’elle y prenne du cacao ! Et on trouve que ça va, ça va. Aujourd’hui, en Guadeloupe, le RSMA est le premier opérateur de formation professionnelle. Il n’y a que dans une dictature militaire que l’on voit l’armée prendre en charge la formation professionnelle ! Et tout le monde dit : c’est normal, ça va.

Alors peut être que c’est la malchance ?

Vous avez tous entendu, pendant les fêtes de Noël, Mme Buzyn, ministre de la santé dans le gouvernement Macron, Macron que pratiquement tous les élus guadeloupéens soutiennent ? Les taux résiduels maximums de chlordécone, dans les aliments que nous mangeons ici, ont été relevés. Son ministère et l’agence de la santé ont donné leur aval. En France métropolitaine, le taux résiduel maximum c’est zéro micro-gramme : à la moindre trace, les aliments contaminés seraient retirés de la consommation et les responsables recherchés et mis en examen. Mais ici là, dans la France d’Outre-mer, on nous dit 20 micro-grammes de chlordécone par kilo de viande de poulet, ça va, on peut manger. Pour Noël, de 20 microgrammes, nous sommes passés à 200 microgrammes par kilo de viande. Autrement dit, avant, on pouvait manger une cuillère de mort-aux-rats et, désormais, on en peut manger quatre. On n’en mourra pas tout de suite, non ; on en mourra plus tard. Et là non plus, pas de problème : vive la France !

Alors peut être que nous n’avons pas de chance ? Ca arrive parfois.

L’autre jour, nous avons vu Victorin Lurel s’exprimer au sujet du chlordécone. Lurel, ancien ministre, ancien président du conseil régional, signataire des accords LKP, s’est brusquement rendu compte qu’il y a du chlordécone en Guadeloupe. Brusquement. Lorsqu’il était dans la majorité, lui et ses acolytes, ça leur avait échappé. Mais à présent qu’il est passé dans l’opposition, brusquement, il s’en rend compte ! Mais enfin, passons. Donc, Victorin Lurel, comme on dit, interpelle la ministre et lui demande si, à tout hasard, sera fait mention du chlordécone dans la loi qu’ils vont faire passer. Que répond la ministre ? Qu’ils n’ont pas d’études suffisantes pour établir une corrélation entre la hausse du nombre de cancers et la contamination au chlordécone. Pourtant, des professeurs, grangreks, l’affirment, études à l’appui. Mais il n’y a pas suffisamment d’études répond Mme Buzyn. Mme Buzyn qui, avant d’être nommée ministre, était directrice de la commission en charge de ces études. La même qui, une fois ministre, a supprimé le financement de ces études en Guadeloupe et en Martinique. Alors elle a beau jeu de nous dire, aujourd’hui, qu’il n’existe pas suffisamment d’études !

Encore une fois, c’est peut être la malchance ?

Mais enfin, bon sang, si on additionne ce paquet de malchances-là, est-ce que ce n’est pas carrément une malédiction que nous avons ? On peut voir les choses ainsi. Après tout, j’ai entendu des gens parler de Dieu, l’Eternel, alors oui, Jéhovah nous a peut-être jeté une malédiction ? En tout cas, pour ma part, je n’ai pas de sortilège, je suis content d’être bien vivant sur terre et je pense que tout le monde, ici-bas, a envie d’être en bonne santé. Et c’est pour ça que je dis que ce n’est pas de la malchance, de la malédiction ou de la fatalité, c’est programmé camarades. C’est programmé oui ! Nous n’avons jamais été Français, nous ne le serons jamais. La Guadeloupe n’a jamais été dans le champ d’application de la République Française. Liberté-égalité-fraternité, une grosse blague oui ! Des escrocs ! Et la première personne qui viendrait nous dire le contraire serait un bel escroc ! Et c’est pourquoi nous disons cela, nous disons cela devant le préfet, devant le juge, devant tout le monde : la répression anti-syndicale en Guadeloupe.

Nulle part en France la répression anti-syndicale n’atteint une pareille ampleur. Ainsi, je suis le 107e militant de l’UGTG convoqué au tribunal depuis 2009. Et pourtant, en Guadeloupe, il y a la ligue des droits de l’homme, Amnesty international… à croire que ça ne les intéresse pas. 107e  militant, rapporté à l’échelle de la France, ça vous ferait 15 000 militants syndicalistes convoqués au tribunal. Ici là, en Guadeloupe !

Tract appelant à la mobilisation jeudi 15 mars à Pointe-à-Pitre en soutien à Elie Domota et contre la répression contre les syndicalistes.

 

On nous convoque au tribunal, on nous empoisonne à la maison.

Dernièrement, le LKP a pu mettre la main sur les relevés d’analyse des eaux dans les différentes communes. Nous avons passé plusieurs jours à décortiquer toutes les analyses sur l’état des eaux, des relevés qui s’étalent sur plusieurs mois et plusieurs années. L’Agence régionale de santé, l’ARS, nous a bien dit que l’eau est potable, qu’elle ne contient pas de chlordécone. Et c’est une batterie d’analyses, prenant en compte je ne sais combien de paramètres pour détecter des traces éventuelles de zinc, de mercure, de nitrate, de plomb, la présence de bactéries, et caetera… qu’ils sont censés mener. Tout cela, bien sûr, sous la vigilance des autorités municipales, communales et régionales. L’ARS doit faire les prélèvements puis  les envoyer à l’institut Pasteur. Or, quand on regarde leurs prélèvements, on constate qu’il s’agit de prélèvements partiels. Et cela concerne la quasi totalité des communes, pour ne pas dire toutes les communes. Comme vous le savez, on ne trouve jamais que ce que l’on cherche. En somme, ce qu’il y a dans l’eau que nous buvons, personne ne le sait vraiment. D’ailleurs, aucune analyse n’est faite pour détecter la présence de chlordécone. Et de toute façon, même lorsqu’ils obtiennent des taux anormalement hauts, pour l’aluminium ou le chlore par exemple, l’eau est déclarée propre à la consommation. Ainsi, le taux maximal pour l’aluminium est fixé à 200 microgrammes par litre. Là où j’habite, on trouve un taux supérieur : 437 microgrammes par litre ! Mais on nous dit l’eau est potable. A Anse-Bertrand, on atteint 600 mg. Mais comme l’ARS nous certifie que l’eau est potable, alors tout va bien.

Pas de chance car « tout ça est bien malheureux oui ».

Malchance dans la distribution de l’eau ? On nous a bel et bien parlé de 70 millions d’euros débloqués. Mais l’eau courante n’est pas prête de venir. Alors peut-être verrez-vous se poser, ça et là, quelques canalisations. Mais l’eau dans vos robinets, ce ne sera pas avant deux ans, car c’est tout un réseau de distribution d’eau qu’il faut construire ! C’est un service public de gestion de l’eau qu’il faut créer, camarades !

Mais peut-être que nous n’avons juste pas de chance.

En attendant, une chose est sûre, entendons-nous bien : “liberté égalité fraternité”, ça n’a jamais été autre chose qu’une berceuse pour enfant, car ça n’a jamais été suivi d’effets ici en Guadeloupe !

Mme Girardin, ministre de l’Outremer, est venue nous faire son numéro. Vous avez vu, à Saint Martin, ce qu’elle a fait là ? C’était du tourisme de catastrophe ! Elle vient pavaner ; tout le monde est content ; ça mange des petits fours, ça vous fait des réunions puis ça remonte dans l’avion ; et nous et nos problèmes, on reste là. C’est la raison pour laquelle plusieurs camarades ne cessent de le répéter : nous ne sommes pas assez nombreux à nous mobiliser. Camarades, nous n’avons pas encore fait ce qu’il faut pour qu’il y ait du monde. Le camarade Evariste l’a déjà dit, c’est déjà arrivé, nous faisons des meetings, parfois nous sommes cinq et deux personnes nous écoutent : un RG et un clochard. Pourtant nous avons fait des meetings dans toutes les communes de Guadeloupe. Nous avons distribué des tracts dans toutes les communes de Guadeloupe. Et c’est ce qu’il faut continuer à faire : continuer à tenir des points d’informations, comme ici même. Continuer à nourrir l’information, à parler avec les gens. Continuer à faire des vidéos, continuer à distribuer des tracts. Allez partout, ça prendra des jours, des semaines, des mois, mais, à la fin, nous allons gagner. Ne désespérons pas, ne nous décourageons pas, parce que le combat ne fait que commencer. Il ne fait que commencer.

Nous avons interpellé tous les parlementaires à propos de la construction du nouveau CHU. Députés, sénateurs, conseillers régionaux, conseillers généraux. Président de surveillance, l’ARS. Ministres, directeur du CHU et consort. A propos de nouveau marché pour la construction de l’hôpital, personne ne nous a encore répondu. Mais à force d’insister, nous avons fini par être invités à une réunion au conseil régional. Il nous a été dit que l’appel d’offre avait déjà été lancé. Mais tel que celui-ci a été conçu, il ne générera aucun emploi pour les guadeloupéens. Et cependant, que nous dit la direction du CHU ? Que 200 000 heures d’insertion professionnelle seront prévues sur un chantier qui s’étalerait sur 10 ans, et concernerait 125 guadeloupéens. Lorsque l’on interpelle nos parlementaires à ce sujet, aucun d’entre eux ne se saisit de cette question. Or, dans un département ou une région française, quand il y a un chantier public, que se passe-t-il ? On fait quelque chose qui s’appelle la gestion prévisionnelle des emplois et compétences. On rencontre toutes les entreprises concernées pour évaluer les besoins dans tel ou tel domaine. Avec les centres de formation, les services publics de l’Etat en matière d’insertion et de formation, on met en place les formations nécessaires afin qu’une fois l’appel d’offres lancé, les habitants de la région soient qualifiés et puissent travailler.  Mais que fait-on ici ?  Hé bien nous sommes là, nous regardons les prestataires passer. Comme pour le centre gérontologique à Pointe d’or : une entreprise européenne a débarqué avec ses ouvriers d’Europe du Sud. Pareil pour Beauperthuy à Pointe Noire : d’autres sud-européens sont venus travailler pour le compte d’une entreprises européenne. Pareil encore pour EDF à Jarry. Pendant ce temps-là, des Guadeloupéens fument de l’herbe, boivent du rhum, tous les weekend s’entretuent, et le journal France-Antilles, le lundi, vous annonce “meurtre en Guadeloupe, accident en Guadeloupe”.

La Guadeloupe malade ? La Guadeloupe malchanceuse ?

Un camarade avocat, aujourd’hui décédé, qui militait avec l’UGTG, nous disait : « trop de coïncidences tue le hasard ». Alors nous le disons, camarades, il y a bien une raison pour que nous ayons la vie dure. Ce qu’il nous reste donc à faire, dès à présent, c’est nous lever et nous battre, sans désespoir ni découragement. Le combat est engagé. Nous n’allons jamais nous agenouiller.

Adaptation du guadeloupéen au français par Awa Touma et JG. 


 

Sur la répression contre les syndicalistes en Guadeloupe : 

  • « Guadeloupe. Le procès du syndicaliste Elie Domota reporté au 6 juillet », L’Humanité.
  • « La justice Antillaise aux ordres », Mediapart.

Sur le terme « ethno-classe » utilisé en introduction, voir Sainton Jean-Pierre, Les nègres en politique : couleur, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe au tournant du siècle, Villeneuve d’Ascq, France, Presses universitaires du Septentrion, 1999, 2 vol

Photo originale : Julien Tack/AFP

Un « pas de côté » dans la révolution burkinabè : le défi écologique et son héritage en Afrique subsaharienne

Existe-t-il quelque chose comme une écologie du Sud ? C’est la thèse que défend le philosophe algérien Mohammed Taleb dans son livre L’écologie vue du Sud, Pour un anticapitalisme éthique, culturel et spirituel[1].

Il définit cette écologie comme «une écologie d’alternatives (face à la crise) et une écologie de résistance (face à l’hégémonie de l’écologie occidentale)» reposant sur quelques spécificités : « importance de la dimension spirituelle et culturelle, tonalité sociale et populaire de l’écologie, mobilisation des femmes pauvres, notamment paysannes, critique morale du capitalisme ».

Pour Mohammed Taleb, il s’agit de montrer que les peuples du Sud sont de véritables « producteurs de significations, des créateurs d’analyses, des inventeurs de solutions alternatives »[2].

Le continent africain regorge d’expériences écologiques passionnantes qui sont autant de réponses aux brutalités destructrices que subit la nature, sous les coups de boutoir de l’impérialisme politique et économique.

Ces expériences sont aussi des témoignages de la vitalité politique, sociale et culturelle de l’Afrique, de la capacité d’action et de résistance des populations africaines.

La révolution burkinabè représente une de ces archives pour les luttes présentes et à venir. Ses apports multiples dans les champs de la pensée politique, du militantisme et de la culture sont  encore à exhumer.

Hériter, c’est en effet lutter contre l’effacement et l’oubli, recueillir l’héritage, se le réapproprier, l’enrichir, le transformer. C’est l’ouvrir au présent, à l’engagement et à l’action politique comme ressource, source tout à la fois de pensées et de combats.

Ces années 80 ont, en effet, produit un corpus d’idées, une tradition de combats et de luttes au sein de laquelle la question environnementale occupe une place de choix.

« L’impérialisme est le pyromane de nos forêts et de nos savanes »

C’est sur fond de politiques néolibérales[3] et de « crise de la dette » généralisées à l’ensemble du continent africain que Thomas Sankara, jeune militaire de trente-quatre ans, devient le président du Conseil national révolutionnaire le 4 août 1983.

De 1983 à 1987, le Burkina Faso devient le laboratoire d’une expérience politique panafricaine, internationaliste et révolutionnaire.

L’engagement écologique de Thomas Sankara se manifeste à la fois par des discours et des actes[4].  Des discours, on retiendra principalement celui prononcé lors de la conférence internationale sur l’arbre et la forêt à Paris en 1986, véritable morceau de bravoure rhétorique qui vaut aussi bien comme bilan  écologique provisoire de la révolution que comme chantier et plan d’action pour un « Burkina vert ».

Sankara commence tout d’abord par constater que « le Burkani Faso est incontestablement un des rares pays de cette planète qui est en droit de se dire et de se voir comme le concentré de tous les maux naturels que l’humanité connaît encore en cette fin du vingtième siècle ».

Partant de la réalité des « huit millions de Burkinabè » qui ont « regardé mourir des mères, des pères, des filles et des fils que la faim, la famine, la maladie et l’ignorance décimaient par centaines », qui ont vu se dessécher « les mares et les rivières », il peut alors légitimer la révolte de la conscience morale « qui est née, qui a longtemps mûri et qui a éclaté enfin de manière organisée dans la nuit du 4 août 1983 sous la forme d’une révolution  démocratique et populaire ».

Devenu président, Sankara se fait « l’humble porte-parole » du peuple burkinabè sur la scène internationale, la voix indignée et résolue d’un peuple qui a décidé de prendre son destin en main, de faire de « l’eau, l’arbre et la vie » des « données fondamentales et sacrées de toute l’action du Conseil national de la révolution »[5].

Le leader politique s’efface derrière ce peuple dont il rappelle, dans un inventaire minutieux, les nombreuses initiatives : plantation d’arbres, réalisation de forages, sédentarisation du bétail, création d’un ministère de l’Eau après le ministère de l’Environnement et du Tourisme.[6]

Cet inventaire est l’occasion pour Sankara de construire l’ethos d’un peuple responsable, à l’attitude prospective, doté d’une disposition à anticiper, aussi bien lorsqu’il évoque les dix millions d’arbres plantés « dans le cadre d’un programme populaire de développement de 15 mois qui fut notre premier pari en attendant le plan quinquennal »[7] que lorsqu’il annonce que « du 10 février au 20 mars prochain, plus de 35 000 paysans (…) suivront des cours intensifs d’alphabétisation en matière de gestion économique, d’organisation et d’entretien de l’environnement »[8].

Ce discours a valeur de témoignage pour l’Afrique et pour le monde : témoigner qu’un autre monde est possible, que le vieux rêve marxiste de « transformer le monde » est à portée de main pourvu que les aspirations populaires à la justice et à la liberté se concrétisent dans des organisations autogérées, des collectifs (urbains, villageois) qui prennent part aux décisions qui les concernent.

Politique habile, Sankara n’en oublie pas le sens de la diplomatie lorsqu’il rend hommage au « peuple français, à son gouvernement et en particulier à son président, monsieur François Mitterand, pour cette initiative qui traduit le génie politique et la lucidité d’un peuple toujours ouvert au monde et sensible à ses misères »[9] sans renoncer pour autant à nommer le mal, « le pillage colonial » et « l’impérialisme » dont la Françafrique constitue un rouage essentiel[10].

Son discours se veut également offensif par des pointes acerbes dirigées tout à la fois contre « les accords léonins et les conditions draconiennes des banques et organismes de financement »[11], le progrès « anarchique et criminellement oublieux des droits des autres »[12] ou les théories malthusiennes des Afropessimistes de tous bords.

Dans une conclusion audacieuse, il  définit la lutte écologique comme une lutte à la fois « populaire », « démocratique » et « anti-impérialiste» parce que «l’impérialisme est le pyromane de nos forêts et de nos savanes ».

La problématique de l’arbre et de la forêt, poursuit-il, « est exclusivement celle de l’équilibre et de l’harmonie entre l’individu, la société et la nature ». A rebours du dualisme simpliste qui oppose sommairement Nature et Culture, Thomas Sankara souligne ici  leur étroite imbrication, leur corrélation dialectique et, partant, la dimension éminemment  culturelle de la lutte environnementale en Afrique .

Il y va , en effet, d’une certaine conception du monde, notamment du respect du vivant dans la nature et des droits de la sensibilité dans notre rapport  au monde.

C’est que cette nature perçue, sentie, éprouvée, se trouve intégrée dans les rituels ancestraux du corps et de l’esprit:

Le reboisement [est] l’acte positif pour recréer la nature. Nous avons ordonné que toutes les villes, tous les villages aient un bosquet d’arbres. Dans la tradition africaine, existait une forme de préservation de la nature, un système socio-économique : le bois sacré. On y accomplissait un certain nombre de rites initiatiques. D’un point de vue mythique et animiste, ces bois avaient une puissance supposée qui les protégeait. Mais en même temps que ces valeurs ont cédé la place au modernisme, à un certain cartésianisme et même à d’autres religions, en même temps la protection a manqué et ces bois ont disparu. Les écrans qu’ils constituaient ont sauté et la désertification a, naturellement, pu faire son chemin plus rapidement encore. C’est une des raisons qui nous a poussés à créer ces bois. Et bien que nous ne réussissions pas à leur donner le contenu religieux d’antan, nous essayons de leur attribuer une valeur sentimentale qui soit équivalente. Ainsi tous les événements heureux sont marqués par une plantation d’arbres : un baptême, un mariage, une cérémonie[13].

Cette campagne pour le reboisement s’inscrit  dans la profondeur des traditions culturelles communautaires, au sein de référents historiques communs que Sankara réinterprète à l’intérieur de cadres politiques et sociaux neufs, proche en cela de la définition que donne Paul Gilroy de la tradition comme «Même changeant »[14]situé entre identité et différence, enracinement et cheminement.

C’est ainsi au nom d’une expérience proprement africaine de la nature que la révolution écologique se trouve incluse dans un combat politique, social, économique et culturel. On accordera donc une attention toute particulière aux cosmologies africaines, à l’importance du culte de la force de vivre caractéristique des religions traditionnelles  d’Afrique noire.

Thèse cruciale pour le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne car « de l’ontologie de la force vitale découle une éthique dont la proposition de base pourrait être ainsi formulée : « Agis toujours de manière à intensifier la force de vivre de tous les « muntu » (ou de tous les muntu appartenant à ton groupe »). Ainsi le mal est la diminution de la force de vivre d’un muntu, le bien son augmentation ; et le devoir traduit l’obligation de faire le bien ainsi défini »[15].

A la confluence des ordres philosophique, politique, moral et spirituel, l’œuvre et la pensée écologiques radicales de Sankara en font un « héritier révolutionnaire »[16] des luttes panafricaines d’Amílcar Cabral, de Patrice Lumumba et de Kwame Nkrumah dont il avait, par ailleurs, à cœur de relancer le projet d’unité continentale :

Le panafricanisme, dans sa conception pure, a été un grand espoir pour, non seulement les Africains, mais pour les Noirs de la diaspora (…) je pense que c’est un problème, une question très sérieuse pour les Africains, s’ils veulent véritablement s’affranchir de toute domination étrangère. Tout le monde constate aujourd’hui avec amertume, face aux méfaits et autres exactions de l’impérialisme en Afrique, que Nkrumah avait très bien raison d’aller de tous ses vœux à l’unité du continent. Néanmoins l’idée demeure et il nous appartient, il appartient aux patriotes africains, de lutter partout et toujours pour sa concrétisation. Il appartient à tous les peuples panafricanistes de reprendre le flambeau de NKrumah pour donner espoir à l’Afrique[17].

Cet appel à la « révolution africaine et internationaliste »[18] sous la forme notamment du « front uni contre la dette » restera lettre morte de son vivant. Mais si « la révolution sankariste, inachevée, rejoint les différents mouvements radicaux panafricanistes qui n’ont pu trouver les moyens de s’étendre dans l’espace et de se perfectionner dans la durée »[19], elle reste un héritage encore très vivant au Burkina Faso[20], en Afrique et dans le monde.

Dynamiques écologiques contemporaines 

L’héritage de la lutte environnementale en Afrique est aujourd’hui « largement prise en charge par les mouvements de la paysannerie et les secteurs de la société civile qui ont compris qu’il ne peut y avoir de préservation de l’environnement sans une défense des communautés rurales qui sont aux premières lignes »[21].

Ainsi de l’Alliance pour la souveraineté alimentaire en Afrique, « coalition de réseaux à l’échelle du continent, représentant des petits producteurs, pasteurs, chasseurs-cueilleurs, peuples indigènes, syndicats et associations écologistes »[22] qui lutte tout à la fois contre  l’implantation d’une agriculture industrielle, le développement des semences transgéniques[23] et la dépendance accrue vis-à-vis des grandes firmes.

La Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain (COPAGEN)  se consacre quant à elle à « structurer la résistance paysanne en Afrique de l’Ouest face à l’accaparement des terres et à promouvoir les semences traditionnelles locales pour assurer aux paysans une véritable autonomie ».[24]

Née en 2004, elle rassemble organisations paysannes, mouvements de consommateurs, associations de développement, syndicats, mouvements des droits de l’homme, organisations de jeunes, de femmes, du Bénin, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée Bissau, de la Guinée Conakry, du Mali, du Niger, du Sénégal, et du Togo.

A l’échelle des pays, des paysans s’organisent collectivement pour défendre leur droit à la terre et à leurs moyens de subsistance[25].

Ces luttes sociales s’inscrivent dans le temps long des mouvements de contestation paysanne de l’époque coloniale réclamant le retour des terres au régime commun face à l’exploitation capitaliste. Il s’agit toujours de lutter contre la même stratégie d’accumulation par dépossession[26], à savoir la transformation d’un secteur non capitaliste de la société en secteur capitaliste, le triomphe de la logique privée du marché sur les formes d’organisation collective.

C’est précisément contre cette privatisation des biens communs que les communautés paysannes luttent obstinément en Afrique[27]. Une cartographie  détaillée de cet accaparement des terres[28] africaines permet de préciser l’ampleur du phénomène ainsi que les principaux pays concernés: Madagascar (3,7 millions d’hectares), l’Ethiopie (3,2 millions d’hectares), la République démocratique du Congo (2, 8 millions d’hectares), la Tanzanie (2 millions d’hectares), le Soudan (1, 6 million d’hectares) etc.

Une appproche panafricaine et politiquement efficace de ces réalités nécessite une conscience  globale du devenir africain et de ses défis.

Pour une révolution  panafricaine globale

La question environnementale est, en effet, inséparable d’autres fronts de lutte, comme l’a bien souligné Thomas Sankara : la souveraineté politique et la souveraineté économique[29] notamment, qui dépendent en grande partie de la souveraineté monétaire.

La sortie du franc CFA est un enjeu capital et les récentes mobilisations[30] en Afrique et dans la diaspora témoignent de la conscience grandissante des effets funestes d’une monnaie (post)coloniale créée à la fin de la Seconde Guerre mondiale, par un décret du général de Gaulle le 25 décembre 1945.

Outil de domination au service des intérêts français, le franc CFA représente une amputation de souveraineté empêchant toute politique monétaire en dehors de limites étroites et rigides définies de l’extérieur, comme l’explique l’historien Amzat Boukari-Yabara[31].

Il  constitue  un obstacle durable à tout véritable projet de développement pour l’Afrique et les Africains. Pourtant, la bataille monétaire n’épuise pas la complexité des défis auxquels sont confrontés les Africains et Afrodescendants.

Cette complexité du réel africain nous oblige à envisager le champ des luttes comme un emboîtement de problématiques solidaires, à l’instar des poupées gigognes dont les figurines s’imbriquent les unes dans les autres.

Les revendications écologiques, par exemple, ne sont pas sans lien avec un autre grand combat sankariste, celui de la dette, à travers notamment la notion de « dette écologique », comprise dans une logique de torts et de réparations historiques.

Cette notion chère aux mouvements pour la justice climatique a non seulement le mérite  d’insister sur l’exploitation écologique du Sud par le Nord mais elle permet également de réintroduire de la symétrie dans des rapports de pouvoir profondément asymétriques, grevés du poids d’une dette africaine exorbitante et illégitime.

De même, l’enjeu de la souveraineté monétaire -pour que celle-ci soit véritablement effective, implique-t-il de s’interroger sur la cartographie africaine et la question politique du regroupement régional et continental.

Question imparable et d’autant plus impérieuse que l’offensive vigoureuse des États occidentaux et de leurs multinationales affaiblit le peu qu’il reste d’États prévaricateurs, dont les dirigeants fantoches restent largement coupés des aspirations populaires à une indépendance réelle.

Rompre avec le fatalisme néolibéral et son espace-temps unidimensionnel suppose alors pour l’Afrique d’élargir le champ de l’imaginaire et des possibles, de pratiquer l’art ingénieux du voyage (à la fois déplacement dans l’espace et traversée de l’histoire), de reprendre les élans révolutionnaires du passé et du présent, d’ici et d’ailleurs, pour nous faire « les héritiers de toutes les révolutions du monde, de toutes les luttes de libération des peuples du tiers monde »[32].

De ce point de vue, l’expérience de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) peut offrir de nouvelles perspectives de développement à l’Afrique.

Créée en 2004 sous l’impulsion des gouvernements cubains et vénézuéliens, l’ALBA (aube en espagnol) est un projet politique et économique d’intégration régionale[33] inspiré du bolivarisme, projet d’unité des pays latino-américains fondé sur l’héritage de Simón Bolívar[34], figure majeure de l’émancipation des colonies espagnoles d’Amérique du Sud.

L’Alliance, qui constitue un contrepoids géopolitique à la Zone de libre-échange des Amériques (ALCA)[35] soutenue par les Etats-Unis, vise avant tout à promouvoir la coopération et la solidarité, à lutter contre les inégalités sociales et à transformer les conditions de vie  des populations grâce à  un ensemble cohérent de mesures concertées: mise en place de programmes communs de santé et d’éducation ; création d’une nouvelle banque de coopération (Banco del Alba) et d’entreprises communes (Grannationales) ; élaboration d’une monnaie virtuelle commune, le Sucre ; mise en commun de ressources (plan PetroCaribe) ; lancement d’une chaîne de télévision latino-américaine, Telesur, pour renverser le monopole médiatique du Nord.

Cette  dynamique régionale « basée sur le principe de complémentarité (l’exact inverse du principe de concurrence du FMI et de la Banque Mondiale) met les acquis de chacun au service de tous »[36].

Le sociologue Saïd Bouamama en tire trois leçons pour l’Afrique : développer les échanges avec les puissances émergentes pour diminuer la dépendance aux impérialismes[37] ; reconnaitre la diversité ethnique et culturelle comme une richesse : traitement égalitaire de toutes les nations, de toutes les cultures, de toutes les ethnies[38] ; s’appuyer sur l’expérience et le savoir des mouvements sociaux[39].

Ceci afin de sortir du paradoxe soulevé par Kwame Nkrumah il y a tout juste cinquante ans :

« l’Afrique constitue un paradoxe qui illustre et éclaire le néo-colonialisme. Sa terre est riche, pourtant les produits qui viennent de son sol et de son sous-sol vont enrichir non pas les Africains, mais des individus et des groupes qui travaillent à l’appauvrissement de l’Afrique »[40]


A lire sur Critique Panafricaine : Vers la vérité et la justice sur l’assassinat de Thomas Sankara ?


[1] Paris, Sang de la terre, 2014. Beaucoup de mes informations sur les mobilisations sociales autour de la question environnementale dans le Sud sont issues de cet ouvrage.

[2] Op.cit., p.13-14.

[3] Réduction des dépenses publiques, privatisation des biens publics, ouverture des frontières à la concurrence et aux capitaux étrangers.

[4] C’est ce que montre bien le documentaire de Christophe Cupelin, Capitaine Thomas Sankara (2014) : une révolution en actes. Voir aussi Thomas Sankara, l’homme intègre (2006) de Robin Shuffield.

[5] Thomas Sankara, Thomas Sankara parle, New York, Pathfinder, 2007, p.270-271.

[6] Pour un bilan de la révolution burkinabè sur la question environnementale, lire la communication de Fidèle Kientega, « Sankarisme et environnement », prononcée en 2009 dans le cadre de la première édition du Thomas Sankara Revival, initié par le reggaeman burkinabè Sams’K Le Jah. Le Thomas Sankara Revival a lieu tous les 21 décembre, date anniversaire de la naissance de Sankara, en 1949.

[7] Thomas Sankara, op.cité, p.272.

[8] Ibid., p.273.

[9] Ibid., p.271.

[10] Voir François-Xavier Verschave, La Françafrique : Le plus long scandale de la République, Paris, Stock, 1999 ; François-Xavier Verschave et Philippe Hauser, Au mépris des peuples : le néocolonialisme franco-africain, Paris, La Fabrique, 2004 ; Raphael Granvaud, Que fait l’armée française en Afrique?, Paris, Agone, 2009. Pour une analyse actualisée de la Françafrique, notamment sous la présidence Hollande, lire Thomas Noirot et Fabrice Tarrit (coord.), Françafrique. La famille recomposée, Paris, Syllepse, 2014.

[11] Thomas Sankara, op.cité., p.274-275.

[12] Ibid., p.274.

[13] Ibid., p.229.

[14] L’Atlantique noir, Modernité et double conscience, Paris, Editions Amsterdam, 2003, p.11. Pour une réflexion sur le concept de « tradition », lire le sixième et dernier chapitre « Une histoire à ne pas transmettre : mémoire vivante et sublime de l’esclave », p.263-314. Voir aussi Felwine Sarr, Afrotopia, Paris, Philippe Rey, 2016, p.31-35.

[15] L’Encre des savants: réflexion sur la philosophie en Afrique, Paris, Présence Africaine-Codesria, 2013, p.33. Voir aussi Louis-Vincent Thomas et René Luneau, Les religions d’Afrique noire. Textes et traditions sacrées, Paris, Stock, 1981 ; Textes sacrés d’Afrique noire, choisis et présentés par Germaine Dieterlen, préface d’Amadou Hampâté Bâ, Paris, Editions Gallimard, 1965 ; Gaston-Paul Effa, Le dieu perdu dans l’herbe. L’animisme, une philosophie africaine, Paris, Presses du Châtelet, 2015.

[16] Amzat Boukari-Yabara, Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2014, p.251.

[17] Thomas Sankara, op.cité., p.263.

[18] Ibid., p.255.

[19] Ibid., p.259.

[20] Comme nous l’a prouvé, du reste, l’insurrection populaire d’octobre 2014 qui a chassé l’ex-président, Blaise Compaoré.

[21] Mohammed Taleb, op.cité., p.142-143.

[22] Ibid., p.143.

[23] L’actualité leur donne raison de ce point de vue : début 2016, le Burkina Faso a demandé réparation au géant américain Monsanto. En effet, depuis que les sociétés cotonnières burkinabès ont adopté les semences Bollgard II, une variété génétiquement modifiée pour lutter contre le ver du coton, l’exportation du coton- la deuxième ressource principale du pays – a connu une nette baisse. En cause : les rendements et la qualité du coton dont la fibre serait trop courte. L’interprofession burkinabé du coton (AICB) réclame 48, 3 milliards de francs CFA, soit environ 74 millions d’euros. Le Burkina Faso est revenu depuis au coton traditionnel.

[24] Mohammed Taleb, op.cit., p.144.

[25] A titre d’exemple, on peut citer le cas du Sénégal, où les mouvements paysans sont parmi les plus dynamiques et les mieux organisées de la sous-région ouest-africaine. Le Centre national de concertation des ruraux (CNCR), la Fédération des ONG du Sénégal (FONGS – Action paysanne), l’Association Sénégalaise pour la Promotion du Développement par la Base (APROSBED), ENDA Tiers-monde comptent parmi les principales organisations paysannes sénégalaises. Voir Demba Moussa Dembélé, « Sénégal : mouvements paysans et lutte pour la survie de l’agriculture familiale », in Laurent Delcourt (dir.), « État des résistances dans le Sud. Les mouvements paysans », Alternatives Sud, Vol. 20, n° 4, 2013, Paris, Syllepse, Centre Tricontinental.

[26] Concept que j’emprunte au géographe britannique David Harvey.

[27] Ce phénomène concerne plus globalement les pays du Sud, cf. Laurent Delcourt (dir.), op.cité.

[28] « L’accaparement des terres désigne l’acquisition à grande échelle de terres agricoles dans un but commercial, comme l’alimentation et la production de biocarburants » ou « dans un but purement spéculatif », Serigne Sarr, « Accaparement des terres en Afrique, nouvelles formes de colonisation ou « business as usual » », Thinking Africa, Note d’analyse politique n°17, juillet 2014. Sur la question des terres agricoles, voir par exemple les propositions de la Ligue Panafricaine-UMOJA (L.P.-U.), « Douze questions pour mieux connaître la Ligue Panafricaine-UMOJA (L.P.-U.), Livret formation n°2, collection LPU, juin 2012.

[29] Sur la nécessité de « penser les économies africaines dans leur substrat culturel », sur « les fondements culturels des choix économiques », la notion de « valeur », l’intégration de l’économie dans un système social plus vaste, voir Felwine Sarr, op.cité., « La question de l’économie », p.47-87.

[30] A l’initiative de militants panafricains, une journée internationale de manifestations, de rassemblements et de conférences contre le franc CFA s’est déroulée le samedi 7 janvier 2017, de Paris à Dakar en passant par Abidjan, Bamako, Ouagadougou, Ouidah, Kinshasa, Haïti, Bruxelles et Londres. Une nouvelle mobilisation internationale a eu lieu le 16 septembre dernier !

[31] « Le franc CFA constitue une amputation réelle de la souveraineté africaine », entrevue avec Afrique en lutte, 23 janvier 2016.

[32]  Thomas Sankara, op.cité., p.177.

[33]  Il existe des cartographies de l’Afrique établies autour des points forts de chaque région, comme celle d’Ali Mazrui. Voir Amzat-Boukari, op.cité, p.274.

[34] 1783-1830.

[35] Centrée sur la libéralisation du commerce et des investissements, loin de tout souci de justice sociale.

[36] Saïd Bouamama, « Leçons bolivariennes pour l’Afrique », Le blog de Saïd Bouamama, 16 février 2015.

[37] Autrement dit, sortir de la Françafrique, cette « nébuleuse d’acteurs économiques, politiques et militaires, en France et en Afrique, organisée en réseaux et lobbies, et polarisée sur l’accaparement de deux rentes : les matières premières et l’aide publique au développement. La logique de cette ponction est d’interdire l’initiative hors du cercle des initiés. Le système, autodégradant, se recycle dans la criminalisation. Il est naturellement hostile à la démocratie. Le terme évoque aussi la confusion, une familiarité domestique touchant vers la privauté », François-Xavier Verschave, La Françafrique, op.cité., p.175.

[38] Ce qui suppose de lutter contre l’instrumentalisation impérialiste des différences, la dissémination de nœuds de conflits au sein des sociétés civiles, la prolifération d’« ethnorégionalismes » et d’« identités meurtrières » dans l’Afrique contemporaine. Voir Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, La Découverte, Paris, 2013, chapitre 5.

[39] En matière d’écologie, on s’intéressera au Mouvement des travailleurs sans terre (MST) né au Brésil lors du premier congrès des associations de paysans sans terre, en janvier 1985. Lors de son sixième congrès qui s’est déroulé du 10 au 14 février 2014 à Brasilia, 15 000 paysans se sont réunis pour célébrer les trente ans de lutte du mouvement. Voir Marta Harnecker, MST-Brésil. La construction d’un mouvement social, Genève, Cetim, 2003. Pour un état des lieux récent des mobilisations protestataires en Afrique subsaharienne, voir François Polet (coord.), « Etat des résistances dans le Sud. Afrique », Alternatives Sud, vol.23, n°4, 2016, Paris, Syllepse, Centre tricontinental.

[40] Le néo-colonialisme, dernier stade de l’impérialisme, Paris, Présence africaine, 1973, p.19.

 

 

 

Vers la vérité et la justice sur l’assassinat  de Thomas Sankara ?

 

Les premières versions de l’assassinat de Sankara ont été rapportées essentiellement par le journaliste Sennen Andriamirado, d’abord par des articles dans Jeune Afrique, dès novembre 1987, puis dans un ouvrage[1] publié un peu plus tard. Valère Somé[2], proche collaborateur et ami de Thomas Sankara, complétera cette version peu après.

Le seul rescapé de cette réunion, Alouna Traoré, désormais régulièrement interviewé, confirme inlassablement cette version.

Thomas Sankara venait de commencer une réunion avec ses collaborateurs. Des soldats sont arrivés en arme. Il serait sorti les mains en l’air, et aurait déclaré alors « C’est à moi qu’ils en veulent. » L’autopsie du corps, dont les résultats n’ont été rendus public à Ouagadougou, qu’en octobre 2015, confirment cette version. Le corps de Sankara était criblé de balles, dont une sous une aisselle, confirmant qu’il aurait été froidement assassiné. Les militaires ont tiré sur lui puis sur les autres participants à la réunion. Valère Somé cite nommément trois membres du commando. Le caporal Maïga, garde du corps de Blaise Compaoré, Hyacinthe Kafando, et le caporal Nadié qui aurait touché en premier Thomas Sankara d’une rafale.

En novembre 2001, un article dans l’hebdomadaire burkinabè Bendré, donne les initiales des membres du commando qui seraient au nombre de six, tous des militaires burkinabè. En 2002, un avocat de Mme Sankara, maître Dieudonné Kounkou[3], révèle leurs noms. Il s’agit de Ouedraogo Arzoma Otis, Nabié N’Soni, Nacolma Wanpasba, Ouedraogo Nabons-mendé, Tondé Kabré Moumouni et Hyacinthe Kafando, tous des militaires sous le commandement de Gilbert Diendéré qui dirigeait alors les commandos de Po. Gilbert Diendéré avait été élevé au rang de chevalier dans l’Ordre national de la Légion d’honneur française lors d’un séjour en France en mai 2008. C’est le même Diendéré qui a été arrêté, en octobre 2015, après une tentative de putsch.

Voilà pour les faits. Une instruction a cependant été ouverte, après l’insurrection burkinabè d’octobre 2014, confiée à un juge militaire. Il a procédé à une centaine d’auditions. Les noms des inculpés ont été rendus publics. Plusieurs de ceux déjà cités n’apparaissent pas car ils sont décédés depuis, mais d’autres militaires viennent compléter la liste des membres du commando ainsi que le général Diendéré, numéro deux du régime de Blaise Compaoré. Figurent aussi dans cette liste les responsables de la rédaction du certificat de décès, déclarant que Thomas Sankara était mort de « mort naturelle ». Toutes ces personnes ont été arrêtées, sauf Blaise Compaoré et Hyacinthe Kafando, le présumé chef du commando, tous les deux sous mandats d’arrêt internationaux. L’enquête n’est pas terminée au moment où nous écrivons ces lignes en avril 2017.

Mais très vite l’hypothèse d’un complot extérieur a fait son apparition. Des travaux de chercheurs, une analyse géopolitique de la région et des intérêts en jeu à l’époque, et surtout plusieurs nouveaux témoignages sont venus plus récemment conforter cette hypothèse.

Thomas Sankara est de la trempe des grands leaders du tiers-monde qui remettaient en cause la mainmise de l’occident sur les richesses des pays du Sud, et dénonçaient l’impérialisme. Ses succès pouvaient déstabiliser les régimes de la région. Les populations des pays voisins commençaient à regarder du côté du Burkina Faso qui réussissait à mettre en place, avec succès, un nouveau modèle de développement autocentré. L’admiration pour ce jeune leader qui disait crûment la vérité aux anciens colonisateurs ne cessait de gagner du terrain.

Plusieurs libériens affirment avoir été présents sur les lieux

La participation de Libériens à cet assassinat est évoquée depuis de nombreuses années. Stephen Ellis – un chercheur qui a travaillé sur la guerre au Liberia, aujourd’hui décédé – cite plusieurs sources pour appuyer cette thèse, dans un ouvrage paru en 1999[4] et réédité en 2007. Questionné par mes soins, il m’a déclaré que les Libériens avaient sécurisé le lieu où Thomas Sankara et ses compagnons avaient été assassinés.

En 2008, Prince Johnson, ex-seigneur de la guerre et ancien mercenaire, s’est exprimé d’abord devant la Commission vérité et réconciliation du Liberia. Il a déclaré ensuite à un journaliste de RFI :

« La seule option pour notre formation, rester au Burkina puis aller en Libye, était de répondre positivement à la requête de Blaise, c’est-à-dire se débarrasser de Thomas Sankara qui était contre notre présence au Burkina. »

Il affirme aussi qu’ils étaient soutenus par la Côte d’Ivoire d’Houphouët Boigny.

Une chercheuse américaine, Carina Ray, dans un article[5] publié en janvier 2008, rapporte que de nombreux forums dont Liberian Democratic Future’s (LDF), Perspective ou Liberian Mandingo Association of New York confirment la version de l’assassinat de Sankara en échange de l’aide du Burkina et de la Libye à Charles Taylor[6] et ses hommes, pour prendre le pouvoir au Liberia. Elle cite cependant aussi une autre version qui affirme que Sankara aurait été tué avant que Taylor n’arrive au Burkina.

Devant le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) où il était jugé, Charles Taylor a déclaré le 25 août 2009[7] ne pas avoir participé à l’assassinat car il était encore en détention au Ghana, affirmant que les archives de ce pays pourraient l’attester. Pourtant, comme nous le verrons, plusieurs Libériens affirment le contraire. Le ministre de l’intérieur durant la révolution, Ernest Nongma Ouedraogo, m’a personnellement déclaré que Taylor était bien à Ouagadougou avant le 15 octobre 1987 mais sous un autre nom, affirmant même savoir où il logeait.

En juillet 2009, la chaîne de télévision italienne publique RAI 3 a diffusé un documentaire réalisé par le journaliste d’investigation, Silvestro Montanaro, parti enquêter au Liberia[8]. Plusieurs anciens proches compagnons de Charles Taylor : Momo Jiba, ex-aide de camp du président Taylor, Cyril Allen, ex-chef du parti de Taylor et ex-président de la compagnie pétrolière nationale, Moses Blah, ex-vice-président du Liberia durant quelques années, et Prince Yormie Johnson, témoignent longuement de leur participation à l’assassinat de Thomas Sankara. Thomas Sankara aurait refusé de les aider[9]. Ils convinrent de l’éliminer contre l’assurance d’être aidés.

Momo Jiba et Cyril Allen affirment même que c’est Blaise Compaoré qui aurait lui-même tiré sur Sankara à la tombée de la nuit ! Un témoignage précise que ce serait vers 18 heures que Blaise Compaoré se serait rendu sur les lieux[10], ce qui nous rapproche de l’heure de la tombée de la nuit.

Comme on le voit tout ceci reste à éclaircir.

Implication des Etats-unis

Les témoignages du documentaire de Silvestro Montanaro évoquent aussi, et de façon concordante, la participation américaine à ce complot. Pour quelle raison ? « Sankara ne plaisait pas aux Américains, il parlait de nationaliser les ressources de son pays pour les utiliser en faveur de son peuple ; en fait, c’était un socialiste. Et ils décidèrent de l’éliminer », déclare l’un d’eux.

Ces Libériens n’acceptent de se livrer un peu plus en caméra cachée que lorsqu’ils pensent qu’ils ne sont pas filmés. Tous vont dans le même sens. Ils font deux révélations importantes qui seront confirmées peu après. D’une part, ils affirment que la CIA a aidé Charles Taylor à s’évader d’une prison américaine où il était détenu, d’autre part que Charles Taylor était chargé d’infiltrer les mouvements révolutionnaires africains.

Coïncidence ? Charles Taylor a raconté durant son procès son évasion rocambolesque. Selon une dépêche de l’AFP du 15 juillet 2009 : « J’appelle cela une libération parce que je ne me suis pas évadé », va-t-il déclaré devant le TSSL. Il était détenu en 1985 à la prison du comté de Plymouth dans l’attente d’une extradition vers le Liberia, qu’il avait fui après avoir été accusé, en 1983, d’avoir détourné 900 000 dollars. L’accusé a expliqué qu’un gardien avait fait irruption, le 15 septembre 1985, dans sa cellule dans un quartier de haute sécurité puis l’avait conduit dans une aile moins surveillée. « Deux autres détenus se trouvaient là », a poursuivi Charles Taylor. « On s’est approché de la fenêtre. Ils ont pris un drap et l’ont attaché aux barreaux. Nous sommes sortis à l’extérieur. Une voiture nous attendait… Je n’ai rien payé. Je ne connaissais pas ces personnes qui m’ont récupéré », a assuré l’accusé.

Dans une dépêche de l’AFP datée du 22 décembre 2008, on peut lire :

« Un parlementaire américain en visite à Monrovia a admis lundi devant la presse libérienne que les États-Unis avaient pris part à la « déstabilisation » du Liberia, avant et pendant la série de guerres civiles, et avaient eu « tort » de le faire. »

« Les Américains ont aidé à renverser William Tolbert [assassiné en 1980 durant le coup d’État sanglant de Samuel Doe] parce qu’il ne faisait pas ce qu’ils [les Américains] voulaient », avait déclaré M. Simpson, comparaissant devant la Commission vérité et réconciliation du Liberia. « Samuel Doe et Charles Taylor ont connu le même sort parce qu’ils ont refusé de prendre leurs ordres auprès de Washington. »

Et plus récemment, le Boston Globe, dans son numéro daté du 12 janvier 2012, révèle que Charles Taylor a bien travaillé pour la CIA et le Pentagone à partir du début des années 1980 ! Le journal a obtenu ces révélations auprès de la US Defense Intelligence Agency.

Et la France ?

En France, les autorités tardent souvent longtemps à reconnaître leurs agissements passés. Après une campagne de près de quatre ans menée par le réseau international « Justice pour Sankara, justice pour l’Afrique », soutenue par quelques députés, le président de l’Assemblée nationale a enfin répondu à une demande de mise en place d’une commission d’enquête sur l’assassinat de Thomas Sankara, déposée par des députés Verts et du Front de gauche. Dans un courrier daté du 7 juillet 2015, tout en affirmant « souhaiter que la lumière soit faite sur cette affaire », Claude Bartolone a répondu par la négative : « Une telle commission d’enquête n’aurait aucun pouvoir pour conduire des investigations dans un autre État » et déclaré que « la procédure judiciaire désormais ouverte au Burkina » lui semble « l’instrument juridique le plus approprié pour rechercher les responsables de cette affaire ». Claude Bartolone feint d’ignorer que son objet serait justement d’enquêter en France et non au Burkina. Pourtant, les questions des députés qui ont rédigé la demande sont précises :

« Nous devons répondre aux questions suivantes : pourquoi Thomas Sankara a-t-il été assassiné ? Comment cet assassinat a-t-il été rendu possible ? Quel rôle ont joué les services français et les dirigeants français de l’époque ? La DGSE savait-elle ce qui se tramait et ­a-t-elle laissé faire ? »

Or, en octobre 2016, lors d’une conférence de presse à Ouagadougou, les avocats des familles des victimes du 15 octobre 1987, dévoilent que le juge burkinabè, François Yaméogo a lancé une commission rogatoire pour demander à la France la levée du secret défense. Les arguments de Clause Bartolone sont caducs. « L’instrument juridique le plus approprié », selon lui, interpelle donc la France, à la suite de près de deux années d’enquête. Jusqu’à quand les autorités françaises comptent-elles se réfugier dans le déni pour refuser toute collaboration dans cette enquête ?

Cyril Allen, un des témoins du documentaire cité plus haut affirme :

« Le piano fut accordé par les Américains et les Français. Il y avait un homme de la CIA à l’ambassade des États-Unis au Burkina qui travaillait en étroit contact avec le chef des services secrets de l’ambassade française, eux ont pris les décisions les plus importantes. »

Relancé par le documentariste par la phrase « Ensuite la CIA et les services secrets français… », il le coupe et ajoute : « Et les services secrets français décidèrent de mettre hors-jeu Sankara. Ainsi sont les faits. »

Le 23 février 2012, une émission de la France-Inter, intitulée Rendez-vous avec M. X, a été consacrée à la mort de Thomas Sankara. M. X, présenté comme un ancien membre des services secrets français, explique que, lors du retour au pouvoir de la droite en 1986, ouvrant une nouvelle période de cohabitation, des présidents africains ont appelé Jacques Foccart – l’homme de l’ombre à la tête des réseaux africains chargé de défendre les intérêts français en Afrique – pour lui demander de les débarrasser de Thomas Sankara. À leur tête, Houphouët-Boigny, le président de la Côte d’Ivoire, voisine du Burkina, l’allié privilégié de la France dans la région. Répondant à la question : « Les services français ont-ils joué un rôle ? », M. X. répond :

« Comment pourrait-il en être autrement ? L’Afrique est truffée d’agents, des anciens qui travaillent directement pour des dirigeants africains ou des compagnies. Il y a ceux qui sont en activité et qui veillent à préserver nos intérêts là-bas. »

Le journaliste français, François Hauter, grand reporter au Figaro, se livre à un témoignage pour le moins troublant, lors d’une conférence-débat organisée à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar dans le cadre des activités du prix Albert Londres. Il est contacté en 1987 par Guy Penne, le conseiller Afrique de François Mitterrand qui lui demande d’écrire un article hostile à Thomas Sankara. Mais ce n’est pas tout. Il va le mettre en contact avec l’amiral Lacoste qui appelle la direction des renseignements généraux et lui propose de rencontrer le chef des opérations africaines. Le journaliste conclut ainsi son témoignage : « C’est la plus importante manipulation à laquelle je n’ai jamais assisté dans toute ma carrière de journaliste. »

L’historien Stephen Ellis m’a personnellement déclaré en 2001 :

« Charles Taylor était aussi en contact avec Michel Dupuch, ancien conseiller de Chirac à l’Élysée, à l’époque ambassadeur en Côte d’Ivoire. Un homme d’affaire français, Robert de Saint-Pai, servait d’intermédiaire. Saint-Pai est maintenant décédé. »

Le soutien de la France à Charles Taylor est encore souligné dans Le syndrome Foccart de Jean-Pierre Bat publié en 2012.

Les réseaux ne se contentent pas d’intervenir pour déstabiliser le régime. Il faut aussi montrer à Blaise Compaoré qu’il bénéficiera du soutien du nouveau gouvernement français. Aussi cette information dévoilée par Jeune Afrique en 1998, vient confirmer les approches entreprises auprès de Blaise Compaoré avant octobre 1987 :

« À cette époque, numéro deux d’une révolution à laquelle il ne croit plus, de plus en plus proche d’Houphouët, grâce auquel il fit la connaissance de sa future femme, le beau Blaise rencontra son homologue français, alors Premier ministre, via le président ivoirien et Jacques Foccart qui lui présenta l’état-major de la droite française, en particulier Charles Pasqua. »

Quelques années plus tard, en 1992, Blaise Compaoré remet l’Étoile d’or du Nahouri, la plus haute distinction du Burkina Faso, à Jacques Foccart ! Ne faut-il pas voir là un signe de reconnaissance pour services rendus !

Le complot

L’hypothèse d’un faisceau d’intérêts convergents – des États-Unis, de la France, de la Côte d’Ivoire, de la Libye et des compagnons de Charles Taylor – ne résulte donc pas d’un « fantasme », comme l’a déclaré en 2015 l’ambassadeur français au Burkina, mais s’appuie bien sur de nombreux éléments. On cite aussi, çà et là, le Togo qui aurait envoyé à Ouagadougou, à l’époque, un général de gendarmerie avec quelques hommes.

Restait à déterminer sur qui s’appuyer à l’intérieur du Burkina. Un voyage de Blaise Compaoré en Côte d’Ivoire va constituer une excellente opportunité. Au cours d’une réception, il fait la rencontre de Chantale Terrasson de Fougères. Elle fait partie d’un groupe de jeunes filles du lycée de Yamoussoukro, chargées de rendre leurs séjours agréables aux présidents ou aux autres personnalités importantes. Elle est la fille du docteur Jean Kourouma Terrasson, une figure de la Côte d’Ivoire, proche d’Houphouët-Boigny. Tout va aller très vite puisque le mariage est célébré le 29 juin 1985, à peine six mois après leur rencontre. Entre-temps, Blaise Compaoré, très amoureux, se rend régulièrement en Côte d’Ivoire pour la rejoindre. Houphouët-Boigny s’implique personnellement dans la réussite de la noce. Il affrète son avion personnel pour transporter le couple sur les lieux du mariage. Il leur offre de nombreux cadeaux, dont une importante somme d’argent, on parle de 500 millions de francs CFA, pour que sa jeune protégée franco-ivoirienne puisse continuer à mener le train de vie auquel elle aspire. Dans un pays en pleine révolution, où la population est appelée à vivre selon ses moyens et à compter sur ses propres forces !

Désormais, les conditions sont réunies pour préparer le complot. Bernard Doza[11], qui a recueilli ce témoignage, écrit :

« Houphouët débloque alors des fonds énormes – le secrétaire général de la présidence, Coffie Gervais, parle de 5 milliards de francs CFA – pour développer une guerre de tracts tous azimuts qui déchirera le Burkina au cours du mois de juin 1987. »

Les leaders de la révolution se déchirent, les Libériens entrent en action. La Libye aurait fourni du matériel de renseignement. Blaise Compaoré sait pouvoir compter sur Gilbert Diendéré pour exécuter le coup.

Comme nous l’avons vu, il reste bien des zones d’ombre à éclaircir. Les témoignages des Libériens doivent être confirmés par de nouvelles enquêtes. En avril 2017, la France se refuse à toute investigation se retranchant derrière le déni[12]. Une attitude qui ne fait que confirmer l’hypothèse de la complicité, voire de la participation de la France à un complot.

Mais l’affaire Sankara est revenue à la une de l’actualité durant la transition. La presse française, jusqu’ici très discrète sur la question, s’en est saisie depuis l’exhumation des corps de Thomas Sankara et des personnes assassinées avec lui, en mai 2015. Elle ne rejette plus l’hypothèse d’un complot.

Les premières archives consultées, dont l’accès est qualifié par le chercheur Vincent Hiribarren de « compliqué, long et restreint [13] » ne laissent rien transparaître. Mais le temps nous éloigne de la date de l’assassinat. Les résistances pour empêcher de connaître la vérité vont peu à peu s’estomper. On peut s’attendre à de nouvelles révélations, et nous l’espérons à l’exhumation de documents probants, et à ce que des journalistes d’investigation ou des chercheurs se lancent sur les nombreuses pistes ouvertes qui n’ont pour l’instant pas été explorées.

Des révélations pourraient aussi venir du Burkina où l’enquête est en cours. Le juge François Yaméogo semble ne pas ménager sa peine pour connaître la vérité. En lançant, en octobre 2016, une commission rogatoire et en interpellant la France par une demande de levée de secret défense, il démontre sa volonté de rechercher toute la vérité, et confirme que l’hypothèse d’une participation française au complot ne peut pas être écartée. Aucune réponse officielle n’est venue du gouvernement mais M. Bartolone, alors président de l’Assemblée nationale, de passage au Burkina Faso, en mars 2017, a déclaré, en réponse à une question d’un journaliste : « Nous sommes favorables à ce que la justice française puisse répondre à toutes les demandes qui émaneront de la justice du Burkina Faso pour qu’il n’y ait le moindre doute sur les relations qui doivent exister, y compris sur ce dossier, entre la France et le Burkina [14]. » La commission rogatoire, si elle était acceptée, un juge français devrait être nommé pour poursuivre l’enquête en France. Quant à la levée du secret défense, s’il constituerait une avancée importante, il ne serait pas suffisant. En effet, de nombreuses affaires montrent que, même le secret défense levé, de nombreux obstacles se dressent encore sur le chemin de la vérité, y compris pour obtenir les documents permettant de connaître la vérité.

De leurs côtés, les militants du réseau international Justice pour Sankara, justice pour l’Afrique, poursuivent leurs mobilisations. Ils ont pris la suite de la campagne internationale « Justice pour Thomas Sankara » qui avait porté l’affaire au comité des droits de l’homme de l’ONU en 2003. Depuis plusieurs années, ils font signer des pétitions, organisent des conférences de presse en France et au Burkina, interpellent les parlementaires français relayant des courriers de députés du Burkina Faso, participent à de nombreux débats, collaborent avec des chercheurs, et diffusent des informations sur l’évolution du dossier[15]. Toutes les possibilités doivent être explorées pour obtenir la vérité. Elle finira par émerger, pour que la justice puisse intervenir, pour soulager la famille, mais aussi pour que la vérité historique prenne le pas sur les hypothèses, pour dénoncer les responsables, pour qu’il soit de plus en plus difficile, voir impossible d’assassiner des dirigeants qui œuvrent sincèrement pour le bien-être de leur peuple, même s’ils doivent porter atteinte aux intérêts des plus puissants.

Texte initialement paru dans l’ouvrage Thomas Sankara. La liberté contre le destin, paru en juin 2017 aux Editions Syllepse.

Republié sur Critique Panafricaine avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse.


[1]              . Sennen Andriamirado, Il s’appelait Sankara. Chronique d’une mort violente, Paris, Jeune Afrique, 1989.

[2]              . Valère Somé, Thomas Sankara. L’espoir assassiné, Paris, L’Harmattan, 1990.

[3]              . Dieudonné Nkounkou, L’affaire Thomas Sankara, le juge et le politique, Paris, NK, 2002.

[4]              . Stephen Ellis, The Mask of Anarchy. The Destruction of Liberia and the Religious Dimension of an African Civil War, Londres, Hurst & Co, 1999.

[5]              . Voir http://www.pambazuka.org/en/category/features/45420.

[6]              . NdE : Charles Taylor est le chef du National Patriotic Front of Liberia (NPFL) qui lance une attaque au Liberia en 1989. C’est le début d’une guerre civile particulièrement meurtrière (plusieurs centaines de milliers de morts) qui va durer jusqu’en 1997 et se prolonger en Sierra Leone jusqu’en 2002. Président du Liberia de 1997 jusqu’en 2003, désavoué et poursuivi par la communauté internationale, il a été jugé par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité et condamné en 2012 à cinquante ans de prison.

[7]              . Voir http://www.sc-sl.org/page 27602.

[8]              . Silvestro Montanaro, « E quel giorno uccisero la felicità » (« Ce jour-là, ils ont tué la Félicité »), RAI 3, 2009.

[9]              . Voir les retranscriptions des interviews, extraites du films.

[10]            . Ludo Martens, Sankara, Compaoré et la révolution burkinabè, Bruxelles, EPO, 1989, p. 62-65

[11]            . Bernard Doza, Liberté confisquée. Le complot franco-africain, Paris, BibliEurope, 1991.

[12]            . Pouria Amirshai, député des Français de l’étranger et ancien membre du Parti socialiste, a demandé en mars 2017 à François Hollande d’ouvrier les archives françaises concernant la mort de Thomas Sankara.

[13]            . Le Monde, 13 mars 2017, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/03/13/ouvrons-les-archives-sur-le-meurtre-de-thomas-sankara_5093727_3212.html#p2QzFhj6tyWAl5I0.99.

[14]            . Burkina 24, 22 mars 2017, https://burkina24.com/2017/03/22/dossier-thomas-sankara-la -verite-doit-triompher-claude-bartolone/.

[15]            . Pour plus d’information voir http://thomassankara.net/category/francais/actualites/justice -pour-sankara/.

L’esclavage atlantique et son abolition : plus qu’un simple enjeu de mémoire, un enjeu contemporain de luttes

Commémorer l’abolition de l’esclavage atlantique pratiqué par les Européens ne devrait pas consister à porter un regard sur un passé qui serait définitivement enterré, mais plutôt à se confronter avec lucidité aux racines historiques des combats que nous avons à mener à l’heure actuelle: les luttes pour les réparations et contre le néocolonialisme.

Il s’agit plus précisément de penser l’esclavage atlantique dans toutes ses dimensions (économiques, culturelles, etc) plutôt que de ne s’en tenir qu’au seul récit eurocentré de son abolition. A savoir ce récit qui en plus d’insister sur les mouvements abolitionnistes européens plutôt que sur les révoltes d’esclaves, réduit de surcroît l’émergence de ces mouvements abolitionnistes à des motivations humanistes, alors même que des enjeux économiques très clairement assumés ont pesé lourdement dans l’élaboration de la pensée abolitionniste, anglaise tout d’abord, plus largement européenne ensuite.

Revenir sur cette histoire de l’abolitionnisme est fondamental, car c’est cette idéologie eurocentrée de l’abolition qui obscurcit pour une bonne partie la dimension contemporaine des enjeux de l’esclavage atlantique, au-delà d’un simple devoir de commémoration. Nous plaiderons ensuite pour des approches qui politisent l’esclavage, c’est à dire qui le pensent comme un terrain d’affrontements toujours actuel entre divers groupes sociaux (afrodescendants, africains, békés, néo-colons), l’Etat et les forces du capital, plutôt que de n’en faire qu’un simple enjeu de mémoire.

Les raisons économiques de l’abolition de l’esclavage

Comme nous le rappelle Jonathan Baudoin, en prenant pour exemple une des figures de proue du libéralisme économique d’antan :

« Adam Smith, dans l’Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), se positionne pour l’abolition de l’esclavage dans la mesure où il estime que l’esclavage, en tant que travail asservi, coûte plus cher que le travail libre, en particulier le salariat, et que par conséquent, une démarche abolitionniste doit s’élaborer »[1]

Voici ce que déclarait l’intéressé lui-même :

« l’expérience de tous les temps et de tous les pays s’accorde, je crois, pour démontrer que l’ouvrage fait par des mains libres revient définitivement à meilleur compte que celui qui est fait par des esclaves »[2].

Mais cette idée défendue par Smith n’est pas apparue par hasard :

« L’abolitionnisme britannique fleurit dans les classes bourgeoises et prolétaires nées de la révolution industrielle et pénétrées par des idées religieuses et économiques nouvelles. […] Les économistes libéraux démontrent que si l’esclavage pouvait être une nécessité dans une optique mercantiliste, il est aujourd’hui dépassé et le travail servile inutile dans le cadre d’une économie de marché ouverte » [3].

Ainsi faut-il se pencher sur le tournant aussi bien idéologique qu’économique qu’a enclenché la révolution industrielle dans l’élaboration de la pensée abolitionniste, que l’on ne saurait dès lors réduire à une apparition providentielle de bons sentiments envers les Africains mis en esclavage. Bien sûr, ce n’est jamais avec cette grille de lecture que l’histoire de l’abolition nous est racontée. On préférera nous inviter – ou plutôt nous enjoindre par les puissants rouages de l’assimilation (école, discours politiques etc) – à prendre acte de la bonté d’une France bienfaitrice, étant parvenue à se délester d’un mal qui lui serait désormais totalement étranger.

Toutefois, sans grande connaissance des mécanismes économiques, il n’est pas rare que l’on en vienne à se demander pourquoi le travail dit libre – mais qui n’a de « libre » que le nom, car reste contraint par les impératifs du système capitaliste – représentait un avantage par rapport à l’esclavage ? Dans un entretien vidéo, l’historienne Mathilde Larrère qui fait le lien entre le passé esclavagiste et le présent raciste, aisément admis dès lors qu’il s’agit des Etats-Unis, mais que l’on se refuse de voir quand il s’agit de la France, nous fournit un élément de réponse :

« [A l’abolition ] les structures de propriété qui reposaient sur cette période de l’esclavage n’avaient pas changé, et se sont perpétuées. D’autres part les propriétaires ont récupéré des sommes rondelettes avec cette indemnisation et pour les esclaves qui n’avaient rien, finalement il ne leur restait qu’une seule solution c’était de se faire réembaucher par leurs anciens maîtres. Et c’est exactement ce qui s’est passé. Les propriétaires ont juste eu à rembaucher leurs anciens esclaves en en faisant des employés mal payés, toujours mal traités mais qu’ils n’avaient même plus à loger et à nourrir et qu’ils pouvaient renvoyer dès qu’ils en avaient envie »[4].

Il devient plus aisé d’entrevoir où se situaient les avantages de ce travail dit « libre » pour les anciens propriétaires d’esclaves. Ces derniers continuaient donc à engranger des profits par l’exploitation de cette masse d’esclaves devenus travailleurs, mais sans les contraintes liées au fait de les « entretenir ». Survivre étant désormais à la charge de ces nouveaux travailleurs, garder son travail – chantage par excellence du système capitaliste – pour pouvoir payer sa nourriture, son toit, était donc devenu crucial. Là où l’esclave multipliant les révoltes toujours plus sanglantes n’avait rien à perdre, son dénuement étant total et sa liberté intégralement entravée, l’instauration du salariat a créé les conditions d’une forme plus sournoise de dépendance envers le maître devenu patron. Bien sûr, les grèves jalonnèrent par la suite l’histoire des territoires post esclavagistes, et ce jusqu’à nos jours, mais en toute logique, les salariés devant en fin de compte garder leur travail, ces grèves quoique dangereuses pour les patrons, n’étaient pas aussi menaçantes que les révoltes d’esclaves ; bien que bon nombre de ces dernières ont vu leur horizon révolutionnaire avorté par la répression esclavagiste.

C’est ainsi qu’à une servitude totale fondée sur l’horreur succéda une forme sophistiquée d’exploitation, moins cruelle à bien des égards, mais dont les concessions accordées aux anciens esclaves (donner un salaire, bien que dérisoire ; en finir avec certains sévices corporels, tout en maintenant des conditions de travail extrêmement pénibles et maltraitantes, etc.) avaient surtout pour but de pérenniser sous une autre forme, la domination d’une classe raciale, les blancs bourgeois, sur une autre, les afrodescendants. Pour le dire crûment : l’abolition, dans les termes dans lesquels elle a été posée, a représenté l’une, si ce n’est la meilleure, des transformations permettant aux bourgeoisies coloniales de se maintenir. L’esclavage industriel comme système d’exploitation rentable était voué à disparaître sous l’effet conjoint des transformations économiques post révolutions industrielles, des révoltes esclaves, et de l’activisme abolitionniste. Ce ne sera d’ailleurs pas la dernière fois en régime capitaliste que des miettes concédées aux masses exploitées permettront paradoxalement la survie d’un système qui est ponctuellement confronté aux crises qu’il génère lui-même, et dont il doit habilement sortir, et qui plus est, renforcé.

Autre ruse de la raison coloniale, sont les conséquences paradoxales de l’abolition de l’esclavage sur le continent africain. En effet, s’il faut se pencher plus en détail sur ce moment de l’histoire, afin de ne pas procéder à des lectures réductrices, il se trouve que le combat abolitionniste s’est accompagné d’une plus grande implantation européenne en Afrique ; il serait toutefois erroné de limiter la progression des colons à cette seule donnée. Les missions chrétiennes dénonçant la Traite opéraient dans le même temps sur le continent dans le sens de l’évangélisation, et donc de l’acculturation, de la destruction des structures sociétales locales, accompagnant ainsi le pouvoir dévastateur du capitalisme qui a besoin de créer un ordre social répondant aux besoins de son marché. Pour Jean-François Zorn, le combat abolitionniste :

« libère autant les énergies dominatrices de l’Occident que la force de travail de l’Afrique, et on sait les résultats de ce nouveau couple. […]. En restituant à l’homme-marchandise [l’esclave] sa condition d’homme-marchant [salarié/consommateur] l’Européen a intégré l’Africain au marché mondial dont il était et est encore le maître… »[5].

Il y a donc urgence à rompre avec le paradigme de « l’abolition » – et en particulier sa version eurocentrée – dans l’histoire de l’esclavage occidental[6]. L’approche exclusivement mémorielle reste un édifice fragile : la mémoire est non seulement en danger, comme en témoigne les nombreuses offensives négationnistes ou minimisant l’importance de ce crime, mais elle est en plus particulièrement instrumentalisable. Les discours d’hommes politiques français sur l’esclavage en sont une illustration flagrante : on peut dans le même temps refuser d’une main ferme de procéder aux réparations, tout en prononçant des discours enflammés contre la barbarie esclavagiste. On peut même trouver présents dans les commémorations officielles, des descendants d’esclavagistes qui continuent à jouir, là encore sans aucune volonté réparatrice, de fortunes acquises par l’esclavage. De plus, dans sa confrontation avec la droite, la gauche et notamment le Parti Socialiste s’est à plusieurs reprises illustrée par des déclarations de ses membres stipulant que l’abolition serait intrinsèquement républicaine et de gauche, comme Vincent Peillon, l’an passé.

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Cela rappelle la dimension purement instrumentale de la question du racisme dans le champ politique français. Elle sert d’espaces de confrontations entre droite et gauche, où les uns se disputent les beaux rôles dans l’histoire, comme s’il était possible d’extraire une de ces formations politiques de systèmes  – esclavage, colonisation – dans lesquelles elles ont non seulement toutes versé, malgré des nuances de formes, mais qui les ont façonnées idéologiquement. Qui a été plus colonialiste ? Qui a aboli l’esclavage ? Qui a le plus collaboré avec les nazis ?  La droite ou la gauche ? Voilà le genre de débats qui a cours, l’enjeu étant de maintenir l’illusion de crimes « accidentels », pour lesquels se seraient affrontées « deux France », la mauvaise contre la bonne, plutôt que de reconnaître qu’ils sont des produits d’une seule et même France où le fait colonial faisait système.

Ainsi, en réponse à Peillon, ce sont cette fois des gens de droite sur les réseaux sociaux qui mentionnaient par exemple de supposés bienfaits de l’Eglise catholique, ou fustigeaient la dimension opportuniste de son tweet ; c’est à dire la droite qui riposte de façon elle aussi opportuniste à un propos opportuniste de gauche. Bref, une bataille entre blancs, de différentes tendances politiques pour savoir quels sont ceux qui ont le mieux traiter les nègres. Une chose est sûre, le nègre ici n’a pas voix au chapitre et n’est qu’un objet, mais certainement pas un sujet, c’est à dire un acteur à part entière d’une histoire qui s’écrit aussi au présent et exige dignité et justice.

Arrachons donc la question de l’esclavage atlantique du terrain de la seule mémoire, et veillons à la maintenir sur le terrain politique et économique, à côté de la mémoire.

 Les défis du présent : réparations et néocolonialisme

Seules des réparations d’ordre structurel peuvent transformer le passé, afin notamment d’en finir avec le spectacle scandaleux de la hiérarchisation économique dans les sociétés post esclavagistes, où les héritiers des anciens maîtres, bien qu’ultra minoritaires en nombre, détiennent l’essentiel des terres agricoles et des industries diverses et variées. A la reconnaissance symbolique (musées, dates, etc.) il faut sans cesse rappeler l’impératif suivant : redistribution. Redistribution des terres, des industries, des capitaux, selon une logique qui briserait les rapports économico-raciaux hérités de l’esclavage. Une approche économique des réparations est donc bien plus dangereuse qu’une approche strictement mémorielle, bien qu’elle soit aussi nécessaire.

Il n’est d’ailleurs pas vain d’insister sur la spécificité de cet esclavage-là, à savoir celui pratiqué par les Européens. L’une des rhétoriques contre les luttes pour les réparations consiste en effet à faire une équivalence entre toutes les formes de servitude depuis le commencement de l’humanité jusqu’à nos jours. Le raisonnement est le suivant : s’il y a eu de l’esclavage de tous temps, en tous lieux, et par tout le monde, pourquoi les anciennes puissances esclavagistes européennes de l’époque moderne auraient-elles quoique ce soit à réparer ? On nous dira qu’il y a eu de l’esclavage chez les Grecs, les Romains, et surtout, on insistera sur ce qui est étrangement appelé « esclavage arabo-musulman », alors même que personne ne parle par exemple d’« esclavage blanco-chrétien ». Les enjeux occidentaux impérialistes au Moyen-Orient depuis des décennies (pour la période récente) sous fond de « choc des civilisations » avec la désignation de l’ennemi suprême « arabo-musulman », et débouchant sur les conséquences tragiques que l’on connaît aujourd’hui ne sont certainement pas pour rien dans la mention explicite de la dimension « raciale » (arabo-) et « religieuse » (musulmane) lorsque cet esclavage est évoqué, par comparaison avec ce qu’on appelle souvent bien plus pudiquement «commerce triangulaire ».

Faut-il donc considérer que tout se vaut ? Tout dépend de l’angle de réflexions choisi. Il y a eu dans l’histoire toute sortes d’esclavages, c’est un fait indiscutable. Si on les pense d’un point de vue moral, ils sont tous condamnables, sans aucune espèce de retenue. Il n’y a rien qui peut justifier la mise en servitude, pas plus jadis qu’aujourd’hui. Mais l’approche morale est-elle suffisante ? Outre le fait que l’esclavage pratiqué par les Européens s’est concentré exclusivement sur les Africains avec un argumentaire raciste sensé « expliquer » le recours à cette main d’oeuvre spécifique, comparativement aux autres formes d’esclavage bien plus opportunistes (captifs de guerre, de conquête etc dès lors que les conditions le permettent), c’est l’industrialisation de l’esclavage dans le cadre transatlantique qui doit mériter notre attention :

« les plantations [dans le cadre de l’esclavage atlantique] représentaient durant près de 400 ans “le prototype des usines modernes”, avec une concentration d’un grand nombre de personnes dans un même site de production. […] C’est d’ailleurs son caractère industriel, plutôt que domestique, qui distingue l’esclavage négrier pratiqué par les Européens, des autres esclavages et systèmes de servitude qui lui sont antérieurs »[7].

Du point de vue économique, avoir des esclaves essentiellement domestiques ou sacrifiés à la guerre, entre autres, est sans commune mesure avec le fait d’avoir des esclaves qui sont avant tout des machines à produire de la valeur dans une organisation de type « usine ». Des esclaves, en très grand nombre, au même endroit, qui à chaque lot de cannes coupées, entassées dans des sacs, rapportent un produit qui sera ensuite vendu.

Ainsi faut-il distinguer l’analyse de l’esclavage du point de vue moral de celle qui analyse l’esclavage du point de vue systémique, c’est à dire qui ne pense pas seulement le caractère ignoble du fait de rendre esclave, ni uniquement son bilan humain (même s’il s’agit bien sûr d’un point important) mais qui pense toute l’archéologie de cette mise en esclavage, tous ses mécanismes, bref, tout ce qui la constitue comme un système. C’est ainsi que bien loin de posséder le monopole des atrocités à travers l’histoire, cet esclavage-là, à savoir l’esclavage atlantique, à l’origine de la pensée racialiste moderne, est tout de même celui dont les conséquences sont les plus déterminantes dans l’émergence du mode de production capitaliste, système économique désormais hégémonique – ce n’est donc pas rien – et dans la formation des rapports de domination Nord/Sud d’aujourd’hui, en tant que précurseur de la conquête coloniale permettant à l’Europe de posséder des empires dont l’étendue demeure à ce jour un phénomène unique dans l’histoire de l’humanité.

Voilà pourquoi tout en ayant aussi le devoir de connaître sans aucun tabou politique ou religieux l’histoire de l’esclavage au Maghreb et au Moyen-Orient, et de soutenir de façon concrète, au-delà des simples postures, les luttes contre la négrophobie dans ces régions (nous pensons par exemple ici à la situation scandaleuse en Mauritanie), il nous faut faire preuve de lucidité et d’intelligence politique quant à l’usage purement instrumental de cette question en France. Non seulement cette focalisation sur l’esclavage en pays arabes ne conduit jamais à un soutien effectif envers les afrodescendants de ces régions[8],  l’intérêt douteux des Européens pour ce sujet s’érige en rempart contre les luttes pour les réparations exigées précisément à l’Europe. Pour l’Etat français par exemple, les gains récoltés via ce stratagème sont doubles : il s’agit à la fois de se décharger de ses responsabilités envers les afrodescendants issues de ses propres colonies et dans le même temps, de braquer le projecteur sur un groupe social – les Français originaires du Maghreb – dont il a intérêt, aussi bien politiquement qu’économiquement, à maintenir la stigmatisation, le tout sans qu’il n’y ait quoique ce soit qui évolue pour nos frères et sœurs pris au piège de la négrophobie au Maghreb et au Moyen-Orient. N’ayons donc pas peur d’insister sur le point suivant : la question des réparations dans les pays arabes doit être formulée envers les Etats de ces régions, c’est à dire ceux-là mêmes qui doivent réparer, par ceux-là même qui furent opprimés, et depuis l’Occident ou les colonies d’Amérique, notre devoir est de nous informer et de soutenir ces luttes en pleine conscience des enjeux. Après les ruses de la raison coloniale, sachons donc mettre à nu les ruses de la raison néocoloniale, afin de protéger nos luttes pour les réparations dans le contexte occidental de tout ce qui pourrait leur porter un coup d’arrêt, même lorsque cela se présente sous les atours d’une noble cause (aborder la négrophobie et l’esclavage en contexte non occidental en général, et arabe en particulier).

Quoiqu’il en soit, soutenir les luttes pour les réparations à l’adresse des Etats européens, et donc, les organisations qui se mobilisent sur ce front est d’une importance capitale. Nous pensons notamment ici au MIR (Mouvement International pour les Réparations). Cette lutte est l’exemple par excellence de la pleine actualité de la question de l’esclavage. A ceux qui nous somment de « mettre ce passé derrière nous », répondons que nous exigeons au préalable que les héritiers du crime mettent « derrière eux » les profits, les terres amassées, les industries. Une fois de plus, un seul mot d’ordre : redistribution ! Nous ne nous tairons pas non plus tant que la « dette » volée à Haïti ne sera pas remboursée. Mais soyons sûrs d’une chose, ces exigences ne pourront voir le jour de façon isolée : elles font partie d’un impératif révolutionnaire plus large contre le système capitaliste occidental et l’ordre racial qui le produit. Les chances de voir aboutir les luttes pour les réparations dépendent donc sans doute de leur capacité à s’arrimer à une pensée plus générale de l’exploitation et du néocolonialisme, sans que ne se dilue leur spécificité.

La situation du continent africain (de même que celle en Caraïbes ou en Amérique du Sud, pour ne citer que les régions où se trouvent des afrodescendants issus de l’esclavage atlantique) n’est pas le fruit du hasard. Le continent porte la marque des prédations historiques qui l’ont appauvri, dépossédé pour l’enrichissement d’autres nations. Et quand bien même tout ce qui se joue aujourd’hui en Afrique ne peut être mécaniquement réduit à l’histoire de la traite et de l’esclavage européens, leur importance historique ne doit pas être minimisée. Surtout, convoquer cette histoire recèle un potentiel fédérateur non négligeable : il s’agit d’une question qui occupe déjà une grande place dans l’activité culturelle, politique, associative afro en France. Autrement dit, c’est une question qui nous fait bouger; il y a donc tout intérêt à continuer à l’investir toujours plus.  Elle fait aussi partie des sujets, et c’est très important, qui sont les plus à même d’occasionner les convergences si nécessaires entre africains et afrodescendants. Il y a donc là, du point de vue politique, des opportunités à saisir pour mobiliser aussi bien des africains et des afrodescendants autour des enjeux renvoyant à l’exploitation de nos peuples et territoires à l’époque contemporaine. L’essentiel est de prendre garde à ce que ce potentiel ne soit pas uniquement – le mot déterminant est « uniquement » – mis au service d’enjeux mémoriels et culturels, tout importants qu’ils soient, mais soit destiné à comprendre pour les combattre, les racines économiques de l’écrasement de l’Afrique. Les sujets sont nombreux : Centrafrique, Congo, Franc CFA, multinationales, présence militaire occidentale, ruse des politiques des « droits de l’homme », accords économiques infâmes tels que les APE etc.

Conclusion

Nous avons voulu plaider ici pour une approche politique et économique des commémorations de l’esclavage et de son abolition. Les luttes pour les réparations et contre le néocolonialisme, bien qu’elles ne se confondent pas, sont très liées. Les rattacher à la mémoire de l’esclavage, de son abolition et à toutes les commémorations auxquelles elle donne lieu permet de sortir ce crime du passé dans lequel on veut l’y enterrer, alors que les conséquences de cette histoire, même reconfigurées à l’heure actuelle, se font toujours sentir. Ce rattachement entre la mémoire de l’esclavage et les luttes permet de donner une place centrale à la dimension économique de la domination raciale ayant historiquement fait de nous des noirs, et gardant jusqu’à ce jour nos peuples dans une situation d’asservissement; asservissement que des analyses se focalisant sur la seule aliénation ou acculturation ne permettent pas de combattre efficacement.


Mise à jour : 11/05/2017 ; 10/05/2019

Image originale tirée d’un article sur negronews.fr.

[1]Jonathan Baudoin, « Quel regard économique sur l’esclavage atlantique ? », dans la revue Critique Panafricaine, avril 2017. https://critiquepanafricaine.net/2017/04/01/quel-regard-economique-sur-lesclavage-atlantique/

[2]  Adam Smith,  « Des salaires du travail », dans Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations – Livre I, Chapitre 8.

[3]Jean-François Zorn, « L’étrange destin de l’abolition de l’esclavage », Autres Temps. Les cahiers du christianisme social Volume 22 Numéro 1   p.55

[4]François Fillon et Elie Domota par l’historienne Mathilde Larrère, https://www.youtube.com/watch?v=AkDeH4BLDWk

[5]Jean-François Zorn, « L’étrange destin de l’abolition de l’esclavage », Autres Temps. Les cahiers du christianisme social Volume 22 Numéro 1   p.62.

[6]João Gabriell, « Rompre avec le paradigme central de « l’abolition » dans l’histoire de l’esclavage occidental », sur Le Blog de João, mai 2016. https://joaogabriell.com/2016/05/10/rompre-avec-le-paradigme-central-de-labolition-dans-lhistoire-de-lesclavage-occidental/

[7]Jonathan Baudoin, « Quel regard économique sur l’esclavage atlantique ? », dans la revue Critique Panafricaine, avril 2017. https://critiquepanafricaine.net/2017/04/01/quel-regard-economique-sur-lesclavage-atlantique/

[8]Et c’est peut-être une bonne chose quand on connaît les ruses impérialistes : s’emparer de causes nobles (ici, par exemple, la lutte contre la négrophobie au Maghreb ou au Moyen Orient) pour justifier des ingérences politiques et économiques dans ces régions, et aggraver la situation des populations, notamment celles qui sont censées être libérées par ces interventions.

Quel regard économique sur l’esclavage atlantique ?

L’esclavage négrier a-t-il permis l’édification du capitalisme et quelles en sont les conséquences pour les pays africains ? Les économistes se posent la question, même si ce sujet est loin d’être prioritaire dans la pensée économique dominante (libérale).

La traite négrière suscite depuis de nombreuses décennies des controverses chez les historiens, notamment depuis la promulgation de la loi Taubira de 2001, reconnaissant l’esclavage négrier comme “crime contre l’humanité”. Mais ce n’est pas seulement un sujet de recherche et de polémique en histoire. Les économistes se sont également emparés de la question de l’esclavage des Noirs depuis longtemps pour voir l’impact qu’il a (ou a eu selon certains) sur les économies du continent africain aujourd’hui.

Esclavage, cause de divergences

Il est bon de rappeler une chose, sur laquelle les économistes du développement (une des nombreuses branches de la pensée économique) semblent être d’accord. Jusqu’à la fin du XVème, voire du début du XVIème siècle (moment où l’esclavage transatlantique commence à être légalisé en Europe), le niveau de développement économique de l’Europe et de l’Afrique était équivalent (à peu de choses près). À partir de ce moment-là, l’Europe a pris de l’avance sur l’Afrique, avance aggravée au moment de la 1ère révolution industrielle (fin 18e siècle). Les puissances européennes ont ainsi pris les devants sur les puissances africaines (royaume du Kongo, empire du Mali, etc.), ponctionnant un immense réservoir de main-d’œuvre à bas coût. Mais cette lecture, mise en avant par Karl Marx notamment, est cette fois considérée comme obsolète par la plupart des économistes, qui insistent sur le caractère endogène des économies européennes à cette époque, considérant que le poids de l’esclavage dans la richesse de la puissance coloniale est totalement marginal – moins de 1% du revenu national britannique serait provenu du capital négrier selon l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, 0,5% pour l’économiste Barbara Solow. Est-ce insuffisant pour qu’un petit nombre de familles puisse rapatrier les gains de la traite négrière, coloniale, et les réinvestir dans l’industrie métropolitaine, en ayant d’abord acheté des terrains, de l’immobilier ? Là est la question. Autrement dit, quand bien même le poids de l’esclavage serait inférieur à 1% en Angleterre, avec un taux de rentabilité oscillant entre 7% et 10% pour la traite anglaise dans la seconde moitié du 18e siècle, cela n’empêche pas que ces profits aient pu participer à la constitution de certaines fortunes bourgeoises ; fortunes qui ont pu irriguer l’industrie métropolitaine. Par ailleurs, ces lectures qui minimisent le poids de l’esclavage atlantique dans la constitution du capitalisme ne doivent pas nous empêcher de penser les profits réalisés par l’Europe et l’appauvrissement de l’Afrique à travers le processus colonial dans son ensemble, bien au-delà de l’esclavage.

Capitalisme et esclavage

“L’Occident s’est construit sur du racisme. Il est temps que nous y fassions face” affirme le sociologue Kehinde Andrews, professeur à l’université de Birmingham, au Royaume-Uni, dans une vidéo1 mise en ligne par le journal britannique The Guardian. Il souligne combien les besoins en matières premières et en main-d’œuvre étrangère ont permis à l’Occident de se développer, au détriment d’autres régions du monde soumises progressivement à la merci d’un petit nombre de pays occidentaux (Royaume-Uni, France, Pays-Bas, Portugal, Espagne) qui sont devenus des puissances coloniales. Un écho à la thèse d’Eric Williams publiée  en 1944, intitulée Capitalisme et esclavage2, où l’auteur, historien et futur leader indépendantiste de Trinité-et-Tobago, indique combien l’économie des plantations a servi à l’enrichissement d’un petit nombre de propriétaires, qui pouvaient être en mesure de l’investir dans des usines en Angleterre. Eric Williams poursuit de cette manière un travail initié par son professeur, C.L.R James3, qui estime que les plantations représentaient durant près de 400 ans “le prototype des usines modernes”, avec une concentration d’un grand nombre de personnes dans un même site de production. Une industrie productive à terme car la production de sucre en Haïti (ex-Saint-Domingue) est passée de 10.000 tonnes en 1720 à 86.000 tonnes en 1789. En parallèle, le nombre d’esclaves en Haïti est passé de 47.000 en 1720 à 435.000 en 1789 – il fallait entasser dans des “cases” dans la plantation, à proximité du champ de production, pour la plupart. C’est d’ailleurs son caractère industriel, plutôt que domestique, qui distingue l’esclavage négrier pratiqué par les Européens, des autres esclavages et systèmes de servitude qui lui sont antérieurs  ou contemporains. Mais il serait présomptueux de dire que les esclaves de 1789 étaient  moins productifs que ceux de 1720 car il n’y avait pas que des plantations de canne à sucre en Haïti. Il existait également des plantations de café, de coton, d’indigo, qui firent de Saint-Domingue (nom colonial d’Haïti) la “perle des Antilles”.

Toujours est-il que la question de la rentabilité économique s’est longtemps posée. Adam Smith, dans l’Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), se positionne pour l’abolition de l’esclavage dans la mesure où il estime que l’esclavage, en tant que travail asservi, coûte plus cher que le travail libre, en particulier le salariat, et que par conséquent, une démarche abolitionniste doit s’élaborer. Cette distinction entre esclavage et salariat, alors que Smith élaborait l’idée de la division du travail, va être remise en cause par Karl Marx au 19e siècle, avec notamment Le Capital (1867), où l’esclavage est considérée comme une préfiguration de ce que va être la division du travail poussée à l’extrême pour le prolétariat dans les usines ou les mines. Un point de vue partiellement confirmé par l’économiste états-unien Robert Fogel, prix de la Banque de Suède en sciences économiques 1993, qui insiste volontiers sur l’aspect industriel de l’esclavage négrier dans son ouvrage Time on the Cross en 1974, basé sur les plantations au Sud des États-Unis, parce que :

« la production de sucre se prêtait à une division en minutes du temps de travail, en partie parce que l’invention du système (de travail) en équipe fournit un puissant instrument pour la supervision et le contrôle du travail, en partie du fait de l’extraordinaire degré de contrainte que les planteurs étaient autorisés à faire supporter à la main d’œuvre noire servile »

Selon lui, ceci a permis « l’essor d’une division du travail élaborée ». Mais cela passe par les débuts de la classe bourgeoise et donc « l’accumulation primitive du capital », selon Marx, durant laquelle cette richesse immobilière a motorisé le décloisonnement de l’Europe pour conquérir de nouveaux continents et s’enrichir sur le dos de populations condamnées à l’asservissement, lorsqu’elles n’ont pas été exterminées, comme ce fut le cas pour les amérindiens des Caraïbes ou les sociétés d’Amérique latine après l’arrivée des Espagnols et des Portugais, au début du 16e siècle.

Destruction du lien économique et social

Mais qu’en est-il des effets de cette perte de main-d’œuvre sur l’ensemble du continent et son développement ? Le premier d’entre eux est une perte de confiance entre les habitants, y compris au sein d’une même ethnie. C’est ce que soutient l’économiste Nathan Nunn, professeur à Harvard, dans un article de recherche (The Long-term Effects of Africa’s Slave Trades) publié dans l’American economic review en 2008, qu’il a approfondi dans un autre article (The Slave Trade and the Origins of Mistrust in Africa) avec son collègue Leonard Wantchekon, de l’Université de New York en 2011 (toujours publié dans l’AER, revue de recherche économique de référence). Du coup, une perte de confiance au sein d’une population donnée -car des descendants d’esclaves surent que leurs ancêtres avaient été envoyés dans des négriers, implique une capacité d’investissement amoindrie (d’autant plus que la main-d’œuvre partie constitue un débouché en moins), donc une réduction de la création de richesses, et conséquence ultime, un développement économique grippé, voire même stoppé. L’étude de Nunn révèle bien que plus un pays a connu une forte exportation d’esclaves, plus ce pays rencontre un problème de développement, notamment si c’est un pays ayant accès à la mer. Un exemple ? L’ex-Zaïre, actuelle République Démocratique du Congo (RDC). Il s’agit d’un pays qui a connu l’une des plus grosses exportations d’esclaves (notamment à destination du Brésil en raison de liens étroits avec le Portugal quand ce pays était le royaume du Kongo, qui englobait l’ex-Zaïre, ainsi que le Congo-Brazzaville et l’Angola), et c’est aujourd’hui l’un des pays les plus pauvres au monde.

Les luttes contemporaines

Face à cette histoire, quelles perspectives de luttes aujourd’hui ? Dans une France qui possède encore des territoires où l’esclavage s’est déroulé et où la hiérarchie sociale reflète encore en partie cette histoire, ce sujet n’est pas à reléguer dans le passé. La question d’une réforme agraire dans les départements et régions d’outre-mer est à poser, dans la mesure où les descendants de colons, en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, ou à la Réunion, démographiquement minoritaires, sont majoritairement propriétaires des terres. Sans parler des indemnités versées par la IIe République aux colons lors de l’abolition de l’esclavage en 1848 qui suscitent l’exigence d’une réparation de la part des descendants d’esclaves auprès de l’État, qui ne veut pas bouger sur ce point. Par ailleurs, le colonialisme a changé de forme après les indépendances des pays africains. Les luttes auprès des populations subissant le néocolonialisme sont donc cruciales. La RDC est un des exemples les plus cruels du néocolonialisme par l’attrait des multinationales occidentales et émergentes pour les matières premières du pays (cuivre, zinc, étain, or, diamants, coltan, cobalt, bauxite, pétrole, etc.), et ce d’autant plus que le pouvoir à Kinshasa est gangréné par la corruption généralisée depuis plusieurs décennies. Mais cela passe par la mise en avant d’idées d’amélioration des conditions matérielles d’existence de la population plutôt que de vouloir un meneur de l’opposition qui pourrait la fragiliser. La mort d’Étienne Tshisekedi, le 1er février dernier, en est l’amer exemple car il incarnait l’opposition au régime de Joseph Kabila.

Ce ne sont là que quelques-unes des voies militantes empruntées par les africains et afro-descendants. Il nous appartient de poursuivre sur ce chemin et d’ouvrir d’autres fronts de lutte à mesure que le néocolonialisme ouvrira de nouveaux fronts de prédation et d’exploitation.


Notes

1Kehinde Andrews, « The West was built on racism it’s time we faced that », The Guardian, 8 janvier 2017.

https://www.theguardian.com/commentisfree/video/2017/jan/18/the-west-was-built-on-racism-its-time-we-faced-that-video

2Eric Williams, Capitalisme et esclavage, Présence Africaine, Paris, 2000, 352 p.

3C.L.R James, Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, Paris, Éditions Amsterdam, 2008, 401 p.

Image à la Une : ©vanibel.fr

Paroles de Guyanais #1 : Mathieu, 40 ans, Montravel (Guyane)

Guyane 2017, une révolution Française

#noubonkésa ! Le ras le bol qui a conduit la Guyane à fermer boutique a pris de cours les élus locaux, mais aussi les syndicats, et bien sûr l’Etat Français qui paye le prix d’une incurie dont il n’est nul besoin de faire mention. Il paraît en effet évident, en 2017, que le maintien de son drapeau sur une terre d’Amérique du Sud frappée par un tel retard de développement est invraisemblable au regard de l’Histoire et du monde actuel.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : le ras le bol, alors qu’il devrait logiquement conduire à une demande d’émancipation, se traduit par une demande de plus de France, de plus d’engagement de l’amère patrie*.  Le constat d’échec de la gestion Française ne conduira vraisemblablement pas à la révolution qu’on serait en droit de craindre ou d’espérer (selon le côté où l’on se trouve) nonobstant la forme radicale qu’a pris le mouvement  social.

En effet, sur les barrages et barricades, aux côtés du drapeau Guyanais, flotte allègrement le drapeau Français. Sur les réseaux sociaux on supplie les médias Français de faire mention de la situation, on exige des politiques en campagne de prendre position et enfin, on implore l’Etat Français pour qu’il agisse : des appels au secours, des injonctions pour que la France aide la Guyane à se sortir de la situation de crise dans laquelle elle se trouve, comme si une fois de plus, la solution ne pourrait venir que de l’extérieur.

Les raisons de cette aberration sont liées à la genèse même de la grogne actuelle : des collectifs de citoyens n’étant associés que de loin aux organisations politiques et syndicales existantes, ont pris la rue. Leurs leaders se disent lassés de l’insécurité galopante, des crimes, délits et autres incivilités qui gangrènent une société longtemps habituée à vivre dans une bulle de tranquillité que rien ne semblait, jusqu’à ces dernières années, pouvoir troubler quand dans le même temps,  les voisins immédiats étaient en proie à la guerre civile (Suriname) et aux régimes autoritaires et dictatoriaux (Brésil).

Dès lors, libres de toutes contingences liées au calendrier électoral et s’affranchissant des filtres habituels (les élus locaux), ces collectifs ont frappé par surprise, telle  une infraction, et ont rencontré une adhésion du peuple en demande de solutions immédiates quant à son besoin d’être protégé.

C’est ainsi que, à la remorque, les organisations syndicales et politiques ont tenté, de s’accrocher à cette locomotive défilant cagoulée et vêtue d’un uniforme de milice, les unes profitant de l’aubaine pour faire passer les revendications salariales et sociales, les autres, en ordre dispersé, dans un effort pathétique, tentant de survivre à cette vague qui les a submergé et menace de les faire tous disparaître.

Dans des gesticulations invraisemblables, ceux qui disposent de postes électifs ont bien essayé de récupérer le mouvement, vite fustigés par les membres des collectifs au motif qu’ils auraient échoué dans leur mission, mais surtout et plus subtilement, pour des raisons moins avouables : les leaders du mouvement social se verraient bien occuper la place, qui de tel député en juin 2017, qui de tel maire en 2020. La mobilisation et le soutien des masses leur font espérer que cette option serait désormais possible : les élus fautifs renvoyés un à un, remplacés par des hommes à poigne dont les capacités à faire bouger les choses seraient plus utiles que les promesses non tenues des penseurs du néant : la force contre l’intellect, l’action contre le projet.

Le plus triste, selon nous, est la position des anti colonialistes historiques qui, dans un communiqué rappellent que depuis plus de 25 ans ils proposent, alertent, luttent, subissent la répression, les arrestations. Ils se félicitent d’avoir eu raison avant tout le monde et  se trouvent contraints de soutenir le mouvement, de l’accompagner, espérant capitaliser sur une plate forme à laquelle ils avaient dû renoncer faute d’audience, et qui dans ce contexte particulier pourrait être vendue au peuple.  Pour eux aussi,  une aubaine, pensent-ils…

Car il faut être bien naïf pour croire que la conscientisation de la majorité se ferait en un mois, que 70 ans de départementalisation et d’aliénation pourraient disparaître en un tour de main, fût-il un tour de force.  Déjà en novembre 2008, le peuple rassemblé réclamait des mesures concrètes, cette fois contre le prix du carburant et plus généralement contre la vie chère.  Après plusieurs semaines de blocage, des avancées avaient été obtenues sans que pour autant les problèmes de fonds liés au statut administratif de la Guyane ne soient réglés. Pire, en décembre 2010, une consultation référendaire sur une autonomie relative du territoire était rejetée à une majorité écrasante, un véritable camouflet pour ceux qui rêvaient d’une nation Guyanaise.

On voit mal aujourd’hui pourquoi cette fois, les événements pourraient avoir une issue autre, d’autant plus que la Guyane, traditionnelle terre de partage de cultures  vit mal depuis cette consultation statutaire l’arrivée de populations en provenance d’Haïti et du Guyana principalement (15 000 sur une population totale estimée à 260 000 personnes), mais aussi du Suriname et du Brésil voisins. Les slogans xénophobes fleurissent, les collectifs réclament la destruction des squats, le renvoi des étrangers (y compris ceux emprisonnés pour des délits de droit commun), cadenassent les représentations diplomatiques, invectivent et éructent, tels des Français du Front National dont les thèses rencontrent ici un écho qui inquiète.

Les « étrangers », (voisins immédiats et damnés de la Caraïbe) sont donc vus comme les principaux responsables du  malheur Guyanais : orpaillage illégal et commission de crimes principalement. Par contre, les Européens eux, qui ne seraient pas des  « étrangers » trustent les plus hautes fonctions dans les administrations, les entreprises et les banques, font décoller leurs fusées dans un environnement technologique qui jure avec le reste du territoire où les accès à l’eau courante, à l’électricité sans parler du téléphone mobile ou de l’internet restent un enjeu.  Leur présence n’est pas remise en cause, il ne leur est rien demandé, même pas des comptes. Aucune revendication ne les vise particulièrement, ils sont cordialement invités à continuer à profiter, à perpétrer la fameuse pwofitasyion dénoncée en son temps par les grèves générales de 2009 qui frappèrent les Antilles.  Quelle ironie !

En conclusion, que faut-il attendre des élus locaux ? Rien, ils sont discrédités et inaudibles. Que faut-il attendre de l’administration de tutelle (la France) ? Rien, dès lors que son centre spatial n’est pas menacé. Que faut-il attendre des collectifs citoyens ? Ce que le peuple voudra qu’ils deviennent, mais nous n’avons guère d’illusion sur leur capacité à durer et à porter le niveau de réflexion au point où la question de la souveraineté de la Guyane sera posée.

(*copyright @bondamanjak)

 

 

 

Les racines d’Ebola

En décembre 2014, environ six mois après que le gouvernement de Sierra Leone ait annoncé la présence du virus Ebola dans le pays, le journaliste et militant panafricain Chernoh Bah s’embarquait dans un périple de trois mois à travers l’Afrique de l’Ouest, afin d’investiguer comment le virus, dont les scientifiques affirmaient qu’il trouvait son origine dans un petit village de Guinée, évolua en une crise internationale. Bah partage les résultats de cette étude dans son nouveau livre L’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest : voyous des entreprises, multinationales, et politiciens sans scrupules [EOWA].

L’auteur prétend que toute compréhension de la crise d’Ebola doit d’abord se confronter à l’histoire complexe de l’expérimentation médicale et de l’exploitation sur le continent, ainsi qu’aux affirmations scientifiques discutables concernant les origines présumées et la propagation de l’épidémie — en particulier la théorie de la soi-disant transmission zoonotique.

Une étude menée en décembre 2014 par un groupe de scientifiques allemands —  dont les résultats ont été rapidement diffusés et répétés dans le monde entier — a affirmé que la chasse, et la consommation d’animaux sauvages, avaient contribué à l’émergence d’Ebola en Afrique de l’Ouest plus tôt cette année-là. Les scientifiques ont basé leur théorie sur les circonstances prétendument semblables de l’épidémie des années 1970 en Afrique centrale.

Bah discute du rapport dans EOWA, son livre, notant que l’équipe de recherche s’est appuyée sur des preuves circonstancielles pour parvenir à la conclusion zoonotique. Ils n’ont pas constaté de carcasses d’animaux sauvages infectés dans leurs relevés et n’ont pas non plus observé une baisse récente de la densité de la faune dans la région. « Même une lecture superficielle du rapport », écrit Bah, « révèle des allégations non fondées et des preuves inconsistantes dans l’identification du cas de référence et d’une transmission zoonotique ». Et pourtant, ce rapport est devenu l’explication scientifique occidentale officielle pour le déclenchement de l’épidémie.

Ce type de fausses représentations sont en vogue, affirment Bah, elles correspondent à une analyse eurocentriste de la culture et de la civilisation africaine «qui situe souvent l’Africain et son environnement dans les limites perpétuelles de la sauvagerie et de la barbarie, nécessitant l’intervention civilisatrice du missionnaire européen aujourd’hui représenté par une multitude d’humanitaires et de forces militaires ».

Non seulement ces récits détournent des facteurs structurels en jeu dans cette tragédie (des systèmes de santé profondément insuffisants, une gouvernance déresponsabilisée, etc.), mais servent aussi à criminaliser et à stigmatiser les victimes elles-mêmes.

Combattre les idées reçues

Bah est journaliste, militant socialiste et président du Mouvement socialiste africain. Il est aussi un résidant et ressortissant de la Sierra Leone, ce qui lui a permis de se concentrer sur la réponse de son propre gouvernement plutôt que sur celle des États voisins. Au cours de ses recherches, Bah a interviewé des centaines de victimes de l’épidémie (y compris celles qui ont perdu des parents et celles qui ont été considérées comme infectées, puis traitées et qui ont survécu). Il a également parlé à un large éventail d’acteurs et actrices impliqués dans la réponse, y compris les journalistes, politiciens, médecins, infirmiers, travailleurs humanitaires, chauffeurs d’ambulance, les travailleurs funéraires et les dirigeants communautaires.

Mais tandis que son livre, EOWA, consacre une attention particulière aux histoires des victimes et des survivants, le but de Bah n’est pas uniquement de faire la lumière sur cette tragédie humaine. Son objectif plus large est de soulever des questions sur le consentement éclairé en matière de traitement médical, et sur les processus et les priorités qui ont façonné la prise de décision nationale et internationale.

Bah s’interroge : pourquoi l’épidémie d’Ebola s’est-elle répandue dans le même espace géographique où ont été menées les guerres civiles les plus brutales de l’Afrique de l’Ouest des années 90 ? Quelle est la relation entre la présence de grandes multinationales telles que Firestone (Libéria), Rio Tinto (Guinée) et Minéraux africains (Sierra Leone) et l’instabilité persistante dans la région ? Pourquoi la réponse humanitaire internationale a-t-elle été accompagnée de déploiements militaires ? Et comment la politique actuelle de répression étatique a-t-elle façonné les réponses nationales aux crises dans la région ?

Bah se base sur l’histoire profondément troublante de l’expérimentation médicale occidentale en Afrique de l’Ouest, comme le scandale Pfizer au milieu des années 1990, dans lequel le géant pharmaceutique américain a été accusé par le gouvernement nigérian d’effectuer des essais cliniques illégaux sur des enfants, en utilisant l’antibiotique Trovan. Conduits pendant l’épidémie de méningite à méningocoque de 1996 – qui a tué jusqu’à douze mille personnes – les essais de Pfizer ont été associés à un grand nombre de décès.

Alors que les médias se concentrent sur la «culture» ou un sous-développement culturel afin d’expliquer pourquoi certains Africains de l’Ouest évitaient les hôpitaux pendant l’épidémie, l’histoire des pratiques non éthiques de Pfizer et des expérimentations médicales similaires sur le continent, fournissent un contexte crucial permettant de comprendre pourquoi beaucoup de personnes de la région étaient sceptiques envers l’intervention épidémiologique menée par l’Occident dans la lutte contre Ebola.

En effet, Bah discute de nombreux cas de pratiques contraires à l’éthique qui se sont produits pendant l’épidémie. Par exemple, une équipe de médecins et d’infirmiers britanniques travaillant à Freetown, a accusé une ONG italienne d’administrer de l’amiodarone, un médicament pour le cœur, non testé, pour traiter les patients infectés par Ebola sans les en informer ou sans leur consentement et plusieurs patients en sont morts.

Bah observe qu’aucune information n’a circulé concernant des mesures punitives prises contre l’ONG, il n’y a pas eu non plus de divulgation du nombre total de patients touchés. «Ces histoires stupéfiantes, écrit-il, peuvent être entendues dans toute l’Afrique de l’Ouest, dans presque toutes les communautés touchées par l’épidémie ».

Intervention

Au moment du déclenchement de l’épidémie en avril 2014, Ernest Bai Koroma, président de la Sierra Leone, s’est concentré sur la mobilisation des voix pour sa campagne politique de troisième mandat. À la fin avril, au centre de gestion d’Ebola dans le district du Kenema oriental, vingt-huit professionnels de santé – médecins, infirmiers, techniciens de laboratoire et chauffeurs d’ambulance avaient trouvé la mort. «Dans certains hôpitaux de référence à travers le pays», écrit Bah, «les professionnels de santé avaient organisé des grèves à cause du non-paiement d’allocations et du manque d’équipements de protection personnelle de base. Beaucoup d’hôpitaux n’avaient pas de gants, de brancards et d’autres fournitures d’isolement ».

Bah affirme que la priorité donnée par Koroma à sa victoire à l’élection, plutôt qu’à la réponse à fournir concernant la crise croissante de santé publique, a eu pour conséquence des milliers de décès et de contaminations. Ce n’est que lorsque la communauté économique et minière a menacé de retirer son personnel de Sierra Leone, au début du mois de juillet, que le gouvernement a annoncé la création d’un centre d’opérations d’urgence. Le président n’a visité aucune des régions affectées par la maladie, et ce jusqu’à dix semaines après le déclenchement du virus, et il ne l’a fait que suite à une forte pression de la population.

Alors que les professionnels de santé refusaient des patients faute de lits suffisants, les médias se sont concentrés sur quelques morts « prestigieux », y compris celle du virologue Sheikh Umar Khan et du consultant libérien-américain Patrick Sawyer. L’Organisation mondiale de la santé a déclaré l’épidémie d’Ebola comme une urgence de santé publique d’intérêt international en août 2014; un mois plus tard, le président Obama annonçait le déploiement de trois milles soldats américains opérants sous les ordres de l’US Africa Command (AFRICOM, Commandement des États-Unis pour l’Afrique).

À la suite de cette annonce, le département américain de la Défense demanda au Congrès d’allouer 500 millions de dollars en dépenses militaires, en plus des 30 millions de dollars déjà approuvés pour les intervenants, les fournitures de laboratoire et les équipements. Le coût total de «l’Opération Assistance Unie» s’élevait à environ 750 millions de dollars sur une période de six mois.

Bah examine minutieusement l’approche militaire. Dans un rapport d’évaluation de la réponse à l’épidémie, Médecins Sans Frontières (MSF) a fortement critiqué la composante militaire, argumentant qu’elle était limitée principalement au soutien opérationnel, aux organisations humanitaires internationales et aux autorités politiques locales. « Les hélicoptères américains refusaient même de transporter des échantillons de laboratoire du personnel de santé qui venait de les utiliser avec des patients », a déclaré le président international de MSF.

S’appuyant sur les rapports des organisations locales et internationales de défense des droits, Bah détaille les façons dont le gouvernement sierra-léonais a utilisé l’état d’urgence pour justifier une répression de la dissidence politique. Quiconque s’interrogeait sur la manière dont le gouvernement gérait la crise risquait d’être arrêté.

En avril 2015, un groupe de jeunes a manifesté devant l’ambassade des États-Unis à Freetown. « Les actions des jeunes à Freetown relevaient d’une stratégie bien pensée pour envoyer un message direct à Washington : l’éloge de Koroma fait par Obama  ne reflétait pas la gestion politique corrompue et antidémocratique des trois présidents d’Afrique de l’Ouest ». Les jeunes manifestants avaient planifié leurs protestations afin qu’elles coïncident avec la visite de Koroma à la Maison Blanche, dans le but d’attirer l’attention internationale sur les innombrables cas de violations des droits, et de détournements de biens publics.

Les acteurs externes étaient pleinement conscients des abus et de la corruption du gouvernement Koroma. Bah cite un audit national en Sierra Leone qui a révélé que plus de 5 millions de dollars soi-disant dépensés en biens publics pour les ambulances, la construction d’un centre de traitement, et d’autres dépenses d’ordre logistique, ne pouvaient être vérifiés. Et tandis que les bailleurs de fonds gouvernementaux et privés ont mobilisé jusqu’à 3 milliards de dollars, une grande partie de cet argent a été consacré aux primes de risque, aux chambres d’hôtel et aux transports aériens sécurisés pour les travailleurs humanitaires internationaux.

Les décideurs politiques de Londres, Paris et de New York savaient que des millions de dollars avaient été détournés, mais continuaient à fournir des fonds et à sanctionner le déploiement des troupes, ignorant les protestations locales qui auraient remis en question l’approche nationale et internationale.

Bah détaille avec précision les intérêts géopolitiques qui ont conduit les dirigeants occidentaux à ignorer les préoccupations locales, et qui montrent du doigt la complicité occidentale dans la propagation du virus Ebola. Dix ans avant l’épidémie d’Ebola, un autre virus qui avait envahi la région – le virus de Lassa – a été évalué par le centre américain pour le contrôle des maladies, en vue d’une éventuelle utilisation comme agent bioterroriste.

La reclassification par le CDC (Centers for Disease Control and Prevention/ Le Centre pour le contrôle des maladies et la prévention) du virus Lassa en tant que pathogène de catégorie A «a transformé la fièvre de Lassa en une menace contre les intérêts de sécurité nationale des États-Unis», ouvrant ainsi des avantages financiers et des possibilités de recherche aux scientifiques et aux sociétés biotechnologiques occidentales. Un article de Reuters publié en Février 2011, a déclaré le laboratoire érigé au sein de l’hôpital du gouvernement à Kenema, comme un avant-poste de la «guerre contre le terrorisme», alimenté par 40 millions de dollars provenant de l’industrie de la biodéfense.

La coalition réunie au Consortium de la fièvre hémorragique virale (VHFC) comprenait l’Université de Tulane, l’Université de Harvard et la société Metabiota basée à San Francisco, laquelle a été récemment mise en examen pour son rôle dans une série d’ « erreurs coûteuses » pendant l’épidémie.

Pourtant, les infrastructures de santé publique d’Afrique de l’Ouest ont continué d’être ignorées. Une étude menée sur le quartier de Kenema Lassa un an avant l’épidémie, a révélé une absence flagrante d’équipements de protection de base comme des gants pour les professionnels de santé manipulant des cas de Lassa, écrit Bah. Avant l’épidémie d’Ebola, il n’y avait pas de thermomètre dans cette circonscription, malgré l’importance des mesures de température pour identifier la présence de la fièvre de Lassa. Les infirmiers du quartier de Lassa auraient réutilisé des aiguilles chez les patients, augmentant ainsi les risques d’infection.

En d’autres termes, la recherche sur la biodéfense à Kenema a été menée dans un environnement à haut risque, largement non protégé. Il est donc possible que l’épidémie de l’Afrique de l’Ouest en 2014 ait pu être le résultat de violations de procédures de sécurité dans un hôpital où un pathogène hautement dangereux était manipulé.

Comme en conclut Bah, «affirmer que l’épidémie de l’Afrique de l’Ouest de 2014 a pris le monde scientifique par surprise est un effort délibéré pour exonérer et dégager de leur responsabilité le financement biodéfense et la recherche médicale occidentale, ayant à la fois permis de créer les conditions du déclenchement épidémiologique tout en cautionnant simultanément sa transition généralisée. »

Mais les intérêts occidentaux dans la région s’étendent bien au-delà de la biodéfense. Les trois pays touchés- la Sierra Leone, le Libéria et la Guinée – possèdent parmi les plus grands gisements de minerais de fer, de bauxite, d’aluminium, de diamants, d’or et d’autres ressources environnementales.

En 2011, les sociétés multinationales avaient acquis plus de cinq cent mille hectares de terres agricoles en Sierra Leone; un rapport de l’Institut Oakland publié cette année (2016), dénonçait le manque de transparence et de divulgation sur les accords d’investissement foncier et les accords miniers. Comme l’explique Bah,

Addax Bioénergie de Suisse, Quifel Ressources Naturelles du Portugal, CAPARO Développements Renouvelables et Agricoles d’Angleterre et Sephan Afrique d’Iran, soit les nouvelles sociétés agroalimentaires qui avaient repris les terres agricoles dans le pays, étaient maintenant face à face avec les communautés locales autour de conflits bouillonnants, qui émergèrent suite aux nouveaux accords d’investissement foncier qu’ils avaient signés avec le gouvernement Koroma.

Bien que l’afflux des entreprises ait été considéré comme un facteur clef de la croissance économique, le Fond monétaire international a annoncé en 2013 – un an avant l’épidémie- que la moitié des six millions de sierra-léonais vivaient avec moins d’un dollar par jour.

La critique de l’auteur ne concerne donc pas seulement l’efficacité de la réponse internationale; il interroge directement les motifs entourant la décision d’intervenir sur le terrain. L’épidémie « a fourni aux Etats-Unis un passe-droit pour mettre à jour les ambitions militaires du XXIe siècle en Afrique: le déploiement de milliers de soldats américains sur le sol africain, sans aucune critique de la part des mouvements anti-guerre ou des organisations mondiales de la paix ».

Creuser en profondeur

Selon Bah, la plupart des journalistes n’ont pas procédé à un examen minutieux de ce qui constitue une série de méfaits cliniques, d’utilisations douteuses du maintien de l’ordre et de corruption à grande échelle, dont les entreprises de représentations publiques occidentales (comme l’Initiative de gouvernance de l’Afrique de Tony Blair) camouflent les effets en faisant appel aux gouvernements de la région.

La crise Ebola rappelle l’importance d’une politique de production de savoirs sur et autour du continent africain, et des enjeux qui entourent la collecte et la diffusion de cette forme de documentation et d’analyse: il ressort clairement de sa conclusion que ce livre, EOWA, contient aussi bien un impératif de justice qu’une démarche académique.

Bah maintient qu’une enquête plus approfondie est nécessaire – à la fois sur l’origine de la crise et de la réponse internationale. La question de savoir quels acteurs sont les mieux adaptés pour mener une telle enquête est laissée sans réponse. Qu’une enquête officielle soit menée ou non, les contributions de Bah vont assez loin pour assurer qu’un autre regard soit porté sur cette histoire troublante.

Texte initialement paru en anglais dans la revue Jacobin, le 25 juillet 2016

Traduction par Amélie Koulanda, avec l’aimable autorisation de l’auteure et de la revue Jacobin