Pimenter les mots

Qu’est-ce qu’un dictionnaire ? Il s’agit traditionnellement d’un recueil de définitions classées par ordre alphabétique. Mais à s’en tenir à cette simple description, on manquerait l’intérêt de l’objet qui se trouve entre nos mains : un dictionnaire singulièrement irrévérencieux au nom programmatique, Le Dérangeur. Petit lexique en voie de décolonisation. Titre éloquent qui dit à la fois le refus d’un certain ordre (linguistique, politique et social), la volonté de dévoilement des mécanismes de pouvoir, et le goût de l’iconoclasme. À l’origine du projet se trouvent « quatre passionnés de cultures afro-diasporiques », animateurs de l’émission bimensuelle « Piment » sur Radio Nova : Celia Potiron, Christiano Soglo, Binetou Sylla et Rhoda Tchokokam.

Cette contribution collective aux études noires françaises tient de l’art du funambule, avançant sur un mince fil tendu entre légèreté et profondeur, humour et sérieux, engagement et rigueur. La cohérence du propos se découvre à travers une polyphonie tout à la fois littéraire et linguistique. Et c’est précisément en cela que cet ouvrage participe pleinement d’une certaine tradition politique et intellectuelle noire, par l’assemblage hétéroclite mais réfléchi d’anecdotes personnelles, d’interprétations sociologiques, de recherches historiques et de questionnements philosophiques.

On appréciera particulièrement le souci d’une écriture incisive, résolument engagée et subjective où la sophistication d’analyses savantes croise des références populaires incontournables. Les auditeurs de l’émission radiophonique y reconnaitront la liberté d’esprit et l’enjouement des membres de l’équipe.

« Ce que parler veut dire »[1]

Le Dérangeur est d’abord une réappropriation de la langue et de ses usages. C’est que les auteurs prennent au sérieux la langue comme moyen d’action et de pouvoir. La parole, en effet, n’échappe pas aux rapports de domination qui structurent la société. Tous les discours ne se valent pas sur le « marché linguistique ». L’entrée « Fort-de-France — Douala — Paris » offre, à cet égard, un exercice de style particulièrement intéressant où s’illustre la variation diatopique[2] du français, à partir d’un thème commun énoncé depuis trois lieux : « la forme n’importe que si on considère le français comme une langue qui ne se parle que d’une seule façon, en oubliant qu’en l’imposant à des populations, cette même langue est amenée à évoluer (…) Que ces formes soient à peine compréhensibles par certains Français eux-mêmes est peut-être un début de réparation »[3]. L’article « Répartie » fournit, quant à lui, des armes rhétoriques pour parer et dévier les coups racistes les plus tordus.

Mais l’avant-propos rappelle une proposition encore plus fondamentale: « définir, c’est proposer une vision du monde » qui « peut être déformée pour asseoir une domination»[4]. Le collectif Piment se propose par là de revitaliser des concepts enfouis sous le poids d’une lente sédimentation. Il en va ainsi du mot « racisme » défini abstraitement comme une idéologie de haine envers un groupe social particulier posé comme inférieur. Mais qu’en est-il alors des pratiques sociales, des logiques systémiques et structurelles et du poids de l’histoire dans la caractérisation du racisme ? C’est vite oublier que les concepts ne sont pas des objets privés d’historicité et dégagés de tout contexte mais des outils dont la valeur s’apprécie à leur caractère opératoire, c’est-à-dire à leur usage dans le monde social.

Le racisme en France est étroitement lié à l’histoire de la traite négrière, de l’esclavage et de la colonisation. Ses fondements y sont à la fois religieux, juridiques, philosophiques, scientifiques et sociologiques. D’où la nécessité de déconstruire la parole hégémonique qui déroule imperturbablement le fil de son discours sur la scène de l’histoire qu’elle prétend occuper seule. Car c’est bien d’un projet d’hégémonie culturelle dont il est question pour nos auteurs :  « c’est à notre tour d’imposer notre regard, et cet ouvrage est là pour en témoigner »[5]. Voir le monde à partir de son lieu et de ses termes propres pour ne plus être seulement vu, pour ne plus être l’objet inerte du « Regard blanc », pour reprendre le titre d’un article du recueil. Une conviction profonde sous-tend l’ouvrage : les mots peuvent agir sur les représentations que l’on se fait de notre monde et ainsi contribuer à le changer.

 

L’autodétermination

Mais loin de se contenter d’élaborer de simples contre-définitions, cet abécédaire expose une philosophie politique d’autodétermination et de libération noires. Pour ce faire, les rédacteurs revendiquent un héritage de « sousveillance noire (…) un moyen de lutter contre la surveillance anti-Noirs en s’appropriant et en détournant les outils de contrôle social pour y échapper »[6].

C’est pourquoi la colère y est réhabilitée comme « une manière de se rappeler que nous n’étions pas passifs, mais pleinement conscients de notre voix. »[7](« Colère »), avec une référence explicite au Cahier d’un retour au pays natal de Césaire dont la parole énergique s’ouvre sur une colère lumineuse : « Va-t’en, lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t’en je déteste les larbins de l’ordre et les hannetons de l’espérance»[8].

Colère et joie forment les affects dominants de ce petit lexique. Ces affects mobilisateurs rendent indispensable de « comprendre la nature de nos oppressions » et de « chercher activement des réponses durables pour renverser les systèmes bourreaux»[9](« Victimisation »). La nécessaire quête d’intelligibilité passe par un travail actif du lecteur, attentif aux subtils jeux d’échos et de croisements tissés par les auteurs : les entrées « Bumidom » et « Montreuil » mettent en perspective l’article «Antillais vs Africains », « Colère » approfondit « Émeute » tandis que « Békés » et «Abolitions » expliquent « Réparations ».

Le Dérangeur construit une parole libérée qu’on espère libératrice. Il s’agit d’un acte d’amour communautaire adressé « aux personnes noires, celles qui aiment l’être, qui le sont par défaut ou par choix politique. À celles qui ne le sont pas encore et le deviendront, peut-être. »[10] Cet abécédaire constitue ainsi l’aboutissement d’une aventure afro-diasporique commencée en 2017. Il est une boite à outils utile  « pour réfléchir et penser notre place dans la société, notre relation avec elle et avec nous-mêmes »[11].

[1] Référence à un célèbre recueil du sociologue Pierre Bourdieu.

[2] La variation diatopique d’une langue désigne, en linguistique, sa variation dans l’espace, selon les régions et les pays.

[3] Le Dérangeur. Petit lexique en voie de décolonisation, Paris, Hors d’atteinte, 2020, p.81 ((Dorénavant LD).

[4] Ibid., p.15.

[5] Ibid., p.16.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p.63.

[8] Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine, 1983, p.7.

[9] LD, p.128.

[10] Ibid., p.9.

[11] Ibid., p.16.