Noir.e.s et panafricain.e.s vivant en France : qu’avons-nous à dire du mouvement de grèves en cours ?

« Je sais et je sens au fond de moi-même que tôt ou tard mon peuple se débarassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur. »

Patrice Lumumba


Un mouvement de grève d’une ampleur croissante se déroule en ce moment en France : cheminots, salarié.e.s du nettoyage ou de la grande distribution, avocat.e.s, étudiant.e.s… c’est dans de nombreux secteurs que la contestation gronde et que les colères s’organisent.

 

Les Africain.e.s et Afrodescendant.e.s vivant en France (comme les autres populations non blanches) appartiennent à la partie la plus pauvre des exploité.e.s. Les derniers mouvements de grève relativement médiatisés dans le nettoyage, la restauration ou l’hôtellerie le rappellent : ce sont très majoritairement des immigré.e.s africain.e.s qui se coltinent les boulots les plus pénibles, les plus précaires et pour des salaires de misère. Mais pas de désespoir : la résistance s’organise et toutes ces grèves le prouvent !

 

De gauche à droite : (photo 1) grévistes de l’Holiday Inn de Porte de Clichy, novembre 2017; (photo 2) grève des salariés de ONET nettoyant les gares, décembre 2017 ; (photo 3) travailleurs sans-papiers en grève chez Defi technology, février 2018 ; (photo 4) salariés du nettoyage à EDF employés par ONET, avril 2018

En Afrique comme en Europe, la lutte des classes c’est notre affaire !

 

En tant que panafricain.e.s nous pensons toujours notre condition en Europe en lien avec celle de l’Afrique. Ce que nous vivons ici comme exploitation prend ses racines dans le vol des ressources des pays du Sud, notamment africains, pour l’enrichissement du Nord. Ce pillage concerne les richesses des sols, les trésors culturels ainsi que les forces humaines. En organisant le chaos chez nous, les impérialistes créent les conditions de migrations massives pour que nos communautés se fassent exploiter chez eux.

Face à tout cela, des panafricain.e.s historiques (Thomas Sankara, Kwame N’Krumah, …) et contemporain.e.s (Aminata Traoré…) ont bien compris deux choses :

  • le système capitaliste qui organise la société en classes exploiteuses d’un côté et classes exploitées de l’autre, repose sur le racisme
  • il est important pour nous populations afros d’associer à notre lutte contre le racisme et la destruction de nos traditions culturelles, une lutte contre l’exploitation capitaliste, en toute autonomie, selon nos propres termes et sans la tutelle raciste et paternaliste des mouvements de la gauche européenne.

 

En France le service public, c’est grâce au pillage de l’Afrique !

 

Contre les politiques néolibérales de Macron, il ne nous semble pas possible de parler de « défense du service public » sans mentionner l’impérialisme et en particulier la Françafrique : c’est grâce aux richesses volées sur le continent africain que les Etats européens assurent des niveaux de vie plus ou moins confortables, notamment via le service public. Evidemment, c’est la bourgeoisie qui en profite le plus, et pour les prolétaires européens, les bénéfices du pillage de l’Afrique sont bien moindres. Toujours est-il que les maigres avantages défendus ici par la classe ouvrière française sont aussi un résultat de l’écrasement de l’Afrique. Voilà pourquoi selon nous une lutte des classes qui n’est pas anti impérialiste est vouée à l’échec, et en dehors de l’Europe il se joue des combats importants : luttes contre le franc CFA, les multinationales ou encore les politiques néolibérales du FMI en Afrique, lutte contre les bourgeoisies békées en Caraïbe, luttes contre l’accaparement des terres amérindiennes par les États au service des intérêts du capital en Amérique du Nord comme du Sud, et bien sûr, révoltes massives de travailleurs et travailleuses exploité.e.s dans tout le Sud global.

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(photo 1) ouvriers de la banane en grève en Guadeloupe, mai 2017 ; (photo 2) grève générale en Afrique du Sud contre les nouvelles réformes sur le travail, avril 2018

Notre problème avec l’emploi, c’est surtout qu’on en n’a pas !

 

L’insistance sur « l’emploi salarié » et la défense de celui-ci dans les discours des militants de gauche mobilisés dans le mouvement actuel rappellent bien que notre condition diffère de celle du prolétariat blanc. En plus d’être assigné.e.s aux emplois les plus pénibles, précaires et mal payés, les communautés afros et plus généralement non blanches sont confrontées à une très forte discrimination raciste qui nous empêche d’accéder à l’emploi. Ces deux réalités ne sont d’ailleurs pas sans lien.

Cette exclusion de l’emploi salarié maintient nos communautés dans la pauvreté et les rend vulnérables à d’autres formes d’exploitation. Les patrons profitent de cette position défavorable pour nous imposer du travail sans contrat, sachant que nous avons peu d’autres options entre le chômage, les emplois non déclarés, et les économies parallèles criminalisées qui envoient beaucoup des nôtres en prison où ils se feront encore plus exploités. En effet, quand ils travaillent, les détenus sont payés à peine quelques euros de l’heure (voire moins) pour l’enrichissement d’entreprises privées qui s’insèrent petit à petit dans le marché carcéral pour s’offrir une main d’oeuvre à bas coût, sans aucun droit du travail. Or, qui occupe le plus les prisons en France ? Une majorité d’immigrés et de fils d’immigré.e.s, dont des noirs.

L’exploitation prend pour nous des formes particulières mais décisives pour le fonctionnement du système capitaliste. S’organiser pour notre libération dépasse donc très largement les mobilisations autour de l’emploi : tous les domaines où le racisme nous frappe sont des potentiels foyers de lutte dès lors que l’objectif politique est pertinent et fait le lien avec les dimensions économiques de notre oppression, que cela ait un lien direct ou non avec l’emploi. 

 

Contre nous, la répression policière c’est toute l’année !

 

Les violences policières que nous subissons ont lieu toute l’année, non pas dans le seul cadre de la répression du militantisme, mais de la mise en oeuvre de politiques migratoires criminelles contre les migrant.e.s ou de la gestion néocoloniale des quartiers populaires où vivent une majorité de non blanc.he.s. Face à la répression policière que subit le mouvement social, il faut bien comprendre une chose : combattre cette police qui protège la bourgeoisie dont les intérêts sont garantis par les politiques néolibérales de Macron, demande de comprendre que non seulement son fonctionnement repose essentiellement sur le racisme, mais aussi que c’est encore le racisme qui garantit son impunité. Conclusion ? Déstabiliser réellement l’Etat policier implique de soutenir et de donner une place centrale aux luttes de celles et ceux qui en sont les cibles privilégiées, de façon continue et normalisée.

Dans ce contexte et parce que lutter contre l’exploitation capitaliste, c’est rester fidèle à l’héritage des luttes anticoloniales en Afrique comme en Caraïbe, et à l’histoire des luttes ouvrières des immigré.e.s africain.e.s en France :

Rassemblons-nous entre noir.e.s partout où nous nous trouvons pour comprendre ensemble notre place dans cette séquence particulière du mouvement social et dans la lutte des classes en général , afin de nous constituer en force politique qui à terme va peser sur ces questions

Nous informerons ultérieurement des dates de rencontre autour de ces questions dans la région parisienne.


MLA – Paris (Mouvement de Libération Afro), organisation panafricaine ; site internet

Mwasi, collectif Afroféministe; site internet; facebook

 

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Discours d’Elie Domota sur les catastrophes sociales, économiques et sanitaires en Guadeloupe (2018)


Discours audio en Guadeloupéen : lien facebook

Nous allons attaquer en justice la responsabilité de Mr Richard (directeur de l’ARS – Agence Régionale de Santé – de Guadeloupe depuis 2013, ayant quitté son poste le 2 mars dernier), Mr Thépo (directeur général du CHU Guadeloupe), Mme Borel Lincertin (présidente du conseil départemental de la Guadeloupe depuis 2015) et Mme la ministre de la santé. Le tribunal pourra statuer ce qu’il veut mais nous allons les nommer, nous allons dire leurs noms parce qu’aujourd’hui ils veulent nous dire que tout va pour le mieux. Nous avons entendu ce que Mr Forbin a dit : dans un hôpital, des dispositifs de sécurité doivent être mis en place ; à la moindre fumée, les portes coupe-feu se ferment, les aspirations d’air se déclenchent et le départ de feu est contenu. Or, aujourd’hui, c’est tout le CHU qui est hors d’usage !

Peut-être qu’on va nous dire “c’est la malchance : de fâcheux concours de circonstances, ça arrive…”

Alors, malchance aussi le décrochage scolaire ? Le Régiment du service militaire adapté de la Guadeloupe, le RSMA, reçoit de l’argent chaque année : on nous dit c’est “l’autre école de la deuxième chance”. Alors nous leur avons écrit. Nous leur avons demandé : quand est-ce que les Guadeloupéens auront l’école de la première chance ? Parce qu’ici en Guadeloupe, avec la Guyane, Mayotte et la Réunion, nous sommes les premiers en chômage des jeunes au niveau Européen. Nous sommes aussi premiers en échec scolaire : chaque année, c’est 1 200 à 1 500 enfants qui quittent l’école, ici, sans qualifications, sans formation ! Et on parle de décrochage scolaire ? Mais c’est de réussite scolaire qu’il faut parler !

Quel est le problème ? Soit nos enfants sont plus couillons que d’autres, soit le système éducatif nous mène à l’échec ! Pensez-vous alors qu’ils s’attaquent à la cause du problème ? Eh bien non ! Ils font des réunions : tout le monde vient, on y vote des subventions pour le RSMA, pour la deuxième chance et nos enfants, tranquillement, sont à la rue ! Et l’État, que fait-il ? L’État met des panneaux 4 par 4 devant les lycées, les collèges – je les vois, j’ai des enfants scolarisés – et les panneaux leur disent : soif d’avenir ? Engagez-vous dans l’armée, allez au Mali vous battre, en Afrique tuez des gens, allez-y, que la France mette la main sur le pétrole, qu’elle y prenne du cacao ! Et on trouve que ça va, ça va. Aujourd’hui, en Guadeloupe, le RSMA est le premier opérateur de formation professionnelle. Il n’y a que dans une dictature militaire que l’on voit l’armée prendre en charge la formation professionnelle ! Et tout le monde dit : c’est normal, ça va.

Alors peut être que c’est la malchance ?

Vous avez tous entendu, pendant les fêtes de Noël, Mme Buzyn, ministre de la santé dans le gouvernement Macron, Macron que pratiquement tous les élus guadeloupéens soutiennent ? Les taux résiduels maximums de chlordécone, dans les aliments que nous mangeons ici, ont été relevés. Son ministère et l’agence de la santé ont donné leur aval. En France métropolitaine, le taux résiduel maximum c’est zéro micro-gramme : à la moindre trace, les aliments contaminés seraient retirés de la consommation et les responsables recherchés et mis en examen. Mais ici là, dans la France d’Outre-mer, on nous dit 20 micro-grammes de chlordécone par kilo de viande de poulet, ça va, on peut manger. Pour Noël, de 20 microgrammes, nous sommes passés à 200 microgrammes par kilo de viande. Autrement dit, avant, on pouvait manger une cuillère de mort-aux-rats et, désormais, on en peut manger quatre. On n’en mourra pas tout de suite, non ; on en mourra plus tard. Et là non plus, pas de problème : vive la France !

Alors peut être que nous n’avons pas de chance ? Ca arrive parfois.

L’autre jour, nous avons vu Victorin Lurel s’exprimer au sujet du chlordécone. Lurel, ancien ministre, ancien président du conseil régional, signataire des accords LKP, s’est brusquement rendu compte qu’il y a du chlordécone en Guadeloupe. Brusquement. Lorsqu’il était dans la majorité, lui et ses acolytes, ça leur avait échappé. Mais à présent qu’il est passé dans l’opposition, brusquement, il s’en rend compte ! Mais enfin, passons. Donc, Victorin Lurel, comme on dit, interpelle la ministre et lui demande si, à tout hasard, sera fait mention du chlordécone dans la loi qu’ils vont faire passer. Que répond la ministre ? Qu’ils n’ont pas d’études suffisantes pour établir une corrélation entre la hausse du nombre de cancers et la contamination au chlordécone. Pourtant, des professeurs, grangreks, l’affirment, études à l’appui. Mais il n’y a pas suffisamment d’études répond Mme Buzyn. Mme Buzyn qui, avant d’être nommée ministre, était directrice de la commission en charge de ces études. La même qui, une fois ministre, a supprimé le financement de ces études en Guadeloupe et en Martinique. Alors elle a beau jeu de nous dire, aujourd’hui, qu’il n’existe pas suffisamment d’études !

Encore une fois, c’est peut être la malchance ?

Mais enfin, bon sang, si on additionne ce paquet de malchances-là, est-ce que ce n’est pas carrément une malédiction que nous avons ? On peut voir les choses ainsi. Après tout, j’ai entendu des gens parler de Dieu, l’Eternel, alors oui, Jéhovah nous a peut-être jeté une malédiction ? En tout cas, pour ma part, je n’ai pas de sortilège, je suis content d’être bien vivant sur terre et je pense que tout le monde, ici-bas, a envie d’être en bonne santé. Et c’est pour ça que je dis que ce n’est pas de la malchance, de la malédiction ou de la fatalité, c’est programmé camarades. C’est programmé oui ! Nous n’avons jamais été Français, nous ne le serons jamais. La Guadeloupe n’a jamais été dans le champ d’application de la République Française. Liberté-égalité-fraternité, une grosse blague oui ! Des escrocs ! Et la première personne qui viendrait nous dire le contraire serait un bel escroc ! Et c’est pourquoi nous disons cela, nous disons cela devant le préfet, devant le juge, devant tout le monde : la répression anti-syndicale en Guadeloupe.

Nulle part en France la répression anti-syndicale n’atteint une pareille ampleur. Ainsi, je suis le 107e militant de l’UGTG convoqué au tribunal depuis 2009. Et pourtant, en Guadeloupe, il y a la ligue des droits de l’homme, Amnesty international… à croire que ça ne les intéresse pas. 107e  militant, rapporté à l’échelle de la France, ça vous ferait 15 000 militants syndicalistes convoqués au tribunal. Ici là, en Guadeloupe !

Tract appelant à la mobilisation jeudi 15 mars à Pointe-à-Pitre en soutien à Elie Domota et contre la répression contre les syndicalistes.

 

On nous convoque au tribunal, on nous empoisonne à la maison.

Dernièrement, le LKP a pu mettre la main sur les relevés d’analyse des eaux dans les différentes communes. Nous avons passé plusieurs jours à décortiquer toutes les analyses sur l’état des eaux, des relevés qui s’étalent sur plusieurs mois et plusieurs années. L’Agence régionale de santé, l’ARS, nous a bien dit que l’eau est potable, qu’elle ne contient pas de chlordécone. Et c’est une batterie d’analyses, prenant en compte je ne sais combien de paramètres pour détecter des traces éventuelles de zinc, de mercure, de nitrate, de plomb, la présence de bactéries, et caetera… qu’ils sont censés mener. Tout cela, bien sûr, sous la vigilance des autorités municipales, communales et régionales. L’ARS doit faire les prélèvements puis  les envoyer à l’institut Pasteur. Or, quand on regarde leurs prélèvements, on constate qu’il s’agit de prélèvements partiels. Et cela concerne la quasi totalité des communes, pour ne pas dire toutes les communes. Comme vous le savez, on ne trouve jamais que ce que l’on cherche. En somme, ce qu’il y a dans l’eau que nous buvons, personne ne le sait vraiment. D’ailleurs, aucune analyse n’est faite pour détecter la présence de chlordécone. Et de toute façon, même lorsqu’ils obtiennent des taux anormalement hauts, pour l’aluminium ou le chlore par exemple, l’eau est déclarée propre à la consommation. Ainsi, le taux maximal pour l’aluminium est fixé à 200 microgrammes par litre. Là où j’habite, on trouve un taux supérieur : 437 microgrammes par litre ! Mais on nous dit l’eau est potable. A Anse-Bertrand, on atteint 600 mg. Mais comme l’ARS nous certifie que l’eau est potable, alors tout va bien.

Pas de chance car « tout ça est bien malheureux oui ».

Malchance dans la distribution de l’eau ? On nous a bel et bien parlé de 70 millions d’euros débloqués. Mais l’eau courante n’est pas prête de venir. Alors peut-être verrez-vous se poser, ça et là, quelques canalisations. Mais l’eau dans vos robinets, ce ne sera pas avant deux ans, car c’est tout un réseau de distribution d’eau qu’il faut construire ! C’est un service public de gestion de l’eau qu’il faut créer, camarades !

Mais peut-être que nous n’avons juste pas de chance.

En attendant, une chose est sûre, entendons-nous bien : “liberté égalité fraternité”, ça n’a jamais été autre chose qu’une berceuse pour enfant, car ça n’a jamais été suivi d’effets ici en Guadeloupe !

Mme Girardin, ministre de l’Outremer, est venue nous faire son numéro. Vous avez vu, à Saint Martin, ce qu’elle a fait là ? C’était du tourisme de catastrophe ! Elle vient pavaner ; tout le monde est content ; ça mange des petits fours, ça vous fait des réunions puis ça remonte dans l’avion ; et nous et nos problèmes, on reste là. C’est la raison pour laquelle plusieurs camarades ne cessent de le répéter : nous ne sommes pas assez nombreux à nous mobiliser. Camarades, nous n’avons pas encore fait ce qu’il faut pour qu’il y ait du monde. Le camarade Evariste l’a déjà dit, c’est déjà arrivé, nous faisons des meetings, parfois nous sommes cinq et deux personnes nous écoutent : un RG et un clochard. Pourtant nous avons fait des meetings dans toutes les communes de Guadeloupe. Nous avons distribué des tracts dans toutes les communes de Guadeloupe. Et c’est ce qu’il faut continuer à faire : continuer à tenir des points d’informations, comme ici même. Continuer à nourrir l’information, à parler avec les gens. Continuer à faire des vidéos, continuer à distribuer des tracts. Allez partout, ça prendra des jours, des semaines, des mois, mais, à la fin, nous allons gagner. Ne désespérons pas, ne nous décourageons pas, parce que le combat ne fait que commencer. Il ne fait que commencer.

Nous avons interpellé tous les parlementaires à propos de la construction du nouveau CHU. Députés, sénateurs, conseillers régionaux, conseillers généraux. Président de surveillance, l’ARS. Ministres, directeur du CHU et consort. A propos de nouveau marché pour la construction de l’hôpital, personne ne nous a encore répondu. Mais à force d’insister, nous avons fini par être invités à une réunion au conseil régional. Il nous a été dit que l’appel d’offre avait déjà été lancé. Mais tel que celui-ci a été conçu, il ne générera aucun emploi pour les guadeloupéens. Et cependant, que nous dit la direction du CHU ? Que 200 000 heures d’insertion professionnelle seront prévues sur un chantier qui s’étalerait sur 10 ans, et concernerait 125 guadeloupéens. Lorsque l’on interpelle nos parlementaires à ce sujet, aucun d’entre eux ne se saisit de cette question. Or, dans un département ou une région française, quand il y a un chantier public, que se passe-t-il ? On fait quelque chose qui s’appelle la gestion prévisionnelle des emplois et compétences. On rencontre toutes les entreprises concernées pour évaluer les besoins dans tel ou tel domaine. Avec les centres de formation, les services publics de l’Etat en matière d’insertion et de formation, on met en place les formations nécessaires afin qu’une fois l’appel d’offres lancé, les habitants de la région soient qualifiés et puissent travailler.  Mais que fait-on ici ?  Hé bien nous sommes là, nous regardons les prestataires passer. Comme pour le centre gérontologique à Pointe d’or : une entreprise européenne a débarqué avec ses ouvriers d’Europe du Sud. Pareil pour Beauperthuy à Pointe Noire : d’autres sud-européens sont venus travailler pour le compte d’une entreprises européenne. Pareil encore pour EDF à Jarry. Pendant ce temps-là, des Guadeloupéens fument de l’herbe, boivent du rhum, tous les weekend s’entretuent, et le journal France-Antilles, le lundi, vous annonce “meurtre en Guadeloupe, accident en Guadeloupe”.

La Guadeloupe malade ? La Guadeloupe malchanceuse ?

Un camarade avocat, aujourd’hui décédé, qui militait avec l’UGTG, nous disait : « trop de coïncidences tue le hasard ». Alors nous le disons, camarades, il y a bien une raison pour que nous ayons la vie dure. Ce qu’il nous reste donc à faire, dès à présent, c’est nous lever et nous battre, sans désespoir ni découragement. Le combat est engagé. Nous n’allons jamais nous agenouiller.

Adaptation du guadeloupéen au français par Awa Touma et JG. 


 

Sur la répression contre les syndicalistes en Guadeloupe : 

  • « Guadeloupe. Le procès du syndicaliste Elie Domota reporté au 6 juillet », L’Humanité.
  • « La justice Antillaise aux ordres », Mediapart.

Sur le terme « ethno-classe » utilisé en introduction, voir Sainton Jean-Pierre, Les nègres en politique : couleur, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe au tournant du siècle, Villeneuve d’Ascq, France, Presses universitaires du Septentrion, 1999, 2 vol

Photo originale : Julien Tack/AFP

[16 MARS 2018] Les sociétés matrilinéaires Luguru en Tanzanie : rencontre avec Jean-Luc Paul

Date : 16 mars 

Horaire : 20h -21h 30

Lieu : Pitch Me, 34 rue du surmelin, 75020 Paris

Événement facebook

Dans les sociétés Luguru des Hautes Terres de Tanzanie orientale, « quel que soit son sexe, le statut d’un individu dépend avant tout de son âge social, c’est-à-dire, du nombre de générations vivantes et intégrées dans les processus de production et/ou de reproduction qui l’encadrent ». C’est ce qu’a pu observer Jean-Luc Paul lors de son séjour, il y a une vingtaine d’années, en pays Luguru. Maître de conférences en anthropologie et ingénieur en agronomie à l’Université Antilles-Guyane, nous reviendrons avec lui sur le statut des femmes et leur rôle dans ces sociétés : « ambiarcales », « pseudo-matriarcales », quelles sont leurs particularités ? Au préalable, nous commencerons par lui demander de nous retracer l’historiographie de ces populations, comment imaginer leur genèse et leur évolution à partir des récits collectés auprès des « informateurs ». C’est qu’en effet, au cours de ses enquêtes, Jean-Luc Paul finit par arriver à la conclusion que « le père Mzuanda n’avait pas seulement écrit l’histoire des Waluguru, il l’avait également un peu faite » et que « un clan s’est prêté avec complaisance à la manipulation du mythe de son origine ».

Paul, Jean-Luc. « Anthropologie historique des Hautes Terres de Tanzanie orientale : stratégies de peuplement et reproduction sociale chez les Luguru matrilinéaires ». Karthala IFRA, 2003.

Pillage des ressources et néocolonialisme : de l’argent d’esclaves à l’or

Suite aux voyages de Christophe Colomb, l’invasion espagnole dévaste royaumes et régions entières, les dépeuplant et les brûlant. Les Indiens accueillent pourtant les chrétiens du mieux qu’ils peuvent, souvent en offrant hébergement, nourriture et quantité d’or. Les colons espagnols, quant à eux, répandent presque systématiquement la peur, massacrent, torturent ou brûlent les Indiens dès leur arrivée afin d’assurer leur domination et de faciliter leur colonisation.

Bartolomé de las Casas, un des rares à dénoncer cette extermination au moment des faits, décrira l’horreur avec laquelle ces tyrans décimèrent les populations originaires [1]. Les grandes puissances coloniales, le Portugal, l’Espagne, la France, le Royaume-Uni, la Hollande et la Belgique principalement, ont provoqué la mort d’une grande partie des populations autochtones des Amériques, d’Asie et d’Afrique afin d’en soustraire les ressources naturelles (or et argent en premier lieu), de les exploiter et d’en tirer un maximum de profit.

 

Milliards d’onces d’argent

 

En l’an 1545, la découverte de Potosí, une énorme mine d’argent de l’actuelle Bolivie (qui à l’époque appartenait au Pérou), marque le début de l’expropriation des richesses du sous-sol latino-américain. Vers 1571, on commença à employer le mercure pour amalgamer l’or et accroître son extraction sans présager pour autant les graves problèmes de pollution environnementale que cela supposait ni les dommages que cela allait engendrer sur les mineurs contaminés. En 1572, Francisco de Toledo, cinquième vice-roi du Pérou, fit élargir les rues, commença la construction de l’église de la Matriz et de la Casa de Moneda où, dès le 28 mars 1574, on frappait le métal en monnaie.

La ville de Potosí détenait le gisement le plus important du monde dans le ventre du Cerro Rico, « la colline riche », remplie d’argent. Son ascension est fulgurante. « Dix-huit mois après sa fondation, elle compte 14 000 habitants et vingt ans plus tard 100 000 ; au XVIIe siècle, elle en hébergera 160 000, et sera alors, avec Mexico, la ville la plus peuplée d’Amérique », nous dit Fernand Braudel[2]. En effet, à son apogée, vers 1580, Potosí, malgré la rudesse des conditions climatiques, compte plus d’habitants que Madrid, Séville ou Rome. Elle devient la ville est la plus peuplée du « Nouveau Monde » et la plus opulente de la région. Elle abritera 36 églises, plusieurs théâtres et écoles de danse, quantité de maisons de jeu et de somptueuses demeures appartenant aux riches colons espagnols.

Des milliards d’onces d’argent sont extraites par le travail forcé sous la colonisation espagnole. Des milliers d’esclaves africains ont été conduits de force dans les mines pour remplacer et pallier la perte de milliers d’autres indigènes morts au travail. L’extorsion de cet argent a servi à gonfler le trésor du roi Charles Quint, à alimenter les caisses du Royaume d’Espagne pour financer ses guerres et, au-delà de l’Europe, au développement du commerce avec la zone la plus développée de l’époque, l’Asie.

La monnaie issue du travail d’esclaves à Potosí contribua au développement du capitalisme et de la révolution industrielle. Mais à quel prix ? « Chaque peso frappé à Potosí a coûté la vie à dix Indiens, morts au fond des mines », écrivait Fray Antonio de la Calancha en 1638. Qu’en est-il de l’énorme quantité d’argent extrait de la mine de Potosí à la sueur des mineurs-esclaves amérindiens et africains lorsque l’on voit l’état de pauvreté de la ville du même nom [3] ?

Il est tout à fait raisonnable d’affirmer que l’expropriation des ressources et le commerce qui s’en suivit via la colonisation sont en grande partie à l’origine de la richesse actuelle des puissances coloniales. Pour ne prendre qu’un exemple, Bruxelles ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans le pillage opéré au Congo belge. Outre l’exploitation de la force de travail esclavagiste et la fortune colossale des métaux précieux extorqués, notamment or et argent, les Européens n’auraient pas eu accès à la soie et au coton, à la technique du verre soufflé, à la culture du riz ainsi qu’à celle de la pomme de terre, à la tomate, au maïs, au tabac, au piment, au cacao d’Amérique, aussi rapidement sans l’entreprise dévastatrice de la colonisation.

 

L’or au mépris de l’humain et de son environnement

 

Le pillage des matières premières se poursuit encore aujourd’hui dans les colonies ou ex-colonies : à Arlit, dans le nord du Niger, Areva exploite l’uranium depuis 1976. Aujourd’hui, une bonne partie de cette région, balayée par les vents de sable, est contaminée [4].

« La Terre est notre mère, l’or est son cœur. Si on lui arrache, elle meurt », résumait Aïkumalé Alemin, Amérindien wayana de la région du Haut-Maroni. Le mercure utilisé par les orpailleurs en Guyane française empoisonne les populations amérindiennes vivant en forêt tropicale guyanaise. En effet, les Amérindiens sont contaminés par les poissons qui constituent une grande part de leur alimentation. « De nombreuses études scientifiques pratiquées sur les Indiens wayana ont confirmé que le niveau de mercure est jusqu’à deux fois supérieur au seuil fixé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). (…) Si rien n’est fait à court terme, on va vers une forme de génocide », dénonçait en 2014 Jean-Pierre Havard, responsable de Solidarité Guyane.

Avec des salaires de misère, 3 tonnes d’or sont extraites chaque année de Guyane française au péril de la santé des populations autochtones et de leur environnement. Au total, dix ethnies seraient menacées d’empoisonnement au mercure dans les pays de la région. Au Pérou, la contamination au mercure dans les eaux des rivières de l’Amazonie, due aux mineurs illégaux, va au-delà des zones d’exploitation aurifère. Dans le cas de la communauté nahua, qui se trouve dans la région d’Ucayali, à l’est du Pérou, la consommation d’un poisson-chat, le Mota Punteada (Calophysus macropterus) de son nom local, dont l’organisme a la capacité d’accumuler le mercure présent dans l’environnement, est la cause de cette contamination qui provoque notamment des problèmes rénaux sérieux et des cas d’anémie.

Selon le ministère péruvien de l’Environnement, 40 tonnes de mercure sont rejetées chaque année dans les eaux de l’Amazonie péruvienne par les chercheurs d’or illégaux [5]. Reconnaîtra t-on un jour l’empoisonnement des terres et rivières comme une dette écologique dont les peuples autochtones sont les créanciers ?

Texte paru à l’origine sur le site du CADTM (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes), le 5 décembre 2017.  Republié ici avec l’aimable autorisation de l’auteur. 

Image : site minier aurifère de Yaou, à Maripasoula en Guyane, en 2011.  ©Jody Amiet. AFP 


Notes

[1]Bartolomé de las Casas, Très Brève relation de la destruction des Indes, publié en 1552.

[2]Braudel Fernand. Du Potosi à Buenos Aires : une route clandestine de l’argent. In : Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 3ᵉ année, N. 4, 1948. pp. 546-550.

[3]Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Pocket, p. 25. Cette histoire implacable du pillage d’un continent de l’écrivain uruguayen est parue pour la première fois en 1971 et fut aussitôt censuré dès l’instauration de la dictature militaire dans son pays en 1973, ainsi qu’au Chili ou en Argentine.

[4]La colère est dans le vent (54 min, 2016, Niger/Bénin/France), documentaire de Amina Weira, dont le père a travaillé 35 ans à la mine d’uranium d’Areva à Arlit, dans le nord du Niger.

[5]Eric Samson, « Pérou : état d’urgence déclaré en Amazonie pour pollution au mercure », RFI, 31 octobre 2016. http://www.rfi.fr/ameriques/20161031-perou-amazonie-mercure-eaux-rivieres-indiens-isoles-mota-punteada

Ayibobo Manno Charlemagne (1948-2017)

“Depi nan lansyen testaman esklav toujou goumen kont wa”

Depuis l’Ancien Testament, les esclaves ont toujours combattu les rois

 

Le dimanche 10 décembre 2017, Joseph Emmanuel Charlemagne dit Manno Charlemagne est décédé à Miami à l’âge de 69 ans. Manno, il n’y pas plus haïtien comme nom d’artiste, peut-être Ti-Manno, mais Manno n’avait rien de petit, son art le rendait géant.

Manno Charlemagne a fait vibrer pendant toute sa carrière les aspirations de justice du peuple haïtien, que ce soit en Haïti ou dans sa diaspora. Manno Charlemagne – incarnation de la passion haïtienne pour la liberté – fut un auteur, chanteur et compositeur dont les chansons deviendront des hymnes contestataires pour toute une génération.

L’exploitation, la contestation du pouvoir et l’exil  font partie des thèmes les plus importants de son oeuvre.

Leta pa jan sèvi

Le pèp ki tou touni

Malere k ap peri

Sa k pa jwi la vi

Men leta byen plase

Pou l kraze brize lè l vle

Enterè pi piti

Pou fè la boujwazi plezi

***

L’Etat ne sert à rien

Le peuple est nu

Les malheureux périssent

Ceux qui ne profitent pas de la vie

La main de l’État est bien placée

Pour écraser et briser à sa guise

Enterrer les plus petits

Pour le plaisir de la bourgeoisie

Leta Laboujwazi Lepep – Manno Charlemagne

Avant d’entamer sa carrière de musicien, Manno connait à l’âge de 15 ans la torture et l’emprisonnement dans les geôles de la dictature duvaliériste[1].  En plein régime sanguinaire, son premier Jazz[2], Les remarquables, fondé à la fin des années 60 (les autres membres sont Michel Placide, Toto et Gérard Blain) se produit régulièrement sur scène avec un répertoire composé de chansons contestataires de la dictature en place, ce qui vaut à lui et ses comparses d’être rapidement labellisés comme ennemis de la dictature.

A la fin des années 1970, il inscrit son art dans le mouvement artistique Kilti Libète[3], lequel valorise les traditions musicales twoubadou et paysannes haïtiennes, autant à travers les rythmes que les sujets abordés. Sorti deux ans avant son exil, en 1978, Manno et Marco est sans conteste son album le plus emblématique.

Mizè zanmi ki sa l vle di

Manje jodi pa di lavi

Ann di lanfè le paradi

E lespwa pou lè abriti

***

Mon ami, que veut dire la misère

Que manger aujourd’hui ne veut pas dire vivre

Qu’on invoque l’enfer ou le paradis

Et l’espoir pour les abrutis

Grangou Mize – Manno Charlemagne

Les albums de Manno Charlemagne sont la bande-son d’une génération. Une génération ayant grandi, survécu, fui ou péri sous la dictature des Duvalier. Une génération partie en exil avec la conviction du retour. Mais le temps fut long, et tout le monde n’a pas pu revenir. Certain-e-s sont resté-e-s aux Etats-Unis, au Canada, en France ou en Afrique de l’Ouest. Pour les autres, le retour ne fut pas aussi heureux qu’ils l’avaient espéré.

Mars 1986. À peine un mois après la chute de Jean-Claude Duvalier, Manno Charlemagne revient en Haïti. Il s’investit alors de plus belle dans la musique engagée. Puisant son inspiration dans le vaudou, il parcourt le pays du Nord au Sud.

En 1990, il choisit de soutenir Jean-Bertrand Aristide. A l’époque encore prêtre, son discours socialiste incarnait les espoirs de tout un peuple. Il devient l’un de ses conseillers, ce qui explique son deuxième exil après le coup d’État contre Aristide. Pendant ce nouvel exil, ses titres continuent d’accompagner la contestation politique dans une nouvelle période de crise de gouvernance.

En 1994, de retour en Haïti, il devient maire de la capitale, Port-au-Prince, en 1995 et ce, pour quatre ans . Un passage qu’il qualifiera lui-même d’erreur: passer d’artiste engagé et contestataire à représentant de la force publique. Son mandat de maire de Port-au-Prince fut bref, et ne marquera aucun changement notable, dans la ville la plus inégalitaire d’Haïti. Une ville, où les habitant-e-s  interagissent, croissent et commercent avec bourgeois-e-s local-e-s, diaspora de passage ou expatrié-e-s ( cadres d’entreprises, diplomates … ). Mais aussi humanitaires et personnel de l’ONU venus rendre opérante une nouvelle forme du néo-colonialisme : le complexe industriel de l’humanitaire[4].

 

Manno Charlemagne : Vu de là-bas

 

Je me suis souvent demandé pourquoi dans tous les albums de musique haïtienne, quel que soit le genre : rap, kompa, troubadour, rare, gede etc… il y a au moins un titre (si ce n’est tout l’album) sur Haïti. La transformation en biens de consommation marchande avançant partout, il s’agit dans la plupart des cas de s’assurer du succès des titres. Le patriotisme est une recette gagnante en Haïti, qu’il soit suivi d’actes ou non. Manno Charlemagne a fait de son art un compagnonnage pour les résistances du peuple haïtien, comme les tambours ont porté la révolution de nos ancêtres. Il a documenté la vie politique et sociale d’Haïti et du peuple haïtien. Il était ce qu’on appelle un atis total kapital.

Étant plus familière de Tabou Combo, Emeline Michelle, ou du Kompa[5] à l’adolescence, j’entretiens avec l’oeuvre de Manno Charlemagne une relation assez distante. Distante du fait de la génération: je suis née en Haïti en 1987, un an après la chute de la dictature. Un changement d’époque. Distance géographique: ayant grandi en France, l’accès à la culture haïtienne se faisait à la maison, à l’Eglise ou dans des rencontres haïtiennes. Distance de la langue: les chansons de Manno Charlemagne sont dans un kreyol qui me demande un peu de concentration pour comprendre les tournures de phrase. Mon oreille étant plus habituée au kreyol de la capitale ou celui d’Okap[6].

Ce qui me restera de Manno Charlemagne c’est la chaleur de la mélancolie. Le souvenir de mon père dans notre HLM, prenant soigneusement un vinyle, s’installant avec lenteur dans son fauteuil. Il semblait soupeser le temps pour évaluer toute la gravité de son existence, ici, en France. La seule chanson que je connais par cœur encore aujourd’hui (pour l’avoir entendu en boucle) est Mal du Pays.

Quand les princes du port gardent en main le sort
De milliers d’exilés malgré le mal du pays

Quand tu rêves la nuit exilé de ton île

Entends-tu tous ces cris ces rumeurs de ta ville

Les musiques dans les cours les jaseries des commères

Les enfants de carrefour et les vagues de la mer

Toi tu traines ta vie et ton mal du pays, ami

Le long de ces hivers tellement loin de la mer

Reviendras-tu là-bas chanter la liberté

Pour que meurent les rois qui l’avaient trafiquée

Pour que chantent à nouveau les espoirs de ton île

 

S’il existe un génie des peuples, Manno Charlemagne était incontestablement le produit du génie haïtien. Ce génie téméraire et parfois imprudent, jouant une poésie particulière. On ne saurait dire si c’était  son coeur qui résonnait avec la terre haïtienne, ou si habité par elle, il en traduisait les rythmes, les aspirations, le découragement mais jamais la résignation.

Manno Charlemagne qui voulait mourir dans son pays (chose impossible au vu de son état, les équipes médicales n’ont pas autorisé un transfert en avion-ambulance) sera enterré le 22 décembre prochain en Haïti, accompagné par un hommage de la nation haïtienne.

Que l’âme de Manno soit accueilli dans l’au-delà par les sons d’Assotor[7].

Pou Manno Charlemagne, Ayibobo[8].

 


Notes

[1] La dictature de François Duvalier (1958-1971). Succédé par son fils Jean-Claude Duvalier (1971-1986).

[2] Appellation employée en Haïti pour désigner un groupe de musique.

[3] Culture Liberté.

[4] Voir le film de Raoul Peck Assistance Mortelle.

[5] Musique haïtienne connaissant une renommée internationale avec des groupes historiques tels que Tabou Combo https://www.youtube.com/watch?v=2loEu5EMEkE.

[6] Cap Haitien, deuxième ville du pays.

[7] Le plus grand des tambours sacrés.

[8] Ainsi soit-il, Amen

Abolition de l’esclavage à la Réunion : trois questions autour de l’événement «Fèt Kaf» du 20 décembre à Paris

En quoi consiste l’événement et qui l’organise ?

 

Cet événement a pour but de réunir les réunionnais – mais tout le monde y est invité – pour réfléchir et discuter ensemble des luttes d’hier ou d’aujourd’hui, contre l’esclavage et ses conséquences sur la société réunionnaise actuelle. Nous sommes un groupe informel de réunionnais et réunionnaises, composé pour l’occasion de Michael Gence (réalisateur du film « Rassine Monmon, Papa », sur le BUMIDOM et les « Réunionnais de la Creuse »[1]), Françoise Vergès (auteure de Le Ventre des femmes. Capitalisme, Racialisation, Féminisme[2]), Olivya Martin (du site « Histoire Réunion »[3]) et moi, Sébastien Clain (également du site « Histoire Réunion »).

 

 

Peux-tu nous en dire un peu plus sur l’esclavage à la Réunion, l’abolition, et les enjeux politiques actuels autour de ces questions ?

 

Contrairement à ce que voudrait nous faire croire un mythe à la Réunion, l’esclavage sur l’île n’a pas été « plus doux » qu’aux Antilles. Le « Code Noir » est appliqué à la Réunion dès 1724. La violence coloniale esclavagiste est telle qu’il a provoqué rebellions et marronage. Très tôt dans l’histoire de l’île (les premières arrivées de colons se font dans la 2ème moitié du 17ème siècle), une partie des esclaves échappent à leur maître, et vont former des communautés Marron à l’intérieur de l’île, très montagneux et peu exploré. Ces communautés étaient une menace constante pour le système colonial : d’une part, cela donnait de l’espoir de liberté aux esclaves, mais de plus, des détachements de ces communautés menaient des raids contre les plantations.

C’était une telle menace que la Compagnie des Indes Orientales (qui a administré l’île jusqu’en 1764, avant que le Royaume de France ne récupère la gestion de l’île), organisa, sous la direction du gouverneur Mahé de La Bourdonnais, une chasse systématique et organisée contre les Marrons pour mettre un terme cette résistance. Une autre preuve, s’il en fallait encore, de la violence de l’esclavage sur l’île, c’était les rébellions. La plus grande révolte connue d’esclaves à la Réunion date de 1811 à Saint-Leu, durant la courte période où la Réunion était passée sous domination britannique. La répression contre les esclaves insurgés fut sanglante. Un film retrace l’histoire de cette révolte : « Elie ou les forges de la libertés »[4], ainsi qu’un court-métrage/clip du groupe Kréolokoz[5]. L’abolition qui arrive en 1848, dans les mains de l’émissaire de la République Sarda Garriga, est bien le premier à être appliqué à la Réunion. Si la première République française avait bien décrété l’abolition de l’esclavages dès 1794, celui-ci n’a jamais pu être appliqué à l’archipel des Mascareignes (Réunion, Maurice, Rodrigues) : les colons ont tout simplement renvoyé en France les émissaires venus promulguer le décret d’application.

20 décembre 1848 donc, Sarda Garriga promulgue l’abolition de l’esclavage à la Réunion, en n’oubliant pas auparavant de faire un tour de l’île pour rassurer les propriétaires, leur expliquer qu’ils auront bien des compensations suite à la perte de leurs esclaves. En parallèle, Sarda Garriga rend obligatoire pour tous les esclaves affranchis la possession d’un contrat de travail.

La mémoire de l’esclavage à la Réunion est restée taboue pendant longtemps. Aujourd’hui encore, où on pourrait penser que la célébration de la mémoire des ancêtres esclaves ne devrait plus poser de problème, il existe des tentatives de transformer cette journée du 20 décembre en quelque chose d’anodin, en « fête de la liberté », ou « fête du métissage »… au lieu de « Fèt Kaf » (Les Kafs sont les afro-descendants à la Réunion). Ce jour est férié à la Réunion. L’autre dérive à laquelle on assiste aussi, c’est une récupération commerciale de la Fèt Kaf, puisque les gens ne travaillent pas, les grandes enseignes sont, elles, grandes ouvertes…

L’africanité du peuple réunionnais est incontestable. Du fait de la part importante des esclaves déportés à la Réunion provenant de Madagascar, des Comores, du Mozambique ou d’autres régions d’Afrique, mais également de par la situation géographique de l’île, qui fait partie de l’ensemble des îles africaines de l’Océan Indien. Et pourtant, nous nous sentons « à part », sûrement « supérieurs » aux autres africains du continent ou même des îles alentours. Le peuple réunionnais a encore du chemin à faire pour se décoloniser, et  ne plus avoir honte de notre héritage africain.

 

Quelle est la suite prévue après ce rendez-vous du 20 décembre ?

 

Comme en mai à Lyon et le 2 décembre dernier à Paris, avec Michael Gence nous devrions bientôt organiser une nouvelle projection de son film à Toulouse. Plus d’infos bientôt via la page Facebook Histoire Réunion.

***

Rendez-vous mercredi 20 décembre à 18h30 à La Colonie !


Page facebook de l’événement : https://www.facebook.com/events/141630099800885/

[1] Plus d’informations sur le film ici  » https://rassinemonmonpapa.jimdo.com/voir-le-film/

[2] Un entretien avec Françoise Vergès autour de cet ouvrage est disponible ici https://la1ere.francetvinfo.fr/francoise-verges-luttes-outre-mer-contribuent-elargissement-droits-445351.html

[3] http://www.histoire-reunion.re/

[4] http://www.kapali-studios.com/portfolio_page/elie-ou-les-forges-de-la-liberte/

[5] https://www.youtube.com/watch?v=ZQtG4pGj00M

Rencontre avec Maryse Condé : « Je dirais comme Fanon, quittons cette Europe… »

Ces Nouveaux entretiens, dans lesquels se décèle toute la trame romanesque du Fabuleux et triste destin d’Ivan et Ivana, nous font entendre une « voix singulière » – pour reprendre le titre du très beau film documentaire consacré à l’écrivaine par Françoise Vergès[i] – et cela fait du bien. Maryse Condé, bien loin de l’hagiographie d’une négritude institutionnelle ou, à l’inverse, du réquisitoire catastrophé à l’encontre de l’Afrique postcoloniale comme le veut une tradition d’afropessimisme, continue de nous livrer une parole d’apaisement, à la fois moqueuse et engagée. C’est que, derrière le ton caustique, perce toujours une impatience fanonienne, ce qu’elle appelle, avec dérision, un « reste de militantisme ». Ce qui reste aussi, c’est une œuvre immense dans laquelle foisonnent des questions essentielles. L’écrivaine sait en jouer, parsemant ses romans de clins d’œil à ses engagements politiques.

Esclavage crime contre l’humanité, Capitalisme et esclavage, A quoi sert la littérature, Conscientisation des peuples opprimés, Méfaits de la mondialisation, Vers la libération de l’homme.

Au fond, les sujets abordés par La Lumière Aveuglante – ce « Centre de Recherches fondamentales » qui ouvre ses portes en Guadeloupe, avant de voir débarquer des CRS pour éteindre ce « foyer de radicalisation » – ce sont les sujets mêmes qu’aborde la romancière. Maryse Condé a en effet beaucoup réfléchi sur ces problématiques : comme journaliste-chroniqueuse à travers ses recensions d’ouvrages dans les revues panafricaines telle que Présence africaine ou Demain l’Afrique, dans ses articles et ses reportages publiés dans différents médias ; comme professeure, étant en quelque sorte la mère fondatrice du département des études francophones à la prestigieuse université américaine de Columbia, elle a introduit les textes de Aimé Césaire et Frantz Fanon, notamment, dans le corpus universitaire ; et comme romancière, le dernier exemple étant Le fabuleux et triste destin d’Ivan et Ivana paru en juin dernier.

Plus précisément, chaque intitulé est une allusion autobiographique : « Esclavage crime contre l’humanité », quand elle fut présidente du comité pour la mémoire de l’esclavage ; « Capitalisme et esclavage », d’après la thèse du premier ministre de Trinidad-et-Tobago, Éric Williams, Capitalism and slavery[ii], dont elle a traduit son Histoire de la Caraïbe[iii] avec son mari aux éditions Présence africaine à la demande de Christiane Diop[iv] ; « A quoi sert la littérature », clin d’œil à ses années de politisation marxiste quand Sartre était la figure parisienne anticoloniale de référence ; « Conscientisation des peuples opprimés, Méfaits de la Mondialisation », lieux communs des discours marxistes qui présiderent à sa politisation. Tout parodique que soit le nom même de cet espace de réflexion (« La Lumière Aveuglante ») et l’intitulé des séances (« Méfaits de la mondialisation »), il nous pose néanmoins en face de profondes et sérieuses réalités.

– Nous voilà arrivés, dit Hugo. C’est la cité André Malraux. Autrefois on appelait cet endroit les Mamadou. C’était du temps de Chirac qui en était très fier. Il n’avait pas hésité à faire installer l’électricité et l’eau courante pour des éboueurs qu’il faisait venir d’Afrique

– Quoi ! s’exclama Ivan mettant pied à terre. Il faisait venir des Africains pour vider les poubelles des Français !

Apparemment Ivan n’avait jamais entendu la célèbre chanson du brave Pierre Perret :

On la trouvait plutôt jolie Lily

Elle arrivait des Somalies.

Dans un bateau plein d‘émigrés

Qui venaient tous de leur plein gré vider les poubelles à Paris !

Hugo ne semblait nullement choqué.

– Chirac choyait ses éboueurs comme la prunelle de ses yeux. Aujourd’hui tout est dégradé. Les ascenseurs ne montent plus aux étages. Une flopée de dealers vend de la drogue dans les cages d’escalier.

Emmené par cette instance narrative incertaine, faussement naïve, un brin moqueuse, le récit nous dévoile l’envers, ici d’une chanson bien française, bien ordinaire, que semble découvrir Ivan ; ailleurs, l’arrière-plan géopolitique du destin de son père musicien venu en Guadeloupe le temps d’un concert et qui avait promis de les faire venir, avec sa sœur et sa mère, chez lui, au Mali, avant que le stock d’armes libyennes ne se déverse dans la bande Sahel jusqu’en Egypte.

Lansana relatait les tristes évènements qui avaient bouleversé sa vie et expliquait son silence. Après la mort du Colonel Kadhafi, des bandes armées jusqu’aux dents avaient envahi son pays et étaient descendues jusqu’à Bamako. A Kidal, leur quartier général, installé à la mosquée El Aqbar, prétendait changer le mode de vie et regénérer la religion.

Ce ravage que l’Occident a essaimé à travers le monde et que le gouvernement des multinationales participe à entretenir aujourd’hui, il « a pris ses quartiers, non à nos portes », écrit l’ancienne Garde des Sceaux Christiane Taubira, « mais au mitan de la cour »[v]. Et le réservoir vichyste[vi] dans lequel puisent les gouvernements successifs ne fait qu’accentuer les « troubles [qui] fleurissent sur le marais des inégalités sociales et des exclusions identitaires, à l’ombre de frustrations issues de discriminations et de rejet, en dépit d’efforts, de mérites et parfois de succès »[vii]. Telle est bien la toile de fond de cette fable sur la radicalisation dans la bande Sahel post-Kadhafi. Tout commence au commencement, « in utero » puis « ex utero », « in Africa », au Mali, et enfin « Out of Africa », en France là où se termine le récit : « Affaires d’utérus : on n‘en sort pas ». Avec la provocation et l’humour qui caractérisent son œuvre, Maryse Condé nous entraîne sur un chemin semé d’embûches et de rencontres inattendues comme ce couple de la dernière chance, « The Last resort, un havre de paix d’où le destin poussait Ivan aux épaules afin qu’il reprenne le cours chaotique et peu heureux de sa vie. ». Saura-t-il la saisir ?

Panafricaine depuis ce 6 décembre 1961 (Frantz Fanon meurt à Washington, deuil national dans la Guinée de Sékou Touré où habite alors l’écrivaine), afroféministe dans sa manière de donner à lire l’expérience des femmes noires et de questionner les mouvements féministes, mais avant tout anarchiste, la pensée qui traverse son œuvre ne se réduit à aucune école. Ainsi s’ouvrent les Nouveaux entretiens, plus de vingt ans après les premiers qu’elle avait accordés à Françoise Pfaff entre les Etats-Unis et la Guadeloupe :

Maryse : Dans ma vie, il n’y a pas eu d’évènements nouveaux qui lui donnent une direction différente. C’est aujourd’hui la même ligne, la même direction.

Françoise :  Et quelle est cette direction ?

Maryse : C’est celle de quelqu’un qui passe son temps à chercher la signification de tout ce qui se passe autour d’elle. Qu’est-ce qui s’est passé pour que le terrorisme et l’islam conquérant et militant apparaissent ?

Françoise : Tu as trouvé ta réponse ?

Maryse : Ma réponse, c’est que, pendant très longtemps, le monde a été dominée par l’Occident et qu’on n’entendait pas la voix des autres. Quand les autres ont pu enfin se faire entendre, ils l’ont fait sur un mode revanchard et punitif. Le silence auquel une partie du monde a été condamné l’a rendu violent et agressif.

Celle qui refuse d’être définie comme « nomade » ­­– nomade étant quelqu’un qui erre, rétorque-t-elle, qui ne sait pas où aller – continue d’arpenter les « crevasses », toutes ces « failles dans lesquelles un individu comme lui », Ivan, peut s’engouffrer et y respirer des miasmes morbides… Oui, elle a beaucoup, beaucoup voyagé, pour la simple et bonne raison qu’elle en a eu la chance et que c’est bien la seule manière pour espérer comprendre ce « beau monde cassé »[viii] dans lequel nous vivons explique-t-elle à Françoise Pfaff. Aujourd’hui retirée dans sa maison du Vaucluse qui ouvre sur un champ d’oliviers, elle voyage à bord de son imaginaire : après sa « sédentarisation forcée » du fait de « l’âge qui montait » et de la maladie, raconte-t-elle dans son autobiographie, « Je me mis à refaire en rêve certains de mes voyages ».

On a dit « nomade inconvenante »[ix]. Oui, mais inconvenante par rapport à quoi, à qui ? Maryse Condé n’écrit pas pour plaire aux âmes chagrines ou craintives. Son roman à peine publié, elle rebondit sur le discours d’Emmanuel Macron relatif à la colonisation dans une tribune du Nouvel Obs : « L’histoire du monde n’est pas finie », n’en déplaise aux capitalistes triomphants. « Déjà des esprits éclairés prédisent la mort de l’Occident. Un jour viendra où la terre sera ronde. Ce temps viendra. Il faut le croire ». La fin de la suprématie blanche que nous annonce Michel Onfray dans Décadence[x]… pour beaucoup de monde, c’est une bonne nouvelle commente malicieusement Fary sur le plateau de On n’est pas couché.

La lecture croisée de ces Nouveaux entretiens avec son dernier roman constitue une belle porte d’entrée pour qui veut réfléchir avec Maryse Condé. Ce précisément pourquoi elle continue d’écrire grâce à l’assistance de son mari Richard Philcox : « je veux simplement que les gens pensent avec moi » explique-t-elle au cours de ces derniers entretiens. Françoise Pfaff est professeure à Howard : cette université, membre de la Black Ivy league, accompagne de nombreux doctorants et compte de célèbres anciens étudiants tels que Toni Morrison et Ta-Nehisi Coates. Elle partage avec Maryse Condé une même admiration pour le cinéma de Sembène Ousmane sur lequel elle a beaucoup écrit[xi]. Il n’empêche, c’est « avec une certaine pétulance », comme le note Madeleine Cottenet-Hage dans la préface, que l’écrivaine rejette les interprétations symboliques que lui propose Françoise Pfaff et la renvoie à ses « lectures personnelles ». Ces entretiens, davantage qu’une explication de texte, sont une incitation à les lire ; les réponses et les silences de l’écrivaine nous en donnent les clefs.

En quittant Maryse Condé, nous est revenue cette note que rédige Fanon lors de la traversée du Sahara : « plus je pénètre les cultures et les cercles politiques, plus la certitude s’impose à moi que le plus grand danger qui menace l’Afrique est l’absence d’idéologie ». Peut-être que le destin d’Ivan et Ivana est le signe de cette absence, que ce sentiment d’injustice et cette volonté de révolte, faute d’être aiguillonnés par une « idéologie forte », pave la voie à un nihilisme grinçant. Pas de Marcus Garvey, de Malcolm X, de Fidel Castro, ni de Fanon ou même de Césaire sur sa route. Mais un « revenant »[xii] qui, ayant perdu sa femme sous les bombardements de la coalition internationale, cherche à « lutter contre les idées occidentales » et lui « expose la supériorité de certaines formes de pensées »…

A l’origine de ce roman, Clarissa Jean-Philippe. Née à Sainte-Marie, en Martinique, cette jeune policière est tombée sous les balles de Amedy Coulibaly, d’origine malienne, parce qu’il était « en lutte avec le pouvoir français », leur ancienne métropole à l’un et l’autre, constate amèrement Maryse Condé. « J’ai pleuré quand Amedy Coulibaly a tué deux noirs » nous confie-t-elle. A travers Clarissa, l’écrivaine a voulu s’interroger sur ce mot, radicalisation, à force de l’entendre tourner et retourner dans toutes les bouches, « Qu’est-ce que c’est ? »

L’itinéraire choisi par Fanon pour éviter l’embuscade françafricaine dans le cadre de sa mission d’ambassadeur pour le Gouvernement provisoire de la République algérienne en 1960 (Source : David Macey, Frantz Fanon, une vie, La Découverte,  2011, p. 456-472).

 

Frantz Fanon, « guerrier-silex », (20/7/1925 – 6/12/1961)

Le Fabuleux et triste destin d’Ivan et Ivana, Jean-Claude Lattès, juin 2017

Nouveaux entretiens avec Maryse Condé, écrivain et témoin de son temps, Karthala, 2016

Entretiens avec Maryse Condé, Karthala, 2016 (réimpression)


[i] « Maryse Condé : Une voix singulière / Maryse Condé : A Voice of Her Own) », mis en ligne par Île en île : https://www.youtube.com/watch?v=hAb8RyzR9uo.

[ii] Capitalisme et esclavage, Présence Africaine, 1968 : http://www.presenceafricaine.com/livres-histoire-politique-afrique-caraibes/597-capitalisme-et-esclavage-270870219.html.

[iii] L’Histoire des Caraïbes : de Christophe Colomb à Fidel Castro, 1492-1969, Présence Africaine, 1975 : http://www.presenceafricaine.com/livres-histoire-politique-afrique-caraibes/610-histoire-des-caraibes-2708703137.html.

[iv] A propos de ce livre essentiel, elle se souvient : « Mme Diop m’a demandé de faire une traduction du livre d’Éric Williams ». A ce moment, elle travaillait aux éditions Présence africaine et il s’agissait d’un « travail comme tant d’autre » raconte-t-elle à Françoise Pfaff. Que le livre fût aussi bon, les arguments à ce point étayés, « Mme Diop ne s’y attendait pas ». La thèse soutenue par Williams prolonge les idées développées par C.L.R. James, notamment, et leur donne une armature rigoureuse sur laquelle viennent butter les historiens conservateurs, qui refusent de reconnaître les racines négrières de ce qu’ils appellent « révolution industrielle ». En France, au moment des débats autour de la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, Maryse Condé nous explique que « c’est pour ça qu’il y a eu ce hiatus entre le 10 mai et le 23 mai », c’est-à-dire « entre les souffrances des ancêtres et la contribution malheureuse de l’esclavage à la richesse de l’Europe ». Ce qu’il faut bien voir, conclut-elle, c’est qu’ « il est facile de pleurer sur les malheurs des Noirs, il est plus dur de demander des réparations ».

[v] Christiane Taubira, Nous habitons la Terre, Philippe Rey, 2017, p. 16 : http://www.philippe-rey.fr/livre-Nous_habitons_la_Terre-337-1-1-0-1.html.

[vi] Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, Seuil, 2015 : http://www.seuil.com/ouvrage/qui-est-charlie-emmanuel-todd/9782021279092 ; Delavigne Jean-Claude, « Le « djihadisme » : une maladie mentale ? Quand Gérard Collomb veut faire de la psychiatrie un auxiliaire de police », in NPA2009, mis en ligne le 6/9/17, consulté le 8/9/17 : https://npa2009.org/actualite/sante/le-djihadisme-une-maladie-mentale.

[vii] Christiane Taubira, op. cit., p. 17.

[viii] D’après l’écrivain Fiston Mwanza Mujila, auteur de Tram 83, Métailié, 2014 : https://editions-metailie.com/livre/tram-83/.

[ix] Maryse Condé : Une nomade inconvenante, ouvrage collectif sous la direction de Madeleine Cottenet-Hage et Lydie Moudileno, Ibis Rouge, 2002 : http://www.ibisrouge.fr/fr/livres/maryse-conde-une-nomade-inconvenante.

[x] Michel Onfray, Décadence : Vie et mort du judéo-christianisme, Flammarion, 2017 : https://editions.flammarion.com/Catalogue/hors-collection/philosophie/decadence.

[xi] The Cinema of Ousmane Sembène, Greewood Press, Wesport, 1984 ; « The Uniqueness of Ousmane Sembene’s Cinema », in Contributions in Black Studies, Vol. 11, Article 3 : http://scholarworks.umass.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1062&context=cibs.

[xii] David Thomson, Les Revenants : Ils étaient partis faire le jihad, ils sont de retour en France, Seuil, 2016: http://www.seuil.com/ouvrage/les-revenants-david-thomson/9782021349399.

[29 NOVEMBRE 2017] Afrodescendants: retrouver nos racines avec nos gènes ? Rencontre avec César Fortes-Lima

Date : mercredi 29 novembre

Horaire : 20h – 22h

Lieu : Pitch me; 34 rue du surmelin, 75020 Paris

Dans le cadre de la décennie internationale des personnes d’ascendance africaine (2015-2024), à l’initiative de l’UNESCO , le Pitch Me et la revue Critique Panafricaine invitent le chercheur cap-verdien César Fortes-Lima à venir présenter son travail en histoire génétique des populations. Par la lecture des travaux de Richard & Sally Price, il s’est passionné pour les sociétés Neg Mawon du Suriname, notamment, dont il a voulu amplifier l’historicité en les connectant de manière fiable et précise à la région dont ils furent déportés (Dahomey, Bénin).

Il y a quelques semaines, paraissait un communiqué de presse du CNRSpour annoncer la publication de son article dans la prestigieuse revue The American Journal of Human Genetics : « Histoire génétique | A la recherche des racines africaines des communautés Noirs Marrons ».

La rencontre se fera en espagnol, langue maternelle de César, l’interprète Lucia Gomez Amorocho fera la liaison en français.
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« Nowadays, genetic data has proved to be a useful way of supplementing the inadequate historical documents regarding to the origin and ethnicity of enslaved Africans. Indeed, genetic data is increasingly being used to reconstruct ancestral origins and to identify family ties, even when they extend back for hundreds of years. Heritage is, however, too complex to be reduced to simple genetic sequences. With respect to the transatlantic African diaspora, genetic data are proving to be important complement to historical, linguistic, ethnographic, and archaeological data in family tree reconstructions. In conjunction with data from other disciplines, genetic data can give more robust information on : the African diaspora and African migration ; evidence for gene flow between Africans groups and non-Africans groups ; and evidence for genetic drift and in some cases founder effects. »

Cesar Fortes-Lima, Tracing the genetic origin of African descendants from South America : Ethnic origins of enslaved Africans deported four centuries ago to French Guiana, Suriname, Brazil and Colombia, Editions Universitaires Européennes (EUE), 2016, p. 51.

Contre le franc CFA : un RDV le 11 novembre à 14 h à Saint Denis (93) expliqué en trois questions

Qui sont les organisateurs de l’évènement du 11 novembre ?

Nous sommes un groupe de militant.e.s issu.e.s de la diaspora africaine et afro-descendante. Notre engagement contre le franc CFA depuis la France n’est pas sous la direction d’une association ou d’une organisation politique en particulier, même si nous avons écrit un appel envers la diaspora afro pour lequel nous avons sollicité la signature d’organisations panafricaines et luttant contre la négrophobie en France. Nous nous sommes rassemblé.e.s parce que  les mobilisations contre le franc CFA trouvent un second souffle sur le continent africain, et il nous paraît normal et nécessaire que ces luttes panafricaines trouvent un relai, ici, en France. Cette monnaie coloniale est la partie visible de l’iceberg nommé FrançAfrique, un système néo colonial bien français qui asservit les peuples. C’est autour de ce constat et de notre volonté de soutenir le droit à l’autodétermination des peuples d’Afrique et des colonies françaises départementalisées (les Antilles, la Réunion, la Guyane, Mayotte et la Nouvelle Calédonie) que nous nous sommes réuni.e.s.

Quel est le but du rassemblement du 11 novembre ?

Nous voulons participer à la visibilisation de la question du franc CFA en France et dénoncer les politiques impérialistes que subissent nombres de pays africains. Pour cela nous diffusons beaucoup de contenus sur notre page facebook, comme notre quizz qui permet en 10 questions d’aborder de façon ludique les connaissances de base sur le franc CFA. Nous constatons que ce sont des sujets méconnus et peu discutés. Pourtant, sous différentes modalités, les populations africaines et la diaspora font face au même système capitaliste et raciste. Nous avons conscience que cette lutte est à construire ici et que notre destin est intimement lié à celui du continent africain. La diaspora doit donc apporter des solutions concrètes de soutien aux luttes du continent. Le 11 novembre sera l’occasion de se rencontrer et de discuter entre personnes qui se sentent concernées et impliquées dans le combat contre la FrançAfrique et l’impérialisme dans son ensemble.

Nous avons choisi cette date car en novembre le président de la Françafrique Macron se rendra au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire. Le rassemblement sera donc l’occasion de dénoncer cette visite et la gestion coloniale des pays africains et des colonies départementalisées par la France.

Concrètement le 11 sera un moment de convivialité, de partage, d’échanges et de rencontres pour apprendre sur le franc CFA et entamer ensemble une réflexion sur des moyens de luttes efficaces qui permettront d’aider nos soeurs et frères du continent. Nous mettrons en place de petits ateliers de discussion et à disposition des pancartes pour un shooting photo 100% afro !

La gare de Saint Denis est un lieu de passage idéal pour se rencontrer et créer un espace de discussion entre membres des diasporas africaine et afro descendante. Nous avons la volonté de renouer avec une forme d’engagement qui sort des centres villes et des universités et qui donne la première place à toutes les personnes concernées. C’est selon nous la garantie d’une lutte efficace et pérenne.

Et après ?

Comme indiqué précédemment, notre action est continue grâce aux réseaux sociaux. Rendre l’information accessible et dénoncer les mécanismes néocoloniaux est au cœur de notre démarche. Rassembler la diaspora africaine et afro caribéenne afin d’apporter un soutien et un relai efficaces aux mobilisations du continent africain est aussi une nécessité. Nous souhaitons donc organiser d’autres évènements participatifs, avec d’autres organisations luttant contre les différentes formes d’impérialisme. Le 25 novembre, date proche du voyage de Macron, nous envisageons de mettre en place une projection ainsi que des ateliers de réflexion. Nous communiquerons prochainement sur ce point !

Retrouvons-nous le 11 novembre à 14h à la Gare de Saint-Denis ! 


Plus d’informations : 

Sur Facebook: Soutien aux Mobilisations contre le Franc CFA

Sur Twitter: @AntiFrancAfrik

Lien pour le 11 novembre 

Appel pour la mobilisation de la diaspora contre le Franc CFA

Quizz sur le Franc CFA réalisé par les organisateurs du 11 novembre  

Un « pas de côté » dans la révolution burkinabè : le défi écologique et son héritage en Afrique subsaharienne

Existe-t-il quelque chose comme une écologie du Sud ? C’est la thèse que défend le philosophe algérien Mohammed Taleb dans son livre L’écologie vue du Sud, Pour un anticapitalisme éthique, culturel et spirituel[1].

Il définit cette écologie comme «une écologie d’alternatives (face à la crise) et une écologie de résistance (face à l’hégémonie de l’écologie occidentale)» reposant sur quelques spécificités : « importance de la dimension spirituelle et culturelle, tonalité sociale et populaire de l’écologie, mobilisation des femmes pauvres, notamment paysannes, critique morale du capitalisme ».

Pour Mohammed Taleb, il s’agit de montrer que les peuples du Sud sont de véritables « producteurs de significations, des créateurs d’analyses, des inventeurs de solutions alternatives »[2].

Le continent africain regorge d’expériences écologiques passionnantes qui sont autant de réponses aux brutalités destructrices que subit la nature, sous les coups de boutoir de l’impérialisme politique et économique.

Ces expériences sont aussi des témoignages de la vitalité politique, sociale et culturelle de l’Afrique, de la capacité d’action et de résistance des populations africaines.

La révolution burkinabè représente une de ces archives pour les luttes présentes et à venir. Ses apports multiples dans les champs de la pensée politique, du militantisme et de la culture sont  encore à exhumer.

Hériter, c’est en effet lutter contre l’effacement et l’oubli, recueillir l’héritage, se le réapproprier, l’enrichir, le transformer. C’est l’ouvrir au présent, à l’engagement et à l’action politique comme ressource, source tout à la fois de pensées et de combats.

Ces années 80 ont, en effet, produit un corpus d’idées, une tradition de combats et de luttes au sein de laquelle la question environnementale occupe une place de choix.

« L’impérialisme est le pyromane de nos forêts et de nos savanes »

C’est sur fond de politiques néolibérales[3] et de « crise de la dette » généralisées à l’ensemble du continent africain que Thomas Sankara, jeune militaire de trente-quatre ans, devient le président du Conseil national révolutionnaire le 4 août 1983.

De 1983 à 1987, le Burkina Faso devient le laboratoire d’une expérience politique panafricaine, internationaliste et révolutionnaire.

L’engagement écologique de Thomas Sankara se manifeste à la fois par des discours et des actes[4].  Des discours, on retiendra principalement celui prononcé lors de la conférence internationale sur l’arbre et la forêt à Paris en 1986, véritable morceau de bravoure rhétorique qui vaut aussi bien comme bilan  écologique provisoire de la révolution que comme chantier et plan d’action pour un « Burkina vert ».

Sankara commence tout d’abord par constater que « le Burkani Faso est incontestablement un des rares pays de cette planète qui est en droit de se dire et de se voir comme le concentré de tous les maux naturels que l’humanité connaît encore en cette fin du vingtième siècle ».

Partant de la réalité des « huit millions de Burkinabè » qui ont « regardé mourir des mères, des pères, des filles et des fils que la faim, la famine, la maladie et l’ignorance décimaient par centaines », qui ont vu se dessécher « les mares et les rivières », il peut alors légitimer la révolte de la conscience morale « qui est née, qui a longtemps mûri et qui a éclaté enfin de manière organisée dans la nuit du 4 août 1983 sous la forme d’une révolution  démocratique et populaire ».

Devenu président, Sankara se fait « l’humble porte-parole » du peuple burkinabè sur la scène internationale, la voix indignée et résolue d’un peuple qui a décidé de prendre son destin en main, de faire de « l’eau, l’arbre et la vie » des « données fondamentales et sacrées de toute l’action du Conseil national de la révolution »[5].

Le leader politique s’efface derrière ce peuple dont il rappelle, dans un inventaire minutieux, les nombreuses initiatives : plantation d’arbres, réalisation de forages, sédentarisation du bétail, création d’un ministère de l’Eau après le ministère de l’Environnement et du Tourisme.[6]

Cet inventaire est l’occasion pour Sankara de construire l’ethos d’un peuple responsable, à l’attitude prospective, doté d’une disposition à anticiper, aussi bien lorsqu’il évoque les dix millions d’arbres plantés « dans le cadre d’un programme populaire de développement de 15 mois qui fut notre premier pari en attendant le plan quinquennal »[7] que lorsqu’il annonce que « du 10 février au 20 mars prochain, plus de 35 000 paysans (…) suivront des cours intensifs d’alphabétisation en matière de gestion économique, d’organisation et d’entretien de l’environnement »[8].

Ce discours a valeur de témoignage pour l’Afrique et pour le monde : témoigner qu’un autre monde est possible, que le vieux rêve marxiste de « transformer le monde » est à portée de main pourvu que les aspirations populaires à la justice et à la liberté se concrétisent dans des organisations autogérées, des collectifs (urbains, villageois) qui prennent part aux décisions qui les concernent.

Politique habile, Sankara n’en oublie pas le sens de la diplomatie lorsqu’il rend hommage au « peuple français, à son gouvernement et en particulier à son président, monsieur François Mitterand, pour cette initiative qui traduit le génie politique et la lucidité d’un peuple toujours ouvert au monde et sensible à ses misères »[9] sans renoncer pour autant à nommer le mal, « le pillage colonial » et « l’impérialisme » dont la Françafrique constitue un rouage essentiel[10].

Son discours se veut également offensif par des pointes acerbes dirigées tout à la fois contre « les accords léonins et les conditions draconiennes des banques et organismes de financement »[11], le progrès « anarchique et criminellement oublieux des droits des autres »[12] ou les théories malthusiennes des Afropessimistes de tous bords.

Dans une conclusion audacieuse, il  définit la lutte écologique comme une lutte à la fois « populaire », « démocratique » et « anti-impérialiste» parce que «l’impérialisme est le pyromane de nos forêts et de nos savanes ».

La problématique de l’arbre et de la forêt, poursuit-il, « est exclusivement celle de l’équilibre et de l’harmonie entre l’individu, la société et la nature ». A rebours du dualisme simpliste qui oppose sommairement Nature et Culture, Thomas Sankara souligne ici  leur étroite imbrication, leur corrélation dialectique et, partant, la dimension éminemment  culturelle de la lutte environnementale en Afrique .

Il y va , en effet, d’une certaine conception du monde, notamment du respect du vivant dans la nature et des droits de la sensibilité dans notre rapport  au monde.

C’est que cette nature perçue, sentie, éprouvée, se trouve intégrée dans les rituels ancestraux du corps et de l’esprit:

Le reboisement [est] l’acte positif pour recréer la nature. Nous avons ordonné que toutes les villes, tous les villages aient un bosquet d’arbres. Dans la tradition africaine, existait une forme de préservation de la nature, un système socio-économique : le bois sacré. On y accomplissait un certain nombre de rites initiatiques. D’un point de vue mythique et animiste, ces bois avaient une puissance supposée qui les protégeait. Mais en même temps que ces valeurs ont cédé la place au modernisme, à un certain cartésianisme et même à d’autres religions, en même temps la protection a manqué et ces bois ont disparu. Les écrans qu’ils constituaient ont sauté et la désertification a, naturellement, pu faire son chemin plus rapidement encore. C’est une des raisons qui nous a poussés à créer ces bois. Et bien que nous ne réussissions pas à leur donner le contenu religieux d’antan, nous essayons de leur attribuer une valeur sentimentale qui soit équivalente. Ainsi tous les événements heureux sont marqués par une plantation d’arbres : un baptême, un mariage, une cérémonie[13].

Cette campagne pour le reboisement s’inscrit  dans la profondeur des traditions culturelles communautaires, au sein de référents historiques communs que Sankara réinterprète à l’intérieur de cadres politiques et sociaux neufs, proche en cela de la définition que donne Paul Gilroy de la tradition comme «Même changeant »[14]situé entre identité et différence, enracinement et cheminement.

C’est ainsi au nom d’une expérience proprement africaine de la nature que la révolution écologique se trouve incluse dans un combat politique, social, économique et culturel. On accordera donc une attention toute particulière aux cosmologies africaines, à l’importance du culte de la force de vivre caractéristique des religions traditionnelles  d’Afrique noire.

Thèse cruciale pour le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne car « de l’ontologie de la force vitale découle une éthique dont la proposition de base pourrait être ainsi formulée : « Agis toujours de manière à intensifier la force de vivre de tous les « muntu » (ou de tous les muntu appartenant à ton groupe »). Ainsi le mal est la diminution de la force de vivre d’un muntu, le bien son augmentation ; et le devoir traduit l’obligation de faire le bien ainsi défini »[15].

A la confluence des ordres philosophique, politique, moral et spirituel, l’œuvre et la pensée écologiques radicales de Sankara en font un « héritier révolutionnaire »[16] des luttes panafricaines d’Amílcar Cabral, de Patrice Lumumba et de Kwame Nkrumah dont il avait, par ailleurs, à cœur de relancer le projet d’unité continentale :

Le panafricanisme, dans sa conception pure, a été un grand espoir pour, non seulement les Africains, mais pour les Noirs de la diaspora (…) je pense que c’est un problème, une question très sérieuse pour les Africains, s’ils veulent véritablement s’affranchir de toute domination étrangère. Tout le monde constate aujourd’hui avec amertume, face aux méfaits et autres exactions de l’impérialisme en Afrique, que Nkrumah avait très bien raison d’aller de tous ses vœux à l’unité du continent. Néanmoins l’idée demeure et il nous appartient, il appartient aux patriotes africains, de lutter partout et toujours pour sa concrétisation. Il appartient à tous les peuples panafricanistes de reprendre le flambeau de NKrumah pour donner espoir à l’Afrique[17].

Cet appel à la « révolution africaine et internationaliste »[18] sous la forme notamment du « front uni contre la dette » restera lettre morte de son vivant. Mais si « la révolution sankariste, inachevée, rejoint les différents mouvements radicaux panafricanistes qui n’ont pu trouver les moyens de s’étendre dans l’espace et de se perfectionner dans la durée »[19], elle reste un héritage encore très vivant au Burkina Faso[20], en Afrique et dans le monde.

Dynamiques écologiques contemporaines 

L’héritage de la lutte environnementale en Afrique est aujourd’hui « largement prise en charge par les mouvements de la paysannerie et les secteurs de la société civile qui ont compris qu’il ne peut y avoir de préservation de l’environnement sans une défense des communautés rurales qui sont aux premières lignes »[21].

Ainsi de l’Alliance pour la souveraineté alimentaire en Afrique, « coalition de réseaux à l’échelle du continent, représentant des petits producteurs, pasteurs, chasseurs-cueilleurs, peuples indigènes, syndicats et associations écologistes »[22] qui lutte tout à la fois contre  l’implantation d’une agriculture industrielle, le développement des semences transgéniques[23] et la dépendance accrue vis-à-vis des grandes firmes.

La Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain (COPAGEN)  se consacre quant à elle à « structurer la résistance paysanne en Afrique de l’Ouest face à l’accaparement des terres et à promouvoir les semences traditionnelles locales pour assurer aux paysans une véritable autonomie ».[24]

Née en 2004, elle rassemble organisations paysannes, mouvements de consommateurs, associations de développement, syndicats, mouvements des droits de l’homme, organisations de jeunes, de femmes, du Bénin, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée Bissau, de la Guinée Conakry, du Mali, du Niger, du Sénégal, et du Togo.

A l’échelle des pays, des paysans s’organisent collectivement pour défendre leur droit à la terre et à leurs moyens de subsistance[25].

Ces luttes sociales s’inscrivent dans le temps long des mouvements de contestation paysanne de l’époque coloniale réclamant le retour des terres au régime commun face à l’exploitation capitaliste. Il s’agit toujours de lutter contre la même stratégie d’accumulation par dépossession[26], à savoir la transformation d’un secteur non capitaliste de la société en secteur capitaliste, le triomphe de la logique privée du marché sur les formes d’organisation collective.

C’est précisément contre cette privatisation des biens communs que les communautés paysannes luttent obstinément en Afrique[27]. Une cartographie  détaillée de cet accaparement des terres[28] africaines permet de préciser l’ampleur du phénomène ainsi que les principaux pays concernés: Madagascar (3,7 millions d’hectares), l’Ethiopie (3,2 millions d’hectares), la République démocratique du Congo (2, 8 millions d’hectares), la Tanzanie (2 millions d’hectares), le Soudan (1, 6 million d’hectares) etc.

Une appproche panafricaine et politiquement efficace de ces réalités nécessite une conscience  globale du devenir africain et de ses défis.

Pour une révolution  panafricaine globale

La question environnementale est, en effet, inséparable d’autres fronts de lutte, comme l’a bien souligné Thomas Sankara : la souveraineté politique et la souveraineté économique[29] notamment, qui dépendent en grande partie de la souveraineté monétaire.

La sortie du franc CFA est un enjeu capital et les récentes mobilisations[30] en Afrique et dans la diaspora témoignent de la conscience grandissante des effets funestes d’une monnaie (post)coloniale créée à la fin de la Seconde Guerre mondiale, par un décret du général de Gaulle le 25 décembre 1945.

Outil de domination au service des intérêts français, le franc CFA représente une amputation de souveraineté empêchant toute politique monétaire en dehors de limites étroites et rigides définies de l’extérieur, comme l’explique l’historien Amzat Boukari-Yabara[31].

Il  constitue  un obstacle durable à tout véritable projet de développement pour l’Afrique et les Africains. Pourtant, la bataille monétaire n’épuise pas la complexité des défis auxquels sont confrontés les Africains et Afrodescendants.

Cette complexité du réel africain nous oblige à envisager le champ des luttes comme un emboîtement de problématiques solidaires, à l’instar des poupées gigognes dont les figurines s’imbriquent les unes dans les autres.

Les revendications écologiques, par exemple, ne sont pas sans lien avec un autre grand combat sankariste, celui de la dette, à travers notamment la notion de « dette écologique », comprise dans une logique de torts et de réparations historiques.

Cette notion chère aux mouvements pour la justice climatique a non seulement le mérite  d’insister sur l’exploitation écologique du Sud par le Nord mais elle permet également de réintroduire de la symétrie dans des rapports de pouvoir profondément asymétriques, grevés du poids d’une dette africaine exorbitante et illégitime.

De même, l’enjeu de la souveraineté monétaire -pour que celle-ci soit véritablement effective, implique-t-il de s’interroger sur la cartographie africaine et la question politique du regroupement régional et continental.

Question imparable et d’autant plus impérieuse que l’offensive vigoureuse des États occidentaux et de leurs multinationales affaiblit le peu qu’il reste d’États prévaricateurs, dont les dirigeants fantoches restent largement coupés des aspirations populaires à une indépendance réelle.

Rompre avec le fatalisme néolibéral et son espace-temps unidimensionnel suppose alors pour l’Afrique d’élargir le champ de l’imaginaire et des possibles, de pratiquer l’art ingénieux du voyage (à la fois déplacement dans l’espace et traversée de l’histoire), de reprendre les élans révolutionnaires du passé et du présent, d’ici et d’ailleurs, pour nous faire « les héritiers de toutes les révolutions du monde, de toutes les luttes de libération des peuples du tiers monde »[32].

De ce point de vue, l’expérience de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) peut offrir de nouvelles perspectives de développement à l’Afrique.

Créée en 2004 sous l’impulsion des gouvernements cubains et vénézuéliens, l’ALBA (aube en espagnol) est un projet politique et économique d’intégration régionale[33] inspiré du bolivarisme, projet d’unité des pays latino-américains fondé sur l’héritage de Simón Bolívar[34], figure majeure de l’émancipation des colonies espagnoles d’Amérique du Sud.

L’Alliance, qui constitue un contrepoids géopolitique à la Zone de libre-échange des Amériques (ALCA)[35] soutenue par les Etats-Unis, vise avant tout à promouvoir la coopération et la solidarité, à lutter contre les inégalités sociales et à transformer les conditions de vie  des populations grâce à  un ensemble cohérent de mesures concertées: mise en place de programmes communs de santé et d’éducation ; création d’une nouvelle banque de coopération (Banco del Alba) et d’entreprises communes (Grannationales) ; élaboration d’une monnaie virtuelle commune, le Sucre ; mise en commun de ressources (plan PetroCaribe) ; lancement d’une chaîne de télévision latino-américaine, Telesur, pour renverser le monopole médiatique du Nord.

Cette  dynamique régionale « basée sur le principe de complémentarité (l’exact inverse du principe de concurrence du FMI et de la Banque Mondiale) met les acquis de chacun au service de tous »[36].

Le sociologue Saïd Bouamama en tire trois leçons pour l’Afrique : développer les échanges avec les puissances émergentes pour diminuer la dépendance aux impérialismes[37] ; reconnaitre la diversité ethnique et culturelle comme une richesse : traitement égalitaire de toutes les nations, de toutes les cultures, de toutes les ethnies[38] ; s’appuyer sur l’expérience et le savoir des mouvements sociaux[39].

Ceci afin de sortir du paradoxe soulevé par Kwame Nkrumah il y a tout juste cinquante ans :

« l’Afrique constitue un paradoxe qui illustre et éclaire le néo-colonialisme. Sa terre est riche, pourtant les produits qui viennent de son sol et de son sous-sol vont enrichir non pas les Africains, mais des individus et des groupes qui travaillent à l’appauvrissement de l’Afrique »[40]


A lire sur Critique Panafricaine : Vers la vérité et la justice sur l’assassinat de Thomas Sankara ?


[1] Paris, Sang de la terre, 2014. Beaucoup de mes informations sur les mobilisations sociales autour de la question environnementale dans le Sud sont issues de cet ouvrage.

[2] Op.cit., p.13-14.

[3] Réduction des dépenses publiques, privatisation des biens publics, ouverture des frontières à la concurrence et aux capitaux étrangers.

[4] C’est ce que montre bien le documentaire de Christophe Cupelin, Capitaine Thomas Sankara (2014) : une révolution en actes. Voir aussi Thomas Sankara, l’homme intègre (2006) de Robin Shuffield.

[5] Thomas Sankara, Thomas Sankara parle, New York, Pathfinder, 2007, p.270-271.

[6] Pour un bilan de la révolution burkinabè sur la question environnementale, lire la communication de Fidèle Kientega, « Sankarisme et environnement », prononcée en 2009 dans le cadre de la première édition du Thomas Sankara Revival, initié par le reggaeman burkinabè Sams’K Le Jah. Le Thomas Sankara Revival a lieu tous les 21 décembre, date anniversaire de la naissance de Sankara, en 1949.

[7] Thomas Sankara, op.cité, p.272.

[8] Ibid., p.273.

[9] Ibid., p.271.

[10] Voir François-Xavier Verschave, La Françafrique : Le plus long scandale de la République, Paris, Stock, 1999 ; François-Xavier Verschave et Philippe Hauser, Au mépris des peuples : le néocolonialisme franco-africain, Paris, La Fabrique, 2004 ; Raphael Granvaud, Que fait l’armée française en Afrique?, Paris, Agone, 2009. Pour une analyse actualisée de la Françafrique, notamment sous la présidence Hollande, lire Thomas Noirot et Fabrice Tarrit (coord.), Françafrique. La famille recomposée, Paris, Syllepse, 2014.

[11] Thomas Sankara, op.cité., p.274-275.

[12] Ibid., p.274.

[13] Ibid., p.229.

[14] L’Atlantique noir, Modernité et double conscience, Paris, Editions Amsterdam, 2003, p.11. Pour une réflexion sur le concept de « tradition », lire le sixième et dernier chapitre « Une histoire à ne pas transmettre : mémoire vivante et sublime de l’esclave », p.263-314. Voir aussi Felwine Sarr, Afrotopia, Paris, Philippe Rey, 2016, p.31-35.

[15] L’Encre des savants: réflexion sur la philosophie en Afrique, Paris, Présence Africaine-Codesria, 2013, p.33. Voir aussi Louis-Vincent Thomas et René Luneau, Les religions d’Afrique noire. Textes et traditions sacrées, Paris, Stock, 1981 ; Textes sacrés d’Afrique noire, choisis et présentés par Germaine Dieterlen, préface d’Amadou Hampâté Bâ, Paris, Editions Gallimard, 1965 ; Gaston-Paul Effa, Le dieu perdu dans l’herbe. L’animisme, une philosophie africaine, Paris, Presses du Châtelet, 2015.

[16] Amzat Boukari-Yabara, Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2014, p.251.

[17] Thomas Sankara, op.cité., p.263.

[18] Ibid., p.255.

[19] Ibid., p.259.

[20] Comme nous l’a prouvé, du reste, l’insurrection populaire d’octobre 2014 qui a chassé l’ex-président, Blaise Compaoré.

[21] Mohammed Taleb, op.cité., p.142-143.

[22] Ibid., p.143.

[23] L’actualité leur donne raison de ce point de vue : début 2016, le Burkina Faso a demandé réparation au géant américain Monsanto. En effet, depuis que les sociétés cotonnières burkinabès ont adopté les semences Bollgard II, une variété génétiquement modifiée pour lutter contre le ver du coton, l’exportation du coton- la deuxième ressource principale du pays – a connu une nette baisse. En cause : les rendements et la qualité du coton dont la fibre serait trop courte. L’interprofession burkinabé du coton (AICB) réclame 48, 3 milliards de francs CFA, soit environ 74 millions d’euros. Le Burkina Faso est revenu depuis au coton traditionnel.

[24] Mohammed Taleb, op.cit., p.144.

[25] A titre d’exemple, on peut citer le cas du Sénégal, où les mouvements paysans sont parmi les plus dynamiques et les mieux organisées de la sous-région ouest-africaine. Le Centre national de concertation des ruraux (CNCR), la Fédération des ONG du Sénégal (FONGS – Action paysanne), l’Association Sénégalaise pour la Promotion du Développement par la Base (APROSBED), ENDA Tiers-monde comptent parmi les principales organisations paysannes sénégalaises. Voir Demba Moussa Dembélé, « Sénégal : mouvements paysans et lutte pour la survie de l’agriculture familiale », in Laurent Delcourt (dir.), « État des résistances dans le Sud. Les mouvements paysans », Alternatives Sud, Vol. 20, n° 4, 2013, Paris, Syllepse, Centre Tricontinental.

[26] Concept que j’emprunte au géographe britannique David Harvey.

[27] Ce phénomène concerne plus globalement les pays du Sud, cf. Laurent Delcourt (dir.), op.cité.

[28] « L’accaparement des terres désigne l’acquisition à grande échelle de terres agricoles dans un but commercial, comme l’alimentation et la production de biocarburants » ou « dans un but purement spéculatif », Serigne Sarr, « Accaparement des terres en Afrique, nouvelles formes de colonisation ou « business as usual » », Thinking Africa, Note d’analyse politique n°17, juillet 2014. Sur la question des terres agricoles, voir par exemple les propositions de la Ligue Panafricaine-UMOJA (L.P.-U.), « Douze questions pour mieux connaître la Ligue Panafricaine-UMOJA (L.P.-U.), Livret formation n°2, collection LPU, juin 2012.

[29] Sur la nécessité de « penser les économies africaines dans leur substrat culturel », sur « les fondements culturels des choix économiques », la notion de « valeur », l’intégration de l’économie dans un système social plus vaste, voir Felwine Sarr, op.cité., « La question de l’économie », p.47-87.

[30] A l’initiative de militants panafricains, une journée internationale de manifestations, de rassemblements et de conférences contre le franc CFA s’est déroulée le samedi 7 janvier 2017, de Paris à Dakar en passant par Abidjan, Bamako, Ouagadougou, Ouidah, Kinshasa, Haïti, Bruxelles et Londres. Une nouvelle mobilisation internationale a eu lieu le 16 septembre dernier !

[31] « Le franc CFA constitue une amputation réelle de la souveraineté africaine », entrevue avec Afrique en lutte, 23 janvier 2016.

[32]  Thomas Sankara, op.cité., p.177.

[33]  Il existe des cartographies de l’Afrique établies autour des points forts de chaque région, comme celle d’Ali Mazrui. Voir Amzat-Boukari, op.cité, p.274.

[34] 1783-1830.

[35] Centrée sur la libéralisation du commerce et des investissements, loin de tout souci de justice sociale.

[36] Saïd Bouamama, « Leçons bolivariennes pour l’Afrique », Le blog de Saïd Bouamama, 16 février 2015.

[37] Autrement dit, sortir de la Françafrique, cette « nébuleuse d’acteurs économiques, politiques et militaires, en France et en Afrique, organisée en réseaux et lobbies, et polarisée sur l’accaparement de deux rentes : les matières premières et l’aide publique au développement. La logique de cette ponction est d’interdire l’initiative hors du cercle des initiés. Le système, autodégradant, se recycle dans la criminalisation. Il est naturellement hostile à la démocratie. Le terme évoque aussi la confusion, une familiarité domestique touchant vers la privauté », François-Xavier Verschave, La Françafrique, op.cité., p.175.

[38] Ce qui suppose de lutter contre l’instrumentalisation impérialiste des différences, la dissémination de nœuds de conflits au sein des sociétés civiles, la prolifération d’« ethnorégionalismes » et d’« identités meurtrières » dans l’Afrique contemporaine. Voir Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, La Découverte, Paris, 2013, chapitre 5.

[39] En matière d’écologie, on s’intéressera au Mouvement des travailleurs sans terre (MST) né au Brésil lors du premier congrès des associations de paysans sans terre, en janvier 1985. Lors de son sixième congrès qui s’est déroulé du 10 au 14 février 2014 à Brasilia, 15 000 paysans se sont réunis pour célébrer les trente ans de lutte du mouvement. Voir Marta Harnecker, MST-Brésil. La construction d’un mouvement social, Genève, Cetim, 2003. Pour un état des lieux récent des mobilisations protestataires en Afrique subsaharienne, voir François Polet (coord.), « Etat des résistances dans le Sud. Afrique », Alternatives Sud, vol.23, n°4, 2016, Paris, Syllepse, Centre tricontinental.

[40] Le néo-colonialisme, dernier stade de l’impérialisme, Paris, Présence africaine, 1973, p.19.