Noir.e.s et panafricain.e.s vivant en France : qu’avons-nous à dire du mouvement de grèves en cours ?

« Je sais et je sens au fond de moi-même que tôt ou tard mon peuple se débarassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur. »

Patrice Lumumba


Un mouvement de grève d’une ampleur croissante se déroule en ce moment en France : cheminots, salarié.e.s du nettoyage ou de la grande distribution, avocat.e.s, étudiant.e.s… c’est dans de nombreux secteurs que la contestation gronde et que les colères s’organisent.

 

Les Africain.e.s et Afrodescendant.e.s vivant en France (comme les autres populations non blanches) appartiennent à la partie la plus pauvre des exploité.e.s. Les derniers mouvements de grève relativement médiatisés dans le nettoyage, la restauration ou l’hôtellerie le rappellent : ce sont très majoritairement des immigré.e.s africain.e.s qui se coltinent les boulots les plus pénibles, les plus précaires et pour des salaires de misère. Mais pas de désespoir : la résistance s’organise et toutes ces grèves le prouvent !

 

De gauche à droite : (photo 1) grévistes de l’Holiday Inn de Porte de Clichy, novembre 2017; (photo 2) grève des salariés de ONET nettoyant les gares, décembre 2017 ; (photo 3) travailleurs sans-papiers en grève chez Defi technology, février 2018 ; (photo 4) salariés du nettoyage à EDF employés par ONET, avril 2018

En Afrique comme en Europe, la lutte des classes c’est notre affaire !

 

En tant que panafricain.e.s nous pensons toujours notre condition en Europe en lien avec celle de l’Afrique. Ce que nous vivons ici comme exploitation prend ses racines dans le vol des ressources des pays du Sud, notamment africains, pour l’enrichissement du Nord. Ce pillage concerne les richesses des sols, les trésors culturels ainsi que les forces humaines. En organisant le chaos chez nous, les impérialistes créent les conditions de migrations massives pour que nos communautés se fassent exploiter chez eux.

Face à tout cela, des panafricain.e.s historiques (Thomas Sankara, Kwame N’Krumah, …) et contemporain.e.s (Aminata Traoré…) ont bien compris deux choses :

  • le système capitaliste qui organise la société en classes exploiteuses d’un côté et classes exploitées de l’autre, repose sur le racisme
  • il est important pour nous populations afros d’associer à notre lutte contre le racisme et la destruction de nos traditions culturelles, une lutte contre l’exploitation capitaliste, en toute autonomie, selon nos propres termes et sans la tutelle raciste et paternaliste des mouvements de la gauche européenne.

 

En France le service public, c’est grâce au pillage de l’Afrique !

 

Contre les politiques néolibérales de Macron, il ne nous semble pas possible de parler de « défense du service public » sans mentionner l’impérialisme et en particulier la Françafrique : c’est grâce aux richesses volées sur le continent africain que les Etats européens assurent des niveaux de vie plus ou moins confortables, notamment via le service public. Evidemment, c’est la bourgeoisie qui en profite le plus, et pour les prolétaires européens, les bénéfices du pillage de l’Afrique sont bien moindres. Toujours est-il que les maigres avantages défendus ici par la classe ouvrière française sont aussi un résultat de l’écrasement de l’Afrique. Voilà pourquoi selon nous une lutte des classes qui n’est pas anti impérialiste est vouée à l’échec, et en dehors de l’Europe il se joue des combats importants : luttes contre le franc CFA, les multinationales ou encore les politiques néolibérales du FMI en Afrique, lutte contre les bourgeoisies békées en Caraïbe, luttes contre l’accaparement des terres amérindiennes par les États au service des intérêts du capital en Amérique du Nord comme du Sud, et bien sûr, révoltes massives de travailleurs et travailleuses exploité.e.s dans tout le Sud global.

Sans titre-4
(photo 1) ouvriers de la banane en grève en Guadeloupe, mai 2017 ; (photo 2) grève générale en Afrique du Sud contre les nouvelles réformes sur le travail, avril 2018

Notre problème avec l’emploi, c’est surtout qu’on en n’a pas !

 

L’insistance sur « l’emploi salarié » et la défense de celui-ci dans les discours des militants de gauche mobilisés dans le mouvement actuel rappellent bien que notre condition diffère de celle du prolétariat blanc. En plus d’être assigné.e.s aux emplois les plus pénibles, précaires et mal payés, les communautés afros et plus généralement non blanches sont confrontées à une très forte discrimination raciste qui nous empêche d’accéder à l’emploi. Ces deux réalités ne sont d’ailleurs pas sans lien.

Cette exclusion de l’emploi salarié maintient nos communautés dans la pauvreté et les rend vulnérables à d’autres formes d’exploitation. Les patrons profitent de cette position défavorable pour nous imposer du travail sans contrat, sachant que nous avons peu d’autres options entre le chômage, les emplois non déclarés, et les économies parallèles criminalisées qui envoient beaucoup des nôtres en prison où ils se feront encore plus exploités. En effet, quand ils travaillent, les détenus sont payés à peine quelques euros de l’heure (voire moins) pour l’enrichissement d’entreprises privées qui s’insèrent petit à petit dans le marché carcéral pour s’offrir une main d’oeuvre à bas coût, sans aucun droit du travail. Or, qui occupe le plus les prisons en France ? Une majorité d’immigrés et de fils d’immigré.e.s, dont des noirs.

L’exploitation prend pour nous des formes particulières mais décisives pour le fonctionnement du système capitaliste. S’organiser pour notre libération dépasse donc très largement les mobilisations autour de l’emploi : tous les domaines où le racisme nous frappe sont des potentiels foyers de lutte dès lors que l’objectif politique est pertinent et fait le lien avec les dimensions économiques de notre oppression, que cela ait un lien direct ou non avec l’emploi. 

 

Contre nous, la répression policière c’est toute l’année !

 

Les violences policières que nous subissons ont lieu toute l’année, non pas dans le seul cadre de la répression du militantisme, mais de la mise en oeuvre de politiques migratoires criminelles contre les migrant.e.s ou de la gestion néocoloniale des quartiers populaires où vivent une majorité de non blanc.he.s. Face à la répression policière que subit le mouvement social, il faut bien comprendre une chose : combattre cette police qui protège la bourgeoisie dont les intérêts sont garantis par les politiques néolibérales de Macron, demande de comprendre que non seulement son fonctionnement repose essentiellement sur le racisme, mais aussi que c’est encore le racisme qui garantit son impunité. Conclusion ? Déstabiliser réellement l’Etat policier implique de soutenir et de donner une place centrale aux luttes de celles et ceux qui en sont les cibles privilégiées, de façon continue et normalisée.

Dans ce contexte et parce que lutter contre l’exploitation capitaliste, c’est rester fidèle à l’héritage des luttes anticoloniales en Afrique comme en Caraïbe, et à l’histoire des luttes ouvrières des immigré.e.s africain.e.s en France :

Rassemblons-nous entre noir.e.s partout où nous nous trouvons pour comprendre ensemble notre place dans cette séquence particulière du mouvement social et dans la lutte des classes en général , afin de nous constituer en force politique qui à terme va peser sur ces questions

Nous informerons ultérieurement des dates de rencontre autour de ces questions dans la région parisienne.


MLA – Paris (Mouvement de Libération Afro), organisation panafricaine ; site internet

Mwasi, collectif Afroféministe; site internet; facebook

 

logo_2-1images

Discours d’Elie Domota sur les catastrophes sociales, économiques et sanitaires en Guadeloupe (2018)


Discours audio en Guadeloupéen : lien facebook

Nous allons attaquer en justice la responsabilité de Mr Richard (directeur de l’ARS – Agence Régionale de Santé – de Guadeloupe depuis 2013, ayant quitté son poste le 2 mars dernier), Mr Thépo (directeur général du CHU Guadeloupe), Mme Borel Lincertin (présidente du conseil départemental de la Guadeloupe depuis 2015) et Mme la ministre de la santé. Le tribunal pourra statuer ce qu’il veut mais nous allons les nommer, nous allons dire leurs noms parce qu’aujourd’hui ils veulent nous dire que tout va pour le mieux. Nous avons entendu ce que Mr Forbin a dit : dans un hôpital, des dispositifs de sécurité doivent être mis en place ; à la moindre fumée, les portes coupe-feu se ferment, les aspirations d’air se déclenchent et le départ de feu est contenu. Or, aujourd’hui, c’est tout le CHU qui est hors d’usage !

Peut-être qu’on va nous dire “c’est la malchance : de fâcheux concours de circonstances, ça arrive…”

Alors, malchance aussi le décrochage scolaire ? Le Régiment du service militaire adapté de la Guadeloupe, le RSMA, reçoit de l’argent chaque année : on nous dit c’est “l’autre école de la deuxième chance”. Alors nous leur avons écrit. Nous leur avons demandé : quand est-ce que les Guadeloupéens auront l’école de la première chance ? Parce qu’ici en Guadeloupe, avec la Guyane, Mayotte et la Réunion, nous sommes les premiers en chômage des jeunes au niveau Européen. Nous sommes aussi premiers en échec scolaire : chaque année, c’est 1 200 à 1 500 enfants qui quittent l’école, ici, sans qualifications, sans formation ! Et on parle de décrochage scolaire ? Mais c’est de réussite scolaire qu’il faut parler !

Quel est le problème ? Soit nos enfants sont plus couillons que d’autres, soit le système éducatif nous mène à l’échec ! Pensez-vous alors qu’ils s’attaquent à la cause du problème ? Eh bien non ! Ils font des réunions : tout le monde vient, on y vote des subventions pour le RSMA, pour la deuxième chance et nos enfants, tranquillement, sont à la rue ! Et l’État, que fait-il ? L’État met des panneaux 4 par 4 devant les lycées, les collèges – je les vois, j’ai des enfants scolarisés – et les panneaux leur disent : soif d’avenir ? Engagez-vous dans l’armée, allez au Mali vous battre, en Afrique tuez des gens, allez-y, que la France mette la main sur le pétrole, qu’elle y prenne du cacao ! Et on trouve que ça va, ça va. Aujourd’hui, en Guadeloupe, le RSMA est le premier opérateur de formation professionnelle. Il n’y a que dans une dictature militaire que l’on voit l’armée prendre en charge la formation professionnelle ! Et tout le monde dit : c’est normal, ça va.

Alors peut être que c’est la malchance ?

Vous avez tous entendu, pendant les fêtes de Noël, Mme Buzyn, ministre de la santé dans le gouvernement Macron, Macron que pratiquement tous les élus guadeloupéens soutiennent ? Les taux résiduels maximums de chlordécone, dans les aliments que nous mangeons ici, ont été relevés. Son ministère et l’agence de la santé ont donné leur aval. En France métropolitaine, le taux résiduel maximum c’est zéro micro-gramme : à la moindre trace, les aliments contaminés seraient retirés de la consommation et les responsables recherchés et mis en examen. Mais ici là, dans la France d’Outre-mer, on nous dit 20 micro-grammes de chlordécone par kilo de viande de poulet, ça va, on peut manger. Pour Noël, de 20 microgrammes, nous sommes passés à 200 microgrammes par kilo de viande. Autrement dit, avant, on pouvait manger une cuillère de mort-aux-rats et, désormais, on en peut manger quatre. On n’en mourra pas tout de suite, non ; on en mourra plus tard. Et là non plus, pas de problème : vive la France !

Alors peut être que nous n’avons pas de chance ? Ca arrive parfois.

L’autre jour, nous avons vu Victorin Lurel s’exprimer au sujet du chlordécone. Lurel, ancien ministre, ancien président du conseil régional, signataire des accords LKP, s’est brusquement rendu compte qu’il y a du chlordécone en Guadeloupe. Brusquement. Lorsqu’il était dans la majorité, lui et ses acolytes, ça leur avait échappé. Mais à présent qu’il est passé dans l’opposition, brusquement, il s’en rend compte ! Mais enfin, passons. Donc, Victorin Lurel, comme on dit, interpelle la ministre et lui demande si, à tout hasard, sera fait mention du chlordécone dans la loi qu’ils vont faire passer. Que répond la ministre ? Qu’ils n’ont pas d’études suffisantes pour établir une corrélation entre la hausse du nombre de cancers et la contamination au chlordécone. Pourtant, des professeurs, grangreks, l’affirment, études à l’appui. Mais il n’y a pas suffisamment d’études répond Mme Buzyn. Mme Buzyn qui, avant d’être nommée ministre, était directrice de la commission en charge de ces études. La même qui, une fois ministre, a supprimé le financement de ces études en Guadeloupe et en Martinique. Alors elle a beau jeu de nous dire, aujourd’hui, qu’il n’existe pas suffisamment d’études !

Encore une fois, c’est peut être la malchance ?

Mais enfin, bon sang, si on additionne ce paquet de malchances-là, est-ce que ce n’est pas carrément une malédiction que nous avons ? On peut voir les choses ainsi. Après tout, j’ai entendu des gens parler de Dieu, l’Eternel, alors oui, Jéhovah nous a peut-être jeté une malédiction ? En tout cas, pour ma part, je n’ai pas de sortilège, je suis content d’être bien vivant sur terre et je pense que tout le monde, ici-bas, a envie d’être en bonne santé. Et c’est pour ça que je dis que ce n’est pas de la malchance, de la malédiction ou de la fatalité, c’est programmé camarades. C’est programmé oui ! Nous n’avons jamais été Français, nous ne le serons jamais. La Guadeloupe n’a jamais été dans le champ d’application de la République Française. Liberté-égalité-fraternité, une grosse blague oui ! Des escrocs ! Et la première personne qui viendrait nous dire le contraire serait un bel escroc ! Et c’est pourquoi nous disons cela, nous disons cela devant le préfet, devant le juge, devant tout le monde : la répression anti-syndicale en Guadeloupe.

Nulle part en France la répression anti-syndicale n’atteint une pareille ampleur. Ainsi, je suis le 107e militant de l’UGTG convoqué au tribunal depuis 2009. Et pourtant, en Guadeloupe, il y a la ligue des droits de l’homme, Amnesty international… à croire que ça ne les intéresse pas. 107e  militant, rapporté à l’échelle de la France, ça vous ferait 15 000 militants syndicalistes convoqués au tribunal. Ici là, en Guadeloupe !

Tract appelant à la mobilisation jeudi 15 mars à Pointe-à-Pitre en soutien à Elie Domota et contre la répression contre les syndicalistes.

 

On nous convoque au tribunal, on nous empoisonne à la maison.

Dernièrement, le LKP a pu mettre la main sur les relevés d’analyse des eaux dans les différentes communes. Nous avons passé plusieurs jours à décortiquer toutes les analyses sur l’état des eaux, des relevés qui s’étalent sur plusieurs mois et plusieurs années. L’Agence régionale de santé, l’ARS, nous a bien dit que l’eau est potable, qu’elle ne contient pas de chlordécone. Et c’est une batterie d’analyses, prenant en compte je ne sais combien de paramètres pour détecter des traces éventuelles de zinc, de mercure, de nitrate, de plomb, la présence de bactéries, et caetera… qu’ils sont censés mener. Tout cela, bien sûr, sous la vigilance des autorités municipales, communales et régionales. L’ARS doit faire les prélèvements puis  les envoyer à l’institut Pasteur. Or, quand on regarde leurs prélèvements, on constate qu’il s’agit de prélèvements partiels. Et cela concerne la quasi totalité des communes, pour ne pas dire toutes les communes. Comme vous le savez, on ne trouve jamais que ce que l’on cherche. En somme, ce qu’il y a dans l’eau que nous buvons, personne ne le sait vraiment. D’ailleurs, aucune analyse n’est faite pour détecter la présence de chlordécone. Et de toute façon, même lorsqu’ils obtiennent des taux anormalement hauts, pour l’aluminium ou le chlore par exemple, l’eau est déclarée propre à la consommation. Ainsi, le taux maximal pour l’aluminium est fixé à 200 microgrammes par litre. Là où j’habite, on trouve un taux supérieur : 437 microgrammes par litre ! Mais on nous dit l’eau est potable. A Anse-Bertrand, on atteint 600 mg. Mais comme l’ARS nous certifie que l’eau est potable, alors tout va bien.

Pas de chance car « tout ça est bien malheureux oui ».

Malchance dans la distribution de l’eau ? On nous a bel et bien parlé de 70 millions d’euros débloqués. Mais l’eau courante n’est pas prête de venir. Alors peut-être verrez-vous se poser, ça et là, quelques canalisations. Mais l’eau dans vos robinets, ce ne sera pas avant deux ans, car c’est tout un réseau de distribution d’eau qu’il faut construire ! C’est un service public de gestion de l’eau qu’il faut créer, camarades !

Mais peut-être que nous n’avons juste pas de chance.

En attendant, une chose est sûre, entendons-nous bien : “liberté égalité fraternité”, ça n’a jamais été autre chose qu’une berceuse pour enfant, car ça n’a jamais été suivi d’effets ici en Guadeloupe !

Mme Girardin, ministre de l’Outremer, est venue nous faire son numéro. Vous avez vu, à Saint Martin, ce qu’elle a fait là ? C’était du tourisme de catastrophe ! Elle vient pavaner ; tout le monde est content ; ça mange des petits fours, ça vous fait des réunions puis ça remonte dans l’avion ; et nous et nos problèmes, on reste là. C’est la raison pour laquelle plusieurs camarades ne cessent de le répéter : nous ne sommes pas assez nombreux à nous mobiliser. Camarades, nous n’avons pas encore fait ce qu’il faut pour qu’il y ait du monde. Le camarade Evariste l’a déjà dit, c’est déjà arrivé, nous faisons des meetings, parfois nous sommes cinq et deux personnes nous écoutent : un RG et un clochard. Pourtant nous avons fait des meetings dans toutes les communes de Guadeloupe. Nous avons distribué des tracts dans toutes les communes de Guadeloupe. Et c’est ce qu’il faut continuer à faire : continuer à tenir des points d’informations, comme ici même. Continuer à nourrir l’information, à parler avec les gens. Continuer à faire des vidéos, continuer à distribuer des tracts. Allez partout, ça prendra des jours, des semaines, des mois, mais, à la fin, nous allons gagner. Ne désespérons pas, ne nous décourageons pas, parce que le combat ne fait que commencer. Il ne fait que commencer.

Nous avons interpellé tous les parlementaires à propos de la construction du nouveau CHU. Députés, sénateurs, conseillers régionaux, conseillers généraux. Président de surveillance, l’ARS. Ministres, directeur du CHU et consort. A propos de nouveau marché pour la construction de l’hôpital, personne ne nous a encore répondu. Mais à force d’insister, nous avons fini par être invités à une réunion au conseil régional. Il nous a été dit que l’appel d’offre avait déjà été lancé. Mais tel que celui-ci a été conçu, il ne générera aucun emploi pour les guadeloupéens. Et cependant, que nous dit la direction du CHU ? Que 200 000 heures d’insertion professionnelle seront prévues sur un chantier qui s’étalerait sur 10 ans, et concernerait 125 guadeloupéens. Lorsque l’on interpelle nos parlementaires à ce sujet, aucun d’entre eux ne se saisit de cette question. Or, dans un département ou une région française, quand il y a un chantier public, que se passe-t-il ? On fait quelque chose qui s’appelle la gestion prévisionnelle des emplois et compétences. On rencontre toutes les entreprises concernées pour évaluer les besoins dans tel ou tel domaine. Avec les centres de formation, les services publics de l’Etat en matière d’insertion et de formation, on met en place les formations nécessaires afin qu’une fois l’appel d’offres lancé, les habitants de la région soient qualifiés et puissent travailler.  Mais que fait-on ici ?  Hé bien nous sommes là, nous regardons les prestataires passer. Comme pour le centre gérontologique à Pointe d’or : une entreprise européenne a débarqué avec ses ouvriers d’Europe du Sud. Pareil pour Beauperthuy à Pointe Noire : d’autres sud-européens sont venus travailler pour le compte d’une entreprises européenne. Pareil encore pour EDF à Jarry. Pendant ce temps-là, des Guadeloupéens fument de l’herbe, boivent du rhum, tous les weekend s’entretuent, et le journal France-Antilles, le lundi, vous annonce “meurtre en Guadeloupe, accident en Guadeloupe”.

La Guadeloupe malade ? La Guadeloupe malchanceuse ?

Un camarade avocat, aujourd’hui décédé, qui militait avec l’UGTG, nous disait : « trop de coïncidences tue le hasard ». Alors nous le disons, camarades, il y a bien une raison pour que nous ayons la vie dure. Ce qu’il nous reste donc à faire, dès à présent, c’est nous lever et nous battre, sans désespoir ni découragement. Le combat est engagé. Nous n’allons jamais nous agenouiller.

Adaptation du guadeloupéen au français par Awa Touma et JG. 


 

Sur la répression contre les syndicalistes en Guadeloupe : 

  • « Guadeloupe. Le procès du syndicaliste Elie Domota reporté au 6 juillet », L’Humanité.
  • « La justice Antillaise aux ordres », Mediapart.

Sur le terme « ethno-classe » utilisé en introduction, voir Sainton Jean-Pierre, Les nègres en politique : couleur, identités et stratégies de pouvoir en Guadeloupe au tournant du siècle, Villeneuve d’Ascq, France, Presses universitaires du Septentrion, 1999, 2 vol

Photo originale : Julien Tack/AFP

Contre le franc CFA : un RDV le 11 novembre à 14 h à Saint Denis (93) expliqué en trois questions

Qui sont les organisateurs de l’évènement du 11 novembre ?

Nous sommes un groupe de militant.e.s issu.e.s de la diaspora africaine et afro-descendante. Notre engagement contre le franc CFA depuis la France n’est pas sous la direction d’une association ou d’une organisation politique en particulier, même si nous avons écrit un appel envers la diaspora afro pour lequel nous avons sollicité la signature d’organisations panafricaines et luttant contre la négrophobie en France. Nous nous sommes rassemblé.e.s parce que  les mobilisations contre le franc CFA trouvent un second souffle sur le continent africain, et il nous paraît normal et nécessaire que ces luttes panafricaines trouvent un relai, ici, en France. Cette monnaie coloniale est la partie visible de l’iceberg nommé FrançAfrique, un système néo colonial bien français qui asservit les peuples. C’est autour de ce constat et de notre volonté de soutenir le droit à l’autodétermination des peuples d’Afrique et des colonies françaises départementalisées (les Antilles, la Réunion, la Guyane, Mayotte et la Nouvelle Calédonie) que nous nous sommes réuni.e.s.

Quel est le but du rassemblement du 11 novembre ?

Nous voulons participer à la visibilisation de la question du franc CFA en France et dénoncer les politiques impérialistes que subissent nombres de pays africains. Pour cela nous diffusons beaucoup de contenus sur notre page facebook, comme notre quizz qui permet en 10 questions d’aborder de façon ludique les connaissances de base sur le franc CFA. Nous constatons que ce sont des sujets méconnus et peu discutés. Pourtant, sous différentes modalités, les populations africaines et la diaspora font face au même système capitaliste et raciste. Nous avons conscience que cette lutte est à construire ici et que notre destin est intimement lié à celui du continent africain. La diaspora doit donc apporter des solutions concrètes de soutien aux luttes du continent. Le 11 novembre sera l’occasion de se rencontrer et de discuter entre personnes qui se sentent concernées et impliquées dans le combat contre la FrançAfrique et l’impérialisme dans son ensemble.

Nous avons choisi cette date car en novembre le président de la Françafrique Macron se rendra au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire. Le rassemblement sera donc l’occasion de dénoncer cette visite et la gestion coloniale des pays africains et des colonies départementalisées par la France.

Concrètement le 11 sera un moment de convivialité, de partage, d’échanges et de rencontres pour apprendre sur le franc CFA et entamer ensemble une réflexion sur des moyens de luttes efficaces qui permettront d’aider nos soeurs et frères du continent. Nous mettrons en place de petits ateliers de discussion et à disposition des pancartes pour un shooting photo 100% afro !

La gare de Saint Denis est un lieu de passage idéal pour se rencontrer et créer un espace de discussion entre membres des diasporas africaine et afro descendante. Nous avons la volonté de renouer avec une forme d’engagement qui sort des centres villes et des universités et qui donne la première place à toutes les personnes concernées. C’est selon nous la garantie d’une lutte efficace et pérenne.

Et après ?

Comme indiqué précédemment, notre action est continue grâce aux réseaux sociaux. Rendre l’information accessible et dénoncer les mécanismes néocoloniaux est au cœur de notre démarche. Rassembler la diaspora africaine et afro caribéenne afin d’apporter un soutien et un relai efficaces aux mobilisations du continent africain est aussi une nécessité. Nous souhaitons donc organiser d’autres évènements participatifs, avec d’autres organisations luttant contre les différentes formes d’impérialisme. Le 25 novembre, date proche du voyage de Macron, nous envisageons de mettre en place une projection ainsi que des ateliers de réflexion. Nous communiquerons prochainement sur ce point !

Retrouvons-nous le 11 novembre à 14h à la Gare de Saint-Denis ! 


Plus d’informations : 

Sur Facebook: Soutien aux Mobilisations contre le Franc CFA

Sur Twitter: @AntiFrancAfrik

Lien pour le 11 novembre 

Appel pour la mobilisation de la diaspora contre le Franc CFA

Quizz sur le Franc CFA réalisé par les organisateurs du 11 novembre  

Colombie : retour sur la grève de mai 2017 et l’histoire des luttes de libération afro-colombiennes

 

 

Choco-Protest.jpg EL SPECTADOR
© El Spectador

 

Depuis le 10 mai, des milliers d’habitants du Chocó, département situé dans le nord-ouest de la Colombie sur la côte Pacifique et dont la population est à majorité noire, ont entamé une grève illimitée. Commerces fermés, cours annulés, transports en commun à l’arrêt : c’est toute la vie quotidienne qui est brusquement interrompue alors que les habitants du Chocó font face à la police anti-émeute et dénoncent des années « d’abandon » par l’Etat dans cette province qui est la plus pauvre de Colombie. Depuis le 16 mai, les citoyens de Buenaventura, ville à majorité noire du sud-ouest de la côte Pacifique, ont également débuté une grève avec des revendications presque identiques. Les risques encourus par les manifestants sont considérables dans les deux cas : à Buenaventura, un homme de 22 ans a été tué lors d’une manifestation (1).

L’étendue de cet abandon de l’État et de la racialisation de la pauvreté au Chocó est stupéfiante. Les Afro-Colombiens représentent 90% des 1,31 millions de ces habitants et une majorité d’entre eux sont descendants des Africains qui, à partir du 18ème siècle, furent capturés et forcés de travailler comme esclaves dans les mines d’or tristement célèbres de la province.

Alors qu’aujourd’hui 65.9% des habitants du Chocó, les Chocoanos, vivent sous le seuil de pauvreté – c’est le taux le plus élevé de Colombie (avec parmi eux, 37,1% dans une pauvreté extrême) – à Bogotá, capitale du pays, le taux de pauvreté s’élève à 10%. En 2014, environ 81% des Chocoanos n’avaient pas accès à des ressources élémentaires (telle que l’eau potable) ; un chiffre à comparer là encore avec la moyenne nationale de 37% de Colombiens qui en sont privés. Autre statistique effarante : 42% des enfants nés dans le Chocó décèdent avant leur premier anniversaire, ce qui représente le double du taux de mortalité infantile national. Il n’y a quasiment pas d’infrastructures dans le département: dans la capitale Quibdó, les hôpitaux en faillite tombent en ruine, onze communes n’ont pas accès à l’électricité et il n’y a pas de routes qui relient la capitale Bogotá aux grandes villes de Pereira et Medellín à l’intérieur des terres. Et malgré la signature récente de l’accord de paix entre la guérilla des Farc (Forces armées révolutionnaires de Colombie) et le gouvernement colombien, les Chocoanos sont encore menacés de mort, assassinés et déplacés d’une manière violente par des groupes paramilitaires armés d’extrême-droite qui contrôlent la région.

Contre ce régime criminel, les Chocoanos en grève réclament le respect de leurs droits civiques fondamentaux tels que l’accès à des services publics, des services de santé et d’éducation – droits généralement garantis pour une grande partie de la population, plus blanche, plus riche, résidant dans les grandes villes du pays. En s’attaquant à la ségrégation raciale, la grève au Chocó met la Colombie face à sa propre histoire car la pauvreté qui accable le département est le résultat de ce que Saidiya Hartman appelle « la survivance de l’esclavage—l’inégalité des chances dans la vie, un accès limité aux soins et à l’éducation, des décès prématurés, l’incarcération, la paupérisation ».

© RED PEPPER

Pourtant, peu de commentaires sur la grève de mai 2017 mentionnent qu’il s’agit du huitième soulèvement officiel de l’histoire du Chocó. Cette dernière grève s’est d’ailleurs déclenchée en réaction directe au non-respect des accords sociaux et économiques signés par le gouvernement suite à la grève civique d’août 2016. Le gouvernement avait entre autres promis à l’époque de débloquer 720 millions de pesos pour financer la construction de deux axes routiers majeurs. Le projet n’a jamais vu le jour.

Si on remonte plus loin dans le temps, la première grève civique de l’histoire du Chocó s’est déroulée en 1954, quelques années après la création du département en 1947 dans un contexte politique trouble. Comme le signale l’historien colombien Juan Fernando Hernández Maldonado, avant la formation du département en 1947, le Chocó était sous le régime d’une intendance. Cela signifiait que le Chocó ne disposait pas de la même autonomie qu’un département et que les décisions les plus importantes étaient prises à l’extérieur par des autorités qui n’étaient pas noires.

Mais dans les années 30 et les années 40, une nouvelle classe d’intellectuels et de militants politiques commencèrent à réclamer la départementalisation du Chocó —un processus comparable par certains aspects à celui de l’autodétermination qui gagnait du terrain à travers le monde durant cette période. Ils défièrent l’élite blanche locale établie dans la capitale Quibdó qui comptait parmi elle de nombreux descendants de la classe des propriétaires d’esclaves du 19ème siècle et qui contrôlait les plus grands comptoirs de la région.

Parmi cette nouvelle classe de militants Afro-Chocoanos, il y avait Diego Luis Córdoba, un avocat vénéré, né en 1907 à Negua, un petit village rural, qui défendit des ouvriers et des paysans Chocoanos. Leader du Grupo de Acción Chocoano (Groupe d’Action Chocoano), Córdoba qui se revendiquait également socialiste, eut cette célèbre remarque :

« tant qu’il y a d’un côté des travailleurs et de l’autre des patrons, des propriétaires terriens et des métayers, de véritables fermiers et des latifundistas et des propriétaires absents, la seule position politique appropriée pour les travailleurs et les campesinos est le socialisme. »

Córdoba et d’autres membres du parti politique régional Acción Democratica luttèrent dans les années 40 pour la départementalisation du Chocó, qu’ils obtinrent finalement en 1947. Etant donné les dynamiques raciales qui sous-tendent ces divisions territoriales et la différence entre intendances et départements, la création du département du Chocó occupe une place centrale dans l’histoire afro-colombienne moderne.

Fait intéressant à souligner, la première grève de 1954 fut déclenchée à cause d’un projet de démembrement du département. La Colombie était alors sous le joug du dictateur Gustavo Rojas Pinilla qui cherchait à diviser le département en trois territoires à intégrer aux départements limitrophes de Valle del Cauca, Caldas et Antioquia, ce qui entraînerait par conséquent la disparition totale du Chocó. Lorsque les habitants du Chocó eurent vent de ce projet, un comité se chargea d’organiser une grève et des manifestations qui durèrent plusieurs jours. Le dictateur Pinilla décida finalement d’abandonner.

Les Chocoanos se mirent en grève cinq fois dans les décennies suivantes en 1967, 1987, 2000, 2009, 2016 et en mai 2017. Si on lit les articles sur la grève civique de 1987 par exemple, les revendications sont quasiment identiques à celles de 2017. Selon Marco Tobías Cuesta Moreno, avocat et leader Afro-Chocoano de la grève civique de 1987, il y avait « une absence totale d’accès aux services publiques de base comme l’eau, l’électricité, le téléphone et les services énergétiques étaient défaillants…Le Chocó doit mener une grève civique pour que nous puissions obtenir ces services de base ». Cuesta Moreno publiera par la suite ses souvenirs de la grève dans La rebelión chocoana. El paro cívico de 1987 (2).

« On ne fait pas grève parce qu’on adore ça, on fait grève parce que c’est nécessaire », a déclaré Dilion Martínez, une des leaders Afro-Chocoana de la grève de mai 2017. En effet, Martínez et beaucoup d’autres comme elle préservent cette longue tradition de contestation dans le Chocó et sur la côte colombienne du Pacifique et font avancer cette lutte vitale pour les droits civiques. Et par là même, le mouvement mondial #BlackLivesMatter.

Afro-Colombiens vivant aux Etats-Unis, manifestant depuis Washington leur solidarité envers les Chocoanos en lutte.

Texte de Yesenia Barragan initialement paru sur aaihs.org, sous le titre de « A Civil Rights Protest Is Happening Right Now in Colombia ».

Traduction par Vanessa Nepaul avec l’aimable autorisation de l’auteure.

Image à la Une : ©TeleSUR / EFE


(1) Pour en savoir plus sur l’histoire des mobilisations sociales des Afro-Colombiens sur la côte Pacifique et l’exclusion qu’ils subissent, voir cet article de la même auteure.

(2) Pour plus d’informations, voir Juan Fernando Hernández Maldonado, “La Chocoanidad en el sigo XX. Representaciones sobre el Chocó en el proceso de departamentalización (1913-1944) y en los movimientos cívicos de 1954 y 1987” (Tesis, Pontificia Universidad Javeriana, 2010); Jose E. Mosquera, Diego Luis Córdoba: mito y realidad. Historia de las luchas de los chocoanos por la creación del departamento, 1830-1947 (Medellín, Colombia: Editorial L. Vieco, 2016).

Paroles de Guyanais #2 : Ludovic, 27 ans, militant autochtone

Mouvements sociaux en Guyane,

point de vue d’un jeune autochtone

Rassemblement de Guyanais, afrodescendants et autochtones, le 25 mars 2017 à Bordeaux, et prise de parole de Ludovic qui nous offre ici sa contribution

***

 

À Saint-Laurent du Maroni et à Cayenne, ont eu lieu hier, des marches solidaires en réponse à l’appel lancé par le collectif référent de la crise guyanaise actuelle « Pou Lagwiyann dékolé ». Elles ont d’ores et déjà été qualifiées d’historiques, de mémorables et démontreraient une unité guyanaise.

En effet, la Guyane connaît depuis une semaine une situation de blocage engendrée par des mouvements sociaux initiés par le collectif des « 500 frères contre la délinquance ». La plupart des médias, essentiellement locaux, ont déjà relayé les revendications des principaux collectifs. L’objet, ici, serait de porter un œil critique sur ce que l’on appelle la « mobilisation générale en Guyane ».
Certains représentants des différents gouvernements qui se sont succédés, se sont ridiculisés par leur manque de connaissance de la géographie de la France qu’ils représentaient. Le dernier en lice, Emmanuel Macron, ancien Ministre, candidat à la présidentielle, a qualifié le plus grand département de France, le port spatial de l’Europe, la dernière colonie d’une puissance européenne en Amérique du Sud, comme étant une « île ». Après tout, ils se doivent de représenter le pays qui les a élus.

Vives réactions sur les réseaux sociaux, vives réactions de la part du monde militant, vives réactions de collectifs décoloniaux. La majorité des expatriés domiens, des expatriés africains soutiennent les mouvements guyanais, vus comme des combats légitimes et surtout des luttes de la communauté noire. En effet, la Guyane est toujours considérée comme un pays d’afro-descendants à l’image des Antilles Françaises. Il y a donc dans l’imaginaire collectif hexagonal et des Outre-mer, une population identique à celle de la Guadeloupe et de la Martinique, c’est-à-dire à culture créole et métissée.

Face à cette ignorance de leurs compatriotes français, les guyanais expatriés défendent la diversité culturelle qui existe dans leur pays. Cependant leur définition de la diversité se base sur les cultures issues de l’immigration récente. C’est-à-dire les populations venues des pays voisins : le Brésil, le Surinam ou alors la Caraïbe (comme Haïti ou la République Dominicaine). Ainsi, l’image du créole -fruit de la colonisation européenne en Amérique- (esclavage, etc.), comme étant guyanais légitime et originel est maintenue et diffusée massivement.

Or, la composition de la population est bien plus complexe selon le point de vue adopté. Du point de vue du jeune autochtone que je suis, c’est-à-dire de l’amérindien Kali’na, la Guyane est composée de plusieurs peuples. Tout d’abord, et il faut insister là-dessus, elle est occupée par les premières nations amérindiennes établies depuis des millénaires en Amérique. Aujourd’hui, les nations qui ont survécu aux différentes vagues de colonisations sont les Kali’nas, les Lokonos, les Paykwesnehs, les Wayanas, les Wayampis et les Tekos. Elles ont leurs propres langues et cultures. Viennent ensuite, les diversités issues de l’esclavage. L’afro-descendance créole bien sûr, comme dans toute les colonies, et qui est la plus connue. Mais également des communautés d’afro-descendants, les bushinengés, qui ont fui les plantations et ont pu développer une diversité dialectale et traditionnelle, dû à leur éloignement des grands centres urbains. Ainsi, à l’inverse des marrons des Antilles, ceux-là ont pu se distinguer des créoles et ainsi enrichir une « multiculturalité ».
Enfin, on peut parler de diversité selon les nationalités, les Brésiliens, les Haïtiens, les Surinamais… Et même dans cette approche, on peut encore faire des distinctions. C’est-à-dire, malgré le fait que le fleuve Maroni constitue une frontière politique entre la Guyane et le Suriname, les populations amérindiennes et bushinengés sont historiquement présentes des deux côtés de la frontière et considèrent davantage le fleuve Maroni, comme un vecteur d’échange. En prenant en exemple un Kali’na, qu’il soit de nationalité française ou surinamaise, rien ne lui enlève la légitimité à la libre circulation sur ces deux territoires. Ce qui explique d’ailleurs, la notion d’immigration qui diverge entre les habitants vivants aux frontières et ceux qui vivent isolés sur l’Ile-de-Cayenne.

Nous devons donc faire cette analyse selon une autre grille de lecture pour comprendre les revendications spécifiques des Peuples Autochtones de Guyane.

Souvent, que ce soit au niveau local ou national, les demandes de reconnaissances juridiques des amérindiens amènent à l’incompréhension, voire à de la peur.

Par leur simple présence et existence, les autochtones remettent en cause la lecture linéaire de l’Histoire. À savoir que l’histoire de la Guyane française commence à partir de la colonisation européenne, cela peut donc créer un malaise dans les populations non-autochtones quant à leur légitimité sur leur territoire. Cela pourrait expliquer cette volonté parfois inconsciente de mettre en avant un pays pluriculturelle, c’est à dire simplement métissé, plutôt qu’un pays où plusieurs peuples distincts coexistent.

Si on compare, de manière claire et concise la position des amérindiens vis-à-vis de leur terres et celle des Français autochtones, on peut y déceler une absurdité. Personne, à aucun moment, ne pourrait contredire la volonté des « français de souche », des «descendant de gaulois», de la population de type « européenne » à disposer de leur terre en France ou plus globalement en Europe. En effet, la question n’est pas de se demander si une population, établie depuis des temps immémoriaux, doit se légitimer de sa présence mais serait plutôt de savoir comment intégrer dignement les populations récemment installées en France hexagonale.

Pourtant c’est ce qui se passe en Guyane, où le manque de soutien de la population locale favorisait jusqu’à maintenant cet état de fait.

On pourrait se demander donc à qui profiterait le changement de statut politique de la Guyane, sans engagement écrite de la part des négociants avec l’Etat, envers les Premières Nations de Guyane.

Précisons donc les revendications autochtones de longues dates, mais également celles mises en marge des négociations avec l’Etat par le collectif référent.

La convention n°169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), une agence des Nations Unis, est le seul outil juridiquement contraignant relatif au respect des droits fondamentaux essentiels à la survie des peuples autochtones. Elle a été adoptée en 1989 et garantit notamment leur droit à leur terres et à disposer d’eux-mêmes. Cette convention a été incluse dans la liste des « revendications officielles des guyanais » qui sera remise aux ministres qui se sont déplacés aujourd’hui en Guyane, après 10 jours de mobilisations.

Dans cette même liste officielle, un deuxième point où les parties prenantes commencent à diverger sur leurs demandes. Les autochtones demandent l’éradication totale de l’orpaillage illégale, alors que le collectif référent ne demande qu’une intensification de la lutte contre ce fléau.

Le troisième point est celui où, la position des autochtones et celles des syndicats et autres collectifs entrent en contradiction. « Pou Lagwiyann Lévé » demande à l’Etat, au nom des peuples autochtones, « le développement de projets miniers tenant compte de l’environnement », sans avoir bien entendu concerté les principaux concernés. Les autochtones, eux tiennent un discours ferme, ils ne veulent aucun projet de méga-industrie minière sur leurs terres. De plus, ils demandent leur participation à la Commission Départementales des Mines, afin d’avoir un droit de véto sur tous les projets d’exploitations aurifères, conformément à l’article 24bis de la loi de l’égalité en outre-mer. Celle-ci prévoit en effet que des représentants des communautés locales puissent désormais siéger à ce conseil.

Ceci étant, on peut considérer comme un premier pas la demande du collectif référent à ratifier la Convention n°169 de l’OIT par l’Etat.

Il existe à l’heure actuelle 20 revendications urgentes et nécessaires de la part des peuples autochtones.

Autant de points qui soulèvent la réalité quotidienne de ces populations, tant dans le domaine du foncier, de l’éducation, du social, de l’économie que dans l’administratif.

On peut retenir, à titre d’exemple, la construction d’un collège en pays amérindien Wayana, ainsi que l’apprentissage de toutes les langues autochtones de la maternelle à l’Université. Une éducation bilingue et l’introduction de l’Histoire des Peuples Autochtones dans les manuels scolaires ont également été soumises.

La question du foncier est l’une des plus urgentes. Les amérindiens demandent la « rétrocession de 400 000 hectares de terres du domaine privé de l’Etat […]. Dont 200 000 en compensation de forêts primaires attribuées sans notre consentement à la Collectivité Territoriale de Guyane (CTG) et aux Mairies. Ni l’état, ni la CTG n’ont inscrits « noir sur blanc » la garantie d’une redistribution chiffrée et équitable aux autochtones ».

Ces peuples, héritiers d’un autre système de gouvernance, demandent la reconnaissance officielle de leur instance coutumière et de leurs Chefs coutumiers. Ainsi, les diverses communautés autochtones et bushinengés bénéficieraient d’un référent dans les décisions politiques de la Guyane, à travers un Grand Conseil Coutumier.

Pour finir, un point symbolique cette fois ci, serait la « mise en place d’un jour férié local « la journée des Peuples Autochtones » [] au même titre que l’abolition de l’esclavage ».

La journée du 28 mars2017, deviendra sûrement une date historique dans l’histoire de la Guyane, où 20 000 citoyens à Cayenne et 6 000 à Saint-Laurent ont montré leur volonté d’écrire une histoire commune. Elle sera sans doute la marque de la volonté de sortir d’une histoire coloniale au profit d’une histoire des peuples.

La France, pour avancer, doit reconnaitre sa diversité et son histoire, de la colonisation à l’esclavage, et son rôle géopolitique actuel.

En Guyane les autochtones ont depuis longtemps accepté les autres composantes de la population. Aucun amérindien ne demanderait « aux descendants d’esclaves de rentrer en Afrique ». Ce discours est malheureusement trop peu relayé et manque de visibilité.

Les amérindiens, au-delà de la diversité culturelle qu’ils apportent, sont des citoyens lucides, volontaires et surtout pas naïfs. Ils veulent participer au développement de leur pays, seulement, ils ont une autre analyse de la situation actuelle, et ainsi ils peuvent créer et développer des outils en conséquence. Les guyanais, dans leur globalité, ne devraient-ils pas se saisir des problématiques, des revendications des peuples autochtones ainsi que des solutions qu’ils proposent ? Ceci, afin de créer l’unité guyanaise qui est nécessaire pour construire l’avenir de la Guyane en cohérence avec les Peuples qu’elle abrite.

Au lendemain des marches, au moment où les ministres viennent d’atterrir pour les négociations, les guyanais, les Peuples Guyanais doivent montrer leur volonté de créer quelque chose de nouveau, d’être des précurseurs au niveau mondial, le monde nous regarde.


Demain samedi 1er avril, la communauté autochtone de Guyane présente à Paris invite à rejoindre le Grand Rassemblement des Guyanais de l’hexagone à 12 h dans le 7e arrondissement 👇

17620426_1810610402599564_7979231047559780598_o

Drapeau officielle des 6 nations autochtones de Guyane 👇

17741023_1810775775916360_756330336_n

Paroles de Guyanais #1 : Mathieu, 40 ans, Montravel (Guyane)

Guyane 2017, une révolution Française

#noubonkésa ! Le ras le bol qui a conduit la Guyane à fermer boutique a pris de cours les élus locaux, mais aussi les syndicats, et bien sûr l’Etat Français qui paye le prix d’une incurie dont il n’est nul besoin de faire mention. Il paraît en effet évident, en 2017, que le maintien de son drapeau sur une terre d’Amérique du Sud frappée par un tel retard de développement est invraisemblable au regard de l’Histoire et du monde actuel.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : le ras le bol, alors qu’il devrait logiquement conduire à une demande d’émancipation, se traduit par une demande de plus de France, de plus d’engagement de l’amère patrie*.  Le constat d’échec de la gestion Française ne conduira vraisemblablement pas à la révolution qu’on serait en droit de craindre ou d’espérer (selon le côté où l’on se trouve) nonobstant la forme radicale qu’a pris le mouvement  social.

En effet, sur les barrages et barricades, aux côtés du drapeau Guyanais, flotte allègrement le drapeau Français. Sur les réseaux sociaux on supplie les médias Français de faire mention de la situation, on exige des politiques en campagne de prendre position et enfin, on implore l’Etat Français pour qu’il agisse : des appels au secours, des injonctions pour que la France aide la Guyane à se sortir de la situation de crise dans laquelle elle se trouve, comme si une fois de plus, la solution ne pourrait venir que de l’extérieur.

Les raisons de cette aberration sont liées à la genèse même de la grogne actuelle : des collectifs de citoyens n’étant associés que de loin aux organisations politiques et syndicales existantes, ont pris la rue. Leurs leaders se disent lassés de l’insécurité galopante, des crimes, délits et autres incivilités qui gangrènent une société longtemps habituée à vivre dans une bulle de tranquillité que rien ne semblait, jusqu’à ces dernières années, pouvoir troubler quand dans le même temps,  les voisins immédiats étaient en proie à la guerre civile (Suriname) et aux régimes autoritaires et dictatoriaux (Brésil).

Dès lors, libres de toutes contingences liées au calendrier électoral et s’affranchissant des filtres habituels (les élus locaux), ces collectifs ont frappé par surprise, telle  une infraction, et ont rencontré une adhésion du peuple en demande de solutions immédiates quant à son besoin d’être protégé.

C’est ainsi que, à la remorque, les organisations syndicales et politiques ont tenté, de s’accrocher à cette locomotive défilant cagoulée et vêtue d’un uniforme de milice, les unes profitant de l’aubaine pour faire passer les revendications salariales et sociales, les autres, en ordre dispersé, dans un effort pathétique, tentant de survivre à cette vague qui les a submergé et menace de les faire tous disparaître.

Dans des gesticulations invraisemblables, ceux qui disposent de postes électifs ont bien essayé de récupérer le mouvement, vite fustigés par les membres des collectifs au motif qu’ils auraient échoué dans leur mission, mais surtout et plus subtilement, pour des raisons moins avouables : les leaders du mouvement social se verraient bien occuper la place, qui de tel député en juin 2017, qui de tel maire en 2020. La mobilisation et le soutien des masses leur font espérer que cette option serait désormais possible : les élus fautifs renvoyés un à un, remplacés par des hommes à poigne dont les capacités à faire bouger les choses seraient plus utiles que les promesses non tenues des penseurs du néant : la force contre l’intellect, l’action contre le projet.

Le plus triste, selon nous, est la position des anti colonialistes historiques qui, dans un communiqué rappellent que depuis plus de 25 ans ils proposent, alertent, luttent, subissent la répression, les arrestations. Ils se félicitent d’avoir eu raison avant tout le monde et  se trouvent contraints de soutenir le mouvement, de l’accompagner, espérant capitaliser sur une plate forme à laquelle ils avaient dû renoncer faute d’audience, et qui dans ce contexte particulier pourrait être vendue au peuple.  Pour eux aussi,  une aubaine, pensent-ils…

Car il faut être bien naïf pour croire que la conscientisation de la majorité se ferait en un mois, que 70 ans de départementalisation et d’aliénation pourraient disparaître en un tour de main, fût-il un tour de force.  Déjà en novembre 2008, le peuple rassemblé réclamait des mesures concrètes, cette fois contre le prix du carburant et plus généralement contre la vie chère.  Après plusieurs semaines de blocage, des avancées avaient été obtenues sans que pour autant les problèmes de fonds liés au statut administratif de la Guyane ne soient réglés. Pire, en décembre 2010, une consultation référendaire sur une autonomie relative du territoire était rejetée à une majorité écrasante, un véritable camouflet pour ceux qui rêvaient d’une nation Guyanaise.

On voit mal aujourd’hui pourquoi cette fois, les événements pourraient avoir une issue autre, d’autant plus que la Guyane, traditionnelle terre de partage de cultures  vit mal depuis cette consultation statutaire l’arrivée de populations en provenance d’Haïti et du Guyana principalement (15 000 sur une population totale estimée à 260 000 personnes), mais aussi du Suriname et du Brésil voisins. Les slogans xénophobes fleurissent, les collectifs réclament la destruction des squats, le renvoi des étrangers (y compris ceux emprisonnés pour des délits de droit commun), cadenassent les représentations diplomatiques, invectivent et éructent, tels des Français du Front National dont les thèses rencontrent ici un écho qui inquiète.

Les « étrangers », (voisins immédiats et damnés de la Caraïbe) sont donc vus comme les principaux responsables du  malheur Guyanais : orpaillage illégal et commission de crimes principalement. Par contre, les Européens eux, qui ne seraient pas des  « étrangers » trustent les plus hautes fonctions dans les administrations, les entreprises et les banques, font décoller leurs fusées dans un environnement technologique qui jure avec le reste du territoire où les accès à l’eau courante, à l’électricité sans parler du téléphone mobile ou de l’internet restent un enjeu.  Leur présence n’est pas remise en cause, il ne leur est rien demandé, même pas des comptes. Aucune revendication ne les vise particulièrement, ils sont cordialement invités à continuer à profiter, à perpétrer la fameuse pwofitasyion dénoncée en son temps par les grèves générales de 2009 qui frappèrent les Antilles.  Quelle ironie !

En conclusion, que faut-il attendre des élus locaux ? Rien, ils sont discrédités et inaudibles. Que faut-il attendre de l’administration de tutelle (la France) ? Rien, dès lors que son centre spatial n’est pas menacé. Que faut-il attendre des collectifs citoyens ? Ce que le peuple voudra qu’ils deviennent, mais nous n’avons guère d’illusion sur leur capacité à durer et à porter le niveau de réflexion au point où la question de la souveraineté de la Guyane sera posée.

(*copyright @bondamanjak)