Aimé Césaire en héritage (II)

En ce jour anniversaire de la naissance d’Aimé Césaire (1913-2008), nous publions le deuxième volet de notre série « Aimé Césaire en héritage ». Nous portons cette fois la focale sur les années 1930-1940, une période marquée par une effervescence politique et intellectuelle au sein des milieux noirs en France métropolitaine.

Après avoir rappelé le mot d’ordre césairien (« l’heure de nous-mêmes a sonné ») et sa portée « performative comme geste mobilisateur » et non comme satisfecit paresseux, nous poursuivons cette réflexion en le mettant en perspective avec les services de propagande et de police.

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Pimenter les mots

Qu’est-ce qu’un dictionnaire ? Il s’agit traditionnellement d’un recueil de définitions classées par ordre alphabétique. Mais à s’en tenir à cette simple description, on manquerait l’intérêt de l’objet qui se trouve entre nos mains : un dictionnaire singulièrement irrévérencieux au nom programmatique, Le Dérangeur. Petit lexique en voie de décolonisation. Titre éloquent qui dit à la fois le refus d’un certain ordre (linguistique, politique et social), la volonté de dévoilement des mécanismes de pouvoir, et le goût de l’iconoclasme. À l’origine du projet se trouvent « quatre passionnés de cultures afro-diasporiques », animateurs de l’émission bimensuelle « Piment » sur Radio Nova : Celia Potiron, Christiano Soglo, Binetou Sylla et Rhoda Tchokokam.

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Penser la transmission

Ce n’est pas céder au goût de l’emphase tragique que d’affirmer nettement que transmettre relève pour les peuples africains et leurs diasporas à la fois d’une urgence vitale et d’une volonté obstinée : maintenir la chaîne de nos liens historiques et politiques contre les menaces que sont l’oubli, le mensonge et la manipulation dans un monde de violence négrophobe. Il s’agit de préserver et protéger notre présence intempestive au sein d’une humanité déjà saturée de discours et de représentations sur l’Afrique, continent de la barbarie, privé d’histoire et de civilisation dont ne peut émaner qu’un chaos primitif et informe. Contre cet état de déshumanisation permanente, nous devons méditer ces mots du philosophe allemand Walter Benjamin : « il existe un rendez-vous tacite entre les générations passées et la nôtre » car « nous sommes attendus sur terre »[1]. Le soutien d’un monde, d’un héritage, d’une tradition s’offre ainsi à nous et il convient de s’en emparer, de se l’approprier par un geste de fidélité créatrice.

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Noir.e.s et panafricain.e.s vivant en France : qu’avons-nous à dire du mouvement de grèves en cours ?

« Je sais et je sens au fond de moi-même que tôt ou tard mon peuple se débarassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur. »

Patrice Lumumba


Un mouvement de grève d’une ampleur croissante se déroule en ce moment en France : cheminots, salarié.e.s du nettoyage ou de la grande distribution, avocat.e.s, étudiant.e.s… c’est dans de nombreux secteurs que la contestation gronde et que les colères s’organisent.

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Discours d’Elie Domota sur les catastrophes sociales, économiques et sanitaires en Guadeloupe (2018)


Discours audio en Guadeloupéen : lien facebook

Nous allons attaquer en justice la responsabilité de Mr Richard (directeur de l’ARS – Agence Régionale de Santé – de Guadeloupe depuis 2013, ayant quitté son poste le 2 mars dernier), Mr Thépo (directeur général du CHU Guadeloupe), Mme Borel Lincertin (présidente du conseil départemental de la Guadeloupe depuis 2015) et Mme la ministre de la santé. Le tribunal pourra statuer ce qu’il veut mais nous allons les nommer, nous allons dire leurs noms parce qu’aujourd’hui ils veulent nous dire que tout va pour le mieux. Nous avons entendu ce que Mr Forbin a dit : dans un hôpital, des dispositifs de sécurité doivent être mis en place ; à la moindre fumée, les portes coupe-feu se ferment, les aspirations d’air se déclenchent et le départ de feu est contenu. Or, aujourd’hui, c’est tout le CHU qui est hors d’usage !

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[16 MARS 2018] Les sociétés matrilinéaires Luguru en Tanzanie : rencontre avec Jean-Luc Paul

Date : 16 mars 

Horaire : 20h -21h 30

Lieu : Pitch Me, 34 rue du surmelin, 75020 Paris

Événement facebook

Dans les sociétés Luguru des Hautes Terres de Tanzanie orientale, « quel que soit son sexe, le statut d’un individu dépend avant tout de son âge social, c’est-à-dire, du nombre de générations vivantes et intégrées dans les processus de production et/ou de reproduction qui l’encadrent ». C’est ce qu’a pu observer Jean-Luc Paul lors de son séjour, il y a une vingtaine d’années, en pays Luguru. Maître de conférences en anthropologie et ingénieur en agronomie à l’Université Antilles-Guyane, nous reviendrons avec lui sur le statut des femmes et leur rôle dans ces sociétés : « ambiarcales », « pseudo-matriarcales », quelles sont leurs particularités ? Au préalable, nous commencerons par lui demander de nous retracer l’historiographie de ces populations, comment imaginer leur genèse et leur évolution à partir des récits collectés auprès des « informateurs ». C’est qu’en effet, au cours de ses enquêtes, Jean-Luc Paul finit par arriver à la conclusion que « le père Mzuanda n’avait pas seulement écrit l’histoire des Waluguru, il l’avait également un peu faite » et que « un clan s’est prêté avec complaisance à la manipulation du mythe de son origine ».

Paul, Jean-Luc. « Anthropologie historique des Hautes Terres de Tanzanie orientale : stratégies de peuplement et reproduction sociale chez les Luguru matrilinéaires ». Karthala IFRA, 2003.

Pillage des ressources et néocolonialisme : de l’argent d’esclaves à l’or

Suite aux voyages de Christophe Colomb, l’invasion espagnole dévaste royaumes et régions entières, les dépeuplant et les brûlant. Les Indiens accueillent pourtant les chrétiens du mieux qu’ils peuvent, souvent en offrant hébergement, nourriture et quantité d’or. Les colons espagnols, quant à eux, répandent presque systématiquement la peur, massacrent, torturent ou brûlent les Indiens dès leur arrivée afin d’assurer leur domination et de faciliter leur colonisation.

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Ayibobo Manno Charlemagne (1948-2017)

“Depi nan lansyen testaman esklav toujou goumen kont wa”

Depuis l’Ancien Testament, les esclaves ont toujours combattu les rois

Le dimanche 10 décembre 2017, Joseph Emmanuel Charlemagne dit Manno Charlemagne est décédé à Miami à l’âge de 69 ans. Manno, il n’y pas plus haïtien comme nom d’artiste, peut-être Ti-Manno, mais Manno n’avait rien de petit, son art le rendait géant.

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Abolition de l’esclavage à la Réunion : trois questions autour de l’événement «Fèt Kaf» du 20 décembre à Paris

En quoi consiste l’événement et qui l’organise ?

Cet événement a pour but de réunir les réunionnais – mais tout le monde y est invité – pour réfléchir et discuter ensemble des luttes d’hier ou d’aujourd’hui, contre l’esclavage et ses conséquences sur la société réunionnaise actuelle. Nous sommes un groupe informel de réunionnais et réunionnaises, composé pour l’occasion de Michael Gence (réalisateur du film « Rassine Monmon, Papa », sur le BUMIDOM et les « Réunionnais de la Creuse »[1]), Françoise Vergès (auteure de Le Ventre des femmes. Capitalisme, Racialisation, Féminisme[2]), Olivya Martin (du site « Histoire Réunion »[3]) et moi, Sébastien Clain (également du site « Histoire Réunion »).

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Rencontre avec Maryse Condé : « Je dirais comme Fanon, quittons cette Europe… »

Ces Nouveaux entretiens, dans lesquels se décèle toute la trame romanesque du Fabuleux et triste destin d’Ivan et Ivana, nous font entendre une « voix singulière » – pour reprendre le titre du très beau film documentaire consacré à l’écrivaine par Françoise Vergès[i] – et cela fait du bien. Maryse Condé, bien loin de l’hagiographie d’une négritude institutionnelle ou, à l’inverse, du réquisitoire catastrophé à l’encontre de l’Afrique postcoloniale comme le veut une tradition d’afropessimisme, continue de nous livrer une parole d’apaisement, à la fois moqueuse et engagée. C’est que, derrière le ton caustique, perce toujours une impatience fanonienne, ce qu’elle appelle, avec dérision, un « reste de militantisme ». Ce qui reste aussi, c’est une œuvre immense dans laquelle foisonnent des questions essentielles. L’écrivaine sait en jouer, parsemant ses romans de clins d’œil à ses engagements politiques.

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