Aimé Césaire en héritage (II)

En ce jour anniversaire de la naissance d’Aimé Césaire (1913-2008), nous publions le deuxième volet de notre série « Aimé Césaire en héritage ». Nous portons cette fois la focale sur les années 1930-1940, une période marquée par une effervescence politique et intellectuelle au sein des milieux noirs en France métropolitaine.

Après avoir rappelé le mot d’ordre césairien (« l’heure de nous-mêmes a sonné ») et sa portée « performative comme geste mobilisateur » et non comme satisfecit paresseux, nous poursuivons cette réflexion en le mettant en perspective avec les services de propagande et de police.

L’apothéose 1931

C’est un 26 juin que naissait Aimé Césaire en 1913, soit au seuil d’un nouveau cri pour paraphraser Bertème Juminer[1]. En effet, la guerre de 1914-1918 ébranle les assises du monde. Les nations européennes, à leur apogée impériale, craquèlent. Dans le sillage de la révolution d’octobre 1917 en Russie, des mouvements nationalistes et communistes suscitent des inquiétudes de la part des autorités administratives et militaires françaises : des tirailleurs indigènes réquisitionnés pour l’ « effort de guerre » sont présents sur le sol métropolitain ; ces derniers ont vu mourir quantité de Blancs et, plus inquiétant, en ont tué. La mystique du suprémacisme blanc vacille aux yeux de certains de ces hommes. L’expérience débouche également sur des prises de consciences individuelles à l’instar du personnage de Claude Mckay – écrivain afro-jamaïcain de la Harlem Renaissance que Césaire rencontre chez les sœurs Nardal en France – dans son roman Home to Harlem :

« Why did I ever enlist and come over here? » he asked himself. « Why did I want to mix myself up in a white folkls’ war? It ain’t ever was any of black folk’s affair. Niggers am evah always such fools, anyhow. Always thinking they’ve got something to do with white folk’s business.[2]

[« Pourquoi est-ce que je me suis engagé pour venir ici ? » il se demanda. « Pourquoi est-ce que j’ai voulu me mêler dans cette guerre de blancs ? Ce n’était en aucun cas les affaires des noirs. Les nègres sont toujours de tels idiots, en toute occasion. Toujours à penser qu’ils ont quelque-chose à voir avec les affaires des blancs. »[3]]

Par conséquent, « afin d’assurer la tutelle mais aussi la surveillance de tous les sujets ou protégés français originaires des possessions d’outre-mer », le ministre de la Guerre institue, dès mars 1916, un service d’organisation et de surveillance des travailleurs coloniaux en France. Un service dépendant alors de la direction des Troupes coloniales qui se trouvait chargé de la liaison entre les différents employeurs et les colonies de l’examen des conditions d’utilisation de la main-d’œuvre indigène. Ce service, nous renseignent les Archives d’outre-mer, « disposait d’agents infiltrés et de correspondants dans les différents milieux. Il collaborait avec le ministère de l’Intérieur et les services de police des gouvernements généraux. » De fait, le Service fut rattaché à la direction des Affaires politiques en 1925.

Ainsi, lorsqu’Aimé Césaire arrive à Paris pour faire sa rentrée au lycée Louis-le-Grand, en khâgne, l’Empire célèbre son apothéose à la Porte Dorée (aujourd’hui Musée de l’immigration) et tente, vaille que vaille, de réprimer toute velléité « séparatiste ». La fameuse Exposition coloniale de 1931, pour laquelle plusieurs commissions ont été formées dans chaque colonie, est un mirage dont se garde bien Aimé Césaire, souligne son biographe Romuald Fonkoua :

Le jeune homme, qui ne pense qu’à ses études, n’en a cure. Ce détachement vis-à-vis de l’histoire immédiate, et de l’évènement qui fait courir le tout-Paris médiatique, militaire, artistique et politique constitue l’un de ses traits de caractère : l’indifférence au symbole et à l’apparat (de la représentation coloniale), la tendance au repli sur soi. De fait, durant ses années parisiennes, de 1931 à 1939, seules les activités intellectuelles occuperont son temps.[4]

Au cours de ces années studieuses se forgent les « armes miraculeuses » du poète et parlementaire. Si, dans un premier temps, à la différence de son camarade Léopold-Sédar Senghor inscrit à la Ligue d’Action universitaire républicaine et socialiste (LAURS), il se tient à l’écart des agitations de l’époque, c’est afin de préparer au mieux son concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieur (ENS). Il finira par accepter la présidence de l’Association des étudiants martiniquais en France et s’inscrit, en 1935, aux Jeunesses communistes. Puis, une fois admis à l’ENS, il participe à la transformation du journal de l’association en un « vrai outil de pensée » : L’Etudiant noir affirme sa voix au milieu de celles de L’Etudiant socialiste, de L’Etudiant français ou encore de Etudiants de France, autant de journaux qui représentent les principales familles politiques françaises. La publication se singularise en abordant des questions relatives à la politique coloniale et aux problèmes d’identité raciale, historique et généalogique que se posent tout étudiant d’outre-mer en métropole. Cette singularité émerge dans un climat social particulièrement harassant, nous fait observer Olivier Sagna dans sa thèse magistrale sur les « pionniers méconnus de l’indépendance » :

[…] dans cette période de l’entre-deux-guerres marquée par la crise, le racisme est partout présent. Combien de lettres envoyées au ministère des Colonies ; aux organisations nègres ou aux journaux qui dénoncent la discrimination raciale à l’embauche ? Combien de Siki (boxeur sénégalais vainqueur de Carpentier et injustement disqualifié) ou de Touvalou Houénou (avocat dahoméen expulsé d’un bar à cause de sa couleur) anonymes ? Combien d’arrestations, de passages à tabac par une police qui considère que tous les nègres sont des criminels ? [5]

Et de poursuivre en indiquant combien les mouvements noirs formés au cours de cette période témoignent d’une « présence intempestive au sein d’une humanité déjà saturée de discours et de représentations sur l’Afrique ».

Les noms choisis par les organisations nègres sont symptomatiques de l’agressivité générale dont sont victimes les nègres : Ligue Universelle pour la Défense de la Race Noire, Comité de Défense de la Race Noire, Ligue de Défense de la Race Nègre. [6]

On peut d’ailleurs ajouter à cette liste d’organisations politiques la revue martiniquaise d’inspiration à la fois marxiste et surréaliste, Légitime défense.

Défense, défense, défense, cette nécessité impérieuse ne peut que raviver les solidarités existantes et/ou en créer de nouvelles. C’est pourquoi à côté des amicales, souvent informelles, qui servent surtout à « payer le prix de l’enterrement, un enterrement de cinquième classe ou quelque chose comme ça » [Claude McKay], quand l’heure ultime est venue, vont bientôt apparaître des organisations qui mettront en avant la dignité humaine et l’amélioration du sort des nègres, voire le droit à disposer d’eux-mêmes.[7]

Longue est l’histoire du mouvement pour les droits civiques. Et complexe : c’est une histoire forcément transnationale et à plusieurs vitesses. Un seul exemple : le décret d’abolition de 1848 concerne la Martinique, la Guadeloupe et dépendances, l’île de La Réunion, la Guyane et le Sénégal ainsi que les autres établissements français de la côte occidentale d’Afrique, l’île Mayotte et Dépendances, l’Algérie. Dans chacun de ces territoires, l’abolition se traduit par une réforme coercitive des méthodes de travail et de l’économie de traite, soient quasiment autant de configurations différentes dont le dénominateur commun est de constituer un « chapitre de l’économie politique »[8]. En effet, le décret d’abolition ne donne pas lieu à une politique de réparation pour les « nouveaux citoyens » ou une quelconque redistribution du capital foncier. Au contraire, dirions-nous même. En 1848, dans les travaux de la Commission pour l’abolition de l’esclavage que préside Victor Schoelcher, le principe d’une indemnité (ou d’un « dédommagement »[9]) à verser aux propriétaires est retenu comme condition sine qua non de l’acte d’abolition. La raison économique infléchit la raison philosophique on peut se dire à la lecture de cette très longue phrase :

S’il a été tout d’abord reconnu que la morale et le droit naturel désavouent la possession de l’homme par l’homme, et que dans cet ordre d’idées philosophiques, l’abolition de l’esclavage ne créerait pas de droit absolu à une indemnité, la commission n’a pas moins été unanime à proclamer que, sous les rapports de la justice et de l’utilité sociale, il était convenable et nécessaire même d’allouer un dédommagement aux parties intéressées, pour le trouble et le préjudice qui leur sont causés.[10]

Trois ans avant l’abolition dans les colonies anglaises en 1833, dans la Revue de Paris, Victor Schoelcher se disait prêt à concéder au lobby créole son exigence fondamentale : « quitte à donner une indemnité au propriétaire ». Afin de précipiter le mouvement abolitionniste, l’objectif fondamental pour Schoelcher, le point de vue de l’esclave n’aura pas été pris en compte par l’état français. Le mouvement pour les droits civiques ne saurait donc retenir 1848 comme un tournant dans la mesure où l’évènement abolitionniste consacre une « autre citoyenneté »[11] et une infra-humanité qui justifie pleinement qu’on parle de « défense raciale » et qu’on proclame que « les vies noires comptent », assurément. De même 1946 : ainsi que nous le verrons dans le troisième volet de notre série, cet évènement ne sera pas le tournant escompté par Aimé Césaire.

Après avoir mis en perspective l’année de sa naissance avec les années d’après-guerre et leurs effets socio-politiques, nous entendons dégager le fer de lance du mouvement d’assimilation : la revendication de droits civiques pour les descendants des « Noirs affranchis », ces fils et filles de Schoelcher commémorés dans les discours de propagande ayant culminé en 1935-1936 pour les « Fêtes du Tricentenaire du rattachement des Antilles à la France ». Un simulacre d’apothéose…


[1] Bertène Juminer, Au seuil d’un nouveau cri (Paris: Présence africaine, 1963).

[2] Claude MacKay, Home to Harlem (New York: Harper and bros, 1928).

[3] Notre traduction faute d’avoir l’édition française à portée de main.

[4] Romuald Fonkoua, Aimé Césaire, 1913-2008 (Paris: Perrin, 2010), 41.

[5] Olivier Sagna, « Des pionniers méconnus de l’indépendance : Africains, Antillais et luttes anti-colonialistes dans la France de l’entre-deux-guerres (1919-1939) » (Université Paris VII Diderot, 1986), 81.

[6] Sagna, 81‑82.

[7] Sagna, 82.

[8] Aimé Césaire, Écrits politiques (Paris: J.-M. Place, 2013), 41.

[9] Jessica Balguy, « L’indemnité Coloniale de 1849 : Mise En Place à Répartition En Martinique et En Guadeloupe », Histoire Sociale/Social History 53, no 107 (7 juin 2020): 113‑29, https://doi.org/10.1353/his.2020.0006.

[10] http://anom.archivesnationales.culture.gouv.fr/ark:/61561/wz818hcccgw.num=20.q=abolition+de+l%27esclavage.

[11] Silyane Larcher, « L’autre citoyen : l’idéal républicain et les Antilles après l’esclavage » (Paris, Armand Colin, 2014).

Publié par

Axel Setzo'o

Une boussole pour quitter cette Europe qui n'en finit pas de parler de l'homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre comme chacun sait où.