L’OMS et la gestion sanitaire en Afrique : entretien avec Simplice Ayangma Bonoho, chercheur en histoire contemporaine

Simplice Ayangma Bonoho est l’auteur d’une thèse soutenue en 2019 à l’université de Genève intitulée : L’Organisation mondiale de la santé (OMS), les politiques de développement sanitaire et leur mise en oeuvre en Afrique centrale entre 1956 et 2000 qui sera publiée l’année prochaine, en 2021, aux éditions Karthala.

Xavier Luce : Après ces longs mois haletants durant lesquels les mass media occidentaux ont relayé le discours apocalyptique des fondations et organisations non gouvernementales telles que la fondation Bill & Melinda Gates ou bien l’alliance GAVI pour les vaccins à destination des pays en voie de développement, la question que l’on est amenée à se poser est comment s’est installé en Afrique ce projet de « gestion sanitaire » ?

Simplice Ayangma Bonoho : L’idée originelle de la gestion des problèmes sanitaires au-delà des frontières nationales est à rechercher dans les grandes épidémies (la peste et le choléra notamment) subies par les pays occidentaux à partir du moyen-âge surtout. Les préoccupations réelles de santé vont pour leur part, émerger au milieu et à la fin du XIXe siècle. Le commerce, les transports et leur corollaire, l’augmentation de la rapidité des déplacements et la croissance des flux transnationaux des personnes (et des biens) vont en effet favoriser l’importation des épidémies, à l’origine des premières conventions sanitaires internationales. La lutte contre ces épidémies en Europe a en effet favorisé la diffusion d’un nombre incalculable de présupposés, et nomment les principes de la solidarité des riches à l’égard des pauvres (l’interdépendance). De tels présupposés justifient aussi l’accélération du processus d’internationalisation des politiques sociales inaugurée en Afrique depuis le XVe siècle.

XL : C’est donc dans le cadre d’une réflexion globale que se forme un projet de gouvernance sanitaire d’envergure mondiale ?

SA : La lèpre, la peste, le typhus, la syphilis, la fièvre jaune, le choléra, etc. vont ainsi créer l’idée d’une « civilisation » érigée en « normes sanitaires internationales » et diffusée à partir de 1851, par la première conférence sanitaire internationale, puis à partir de 1907, par l’Officie International d’Hygiène Publique (OIHP), qui avait son siège à Paris. Cette institution va dès les premières heures, servir de cadre à la domination de certains territoires (la Turquie notamment), sous prétexte de civilisation/d’hygiénisation. L’idée de base était de cibler la source des maladies infectieuses dans leur nation d’origine. De tels projets d’abord initiés par les gouvernements coloniaux européens sont repris plus tard (1923), par l’Organisation d’Hygiène de la Société des Nations (OHSDN), fille-aînée de l’OMS qui lui succède en 1948. Aux côtés de ces instances sanitaires internationales, œuvrent parfois des philanthropies particulières comme l’Institut Pasteur ou la fondation Rockefeller.

L’idée d’une « civilisation » érigée en « normes sanitaires internationales » et diffusée à partir de 1851 va dès les premières heures, servir de cadre à la domination de certains territoires, sous prétexte de civilisation/d’hygiénisation.

XL : Quel est l’objet de cette conférence sanitaire internationale qui se tient à Paris au milieu du XIXe siècle ?

SA : La conférence de Paris de 1851 avait servi de cadre au rassemblement des empires qui avaient développé tôt, des relations commerciales et maritimes dans la méditerranée et la mer noire, et qui étaient convaincus que l’uniformisation du régime sanitaire dans ce secteur allégerait les charges de la navigation, en sauvegardant la santé publique des États européens respectifs. Il était en effet question, « d’établir le maximum de protection de la santé publique avec le minimum d’entraves pour les relations commerciales et la libre circulation ». Ces premières conventions et conférences sanitaires internationales visaient donc des objectifs clairement libéraux que ne cachent pas leurs promoteurs. Elles étaient aussi motivées par des ambitions géopolitiques.

XL : Ces conventions internationales marquent donc une étape déterminante de la politique impériale européenne ?

SA : S’il est vrai que les premiers missionnaires, explorateurs et colons ont parfois accordé une attention particulière aux questions de santé en Afrique spécifiquement, c’est surtout avec l’avènement de l’OHSDN que les territoires dominés sont effectivement pris en compte dans les programmes internationaux de santé. C’est au sein de cet Office que va émerger l’idée de la nécessité de « civiliser » défendue par Albert Sarraut en France. C’est en effet les idées de « mise en valeur des colonies » portées par ce dernier, qui favorisent la mise en place des premiers réseaux humanitaires coloniaux en direction du continent africain. Le projet de Sarraut visait avant tout la spoliation du colonisé, et les questions d’hygiène dans les colonies occupaient une part importante de son projet de civilisation/dé-civilisation. Il convenait en effet de « civiliser » les colonies par l’hygiène et la santé, en vue de leur exploitation efficiente. Pour Sarraut, il fallait absolument d’organiser et de poursuivre méthodiquement, la lutte énergique contre les maladies, les épidémies qui décimaient terriblement les populations autochtones…

XL : Des maladies épidémiques conséquences de la colonisation de ces territoire!

SA : Il s’agissait surtout, d’en finir avec l’importante mortalité, celles des enfants surtout. Ce qui nécessitait le développement de l’hygiène générale, de la prophylaxie, et l’augmentation des services de prise en soins, l’organisation des services mobiles de santé, la formation des praticiens, etc.

L’érection des questions d’hygiène des colonies en « cause humanitaire internationale » a participé à transformer l’Afrique en un vaste laboratoire pour les Européens.

XL : La gestion sanitaire relève davantage d’un objectif de contrôle des populations que de solidarité internationale ainsi que l’attestent les mesures d’ingérence ?

SA : La mise en « agenda global » des politiques de santé par la signature des conventions sanitaires internationales a donné une orientation particulière aux mesures d’hygiène dans les États membres et dans les colonies, surtout à partir de l’entre-deux-guerres. Les réglementations sanitaires antérieures (notamment celles sur la police sanitaire maritime et sur la navigation aérienne signée à la Haye le 12 avril 1933) ont fait une place aux colonies, après les maladies pestilentielles, à la trypanosomiase humaine africaine d’abord, puis au paludisme à partir surtout de 1950. Acteurs impériaux et internationaux vont dès lors constituer de véritables réseaux interconnectés, s’inspirant surtout des principes missionnaires, pour mettre en place des lois civiles et pénales en matière de santé, qui leur donnent par la suite, le droit d’intervenir dès lors que survient, une menace épidémiologique avérée ou non. De telles lois participent du coup, à l’instauration d’un régime de « protection » dans lequel la diffusion des modèles d’hygiène occidentale occupe une place centrale. L’expérimentation variée des modèles sanitaires occidentaux en Afrique débouche sur une œuvre qui résume bien les ambitions de ce courant de réformateurs et de colonisateurs dont Sarraut s’était fait le porte-voix au début des années 1920.

L’érection des questions d’hygiène des colonies en « cause humanitaire internationale » a participé à transformer l’Afrique en un vaste laboratoire pour les Européens. L’avènement de l’OMS à la fin des années 1940, ne vient pas rompre cette logique, au contraire. Comme pour le cas de l’OIHP et de l’OHSDN, ce sont les administrations coloniales qui engagent les territoires dominés dans la collaboration avec l’OMS, en tant que « territoires associés » ou « territoires non autonomes ». Les colons définissent ainsi les termes d’une politique sanitaire dans les colonies, en étroite collaboration avec les intérêts économiques et mercantilistes des métropoles d’abord, puis ceux de leurs alliés (américains surtout). La constitution d’un « État occidental-mondial » à tendance capitaliste au lendemain de la Seconde Guerre mondiale trouve l’adhésion majoritaire de la strate mondiale alors représentée au sein de l’OMS. Cette influence de l’Occident et son idéologie capitaliste rencontrent les aspirations nationales et aussi coloniales, d’un courant réformateur inspiré des idées hygiénistes nées au milieu du siècle précédent [1].

La mise en place de l’OMS coïncide en effet, avec une période de grand optimisme quant à la puissance de la médecine occidentale, notamment reflétée dans les programmes verticaux massifs, et dont le « Malaria Eradication Program/Programme d’Éradication de la Malaria », mis en place par l’Organisation en vue de réduire la morbidité et la mortalité mondiales. Les relatifs succès, mais surtout les échecs de ces programmes verticaux de santé, viennent signaler leur inutilité. Ce qui justifie l’avènement du slogan de « Santé pour tous en l’an 2000 » lancé à Alma Ata en 1978. La stratégie de la « santé pour tous » coïncide elle aussi, avec l’émergence du néolibéralisme en tant qu’orthodoxie économique et politique dominante. Dès 1980, le domaine de la santé rentre peu à peu sous l’influence des institutions financières internationales (BM, FMI), qui privilégient le secteur privé, en proposant des solutions axées sur le marché. Une option qui, en renvoyant aux calendes grecques le rêve du développement de la santé en Afrique, vient renforcer le biais capitaliste et mercantiliste de la gestion sanitaire dans le continent.

La constitution d’un « État occidental-mondial » trouve l’adhésion majoritaire de la strate mondiale alors représentée au sein de l’OMS. Cette influence de l’Occident et son idéologie capitaliste rencontrent les aspirations nationales et aussi coloniales, d’un courant réformateur inspiré des idées hygiénistes nées au milieu du siècle précédent.

XL : Qu’en est-il de cette « flambée épidémique » d’Ebola de 2013-2014 ainsi que la qualifie l’OMS ? Déjà, dans quel contexte s’inscrit-elle ?

SA : L’influence du néolibéralisme sur la santé à l’échelle mondiale et spécifiquement à l’échelle du continent africain est restée d’une brûlante actualité. C’est dans ce contexte qu’émerge l’épidémie d’Ebola, manifestée en plusieurs phases. Identifiée pour la première fois en 1976 à Nzara (actuel Soudan du Sud) et à Yambuku (ex-Zaïre ou actuelle RDC), cette affection porte le nom d’une rivière située dans ce dernier pays. Depuis la « découverte » de la maladie, plusieurs éclosions sont intervenues (23 au total), notamment dans les villages isolés et situés principalement dans les forêts tropicales humides d’Afrique centrale et de l’Ouest. Si les autres éclosions ont fait très peu de victimes en raison du relatif éloignement des zones où elles se sont produites, c’est surtout celle de 2013-2014 qui constitue l’une des plus importantes dans les annales de l’histoire de cette maladie. Cette importance est due non seulement à sa dispersion géographique (partie de la Guinée, la maladie touche la Sierra Leone, le Libéria, le Nigéria, le Sénégal, le Mali), mais aussi, au nombre de victimes enregistrées (environ quatre fois plus que les épidémies précédentes).

XL : Comment s’est caractérisée la gestion de cette « crise sanitaire » ? Dans quelle mesure peut-on parler de scénario épidémiologique ?

SA : La catastrophe vécue en 2014 avec l’épidémie d’Ebola était en effet un film « bien préparé » comme l’a écrit Guillaume Lachenal [2]. Elle suit ainsi la logique de la trajectoire tracée par les systèmes africains de santé, littéralement sapés par les réformes néolibérales intervenues entre la fin des années 1970 et le début des années 1980. Le virus d’Ebola, constitue en effet le premier de ces virus taxés d’« émergents ». Sa surveillance et son anticipation (preparedness) annoncent l’avènement d’une « nouvelle clinique mondiale » baptisée santé mondiale/globale (Global Health), essentiellement marquée par une augmentation sans précédent des fonds pour la santé dans le Sud, et en général au grand dam des systèmes de prise en soins des malades et des professionnels de santé. Se préparer aux épidémies à venir était en effet devenu, la principale technique de gestion sanitaire. L’Afrique en particulier était devenue l’une des priorités du système mondial de financement, sous le prétexte de la sécurité sanitaire mondiale car, elle apparaît aux yeux d’une certaine opinion (occidentale notamment) comme dangereuse et mortelle, pour les occidentaux d’abord et avant tout. D’où l’engouement des pays du Nord, à vouloir contenir les nouveaux virus apparus dans les pays du Sud, avant qu’ils ne se répandent dans le reste du monde.

Il s’agit d’un discours colonial de santé publique, qui a construit une image de l’indigène comme « un réservoir d’infections », particulièrement néfastes pour le colonisateur occidental. Une telle résurgence des représentations occidentales des « Tropiques » vues a priori comme pathogènes est le miroir inversé d’un Occident tempéré, aux « normes saines ». De telles représentations placent l’Afrique, au « niveau zéro de l’épidémiologie ». 

XL : Est-ce une théorie des climats qui imagine des zones tempérées et saines menacées par des zones non tempérées et donc potentiellement dangereuses pour l’humanité ?

SA : Oui, en effet ! Une telle représentation contribue énormément à remettre au goût du jour, la notion de « tropicalité », qui rappelle à plusieurs égards, les débats qui ont été au principe des conférences sanitaires internationales du XIXe siècle. Il s’agit d’un discours colonial de santé publique, qui a construit une image de l’autre (l’indigène notamment), comme « un réservoir d’infections », particulièrement néfastes pour le colonisateur occidental. Une telle résurgence des représentations occidentales des « Tropiques » vues a priori comme pathogènes est en effet le miroir inversé d’un Occident tempéré, aux « normes saines ». De telles représentations placent l’Afrique, au « niveau zéro de l’épidémiologie ». Ce retour du spectre de la tropicalité justifie en grande partie au moins, l’intervention des bailleurs de fonds étrangers, des Organisations Internationales de santé et autres organisations « humanitaires », dont l’OMS et Médecins Sans Frontière (MSF) sont les plus représentatifs, du moins pour le cas d’Ebola. Notons que le 14 septembre 2014, le Conseil de Sécurité des Nations Unies entre en scène, et adopte une résolution qui déclare l’épidémie d’Ebola, une menace pour la sécurité et la paix internationales. Il appelle de ce fait, à des efforts internationaux urgents, en vue de la contenir. Ce qui en fait une priorité internationale, et un motif essentiel de mobilisation d’importants moyens.

XL : On assiste donc là à une éclatante intervention impérialiste qui s’inscrit tout droit dans les plans d’action mis en œuvre à compter du XIXe siècle ?

SA : La similarité de ces interventions étrangères, dans le cas Ebola particulièrement, avec les approches verticales qui avaient déjà cours avant et pendant la période coloniale, notamment avec le cas de la trypanosomiase humaine africaine ou du paludisme est en effet frappante : le recours aux moyens militaires (3000 soldats américains envoyés au Libéria et une unité d’élite de l’armée chinoise), et sanitaires (création des centres de traitement, une mise en quarantaine de la population, et des contrôles sanitaires dans l’espace public, etc.), la fermeture des frontières et le contrôle de la circulation des populations, etc. Une telle intervention dans la lutte contre la récente épidémie d’Ebola rappelle l’idéologie coloniale de la santé publique internationale, en direction du continent [3], marquée fort justement par un partage colonial des tâches obéissant aux intérêts géostratégiques de chaque acteur en présence : la Grande Bretagne intervenant en priorité en Sierra Leone, la France en Guinée, tandis que les États-Unis se concentrent sur le Libéria. Ces interventions visent au mieux, à guérir en priorité les soignants internationaux, en vue de garantir la pérennité de l’aide envers les populations touchées. Il s’agit aussi, en ayant recours aux pays du Nord qui ont un fort lien avec les pays du Sud, de se focaliser sur la recherche d’un vaccin. Il devient impératif de noter l’imaginaire, et surtout, la « fiction » qui accompagnent ces actions de prise en charge sanitaire [4]. Ceux-ci (l’imaginaire et la fiction) se sont manifestés par un mode dramatique de représentation médiatique de la crise, en entrant parfois dans les techniques de gestion de cette « maladie infectieuse émergente », comme c’est actuellement le cas avec la pandémie du Covid-19.

XL : Dans cette perspective longue que vous proposez à partir de votre travail doctoral, quels liens peut-on établir entre les centres de recherches sur les maladies infectieuses et les bases militaires occidentales présentes sur le continent africain ?

SA : Comparer les centres occidentaux de recherches sur les maladies infectieuses installés en Afrique avec les bases impérialistes et/ou militaires dans le continent reviendrait à faire une analyse historique au moins rapide et brève des deux types d’institutions, en vue d’en dégager tant leurs similitudes que leurs dissemblances. Notons pour cela que les découvertes pasteuriennes de la fin du XIXe siècle sont notamment marquées par la « victoire » sur les maladies qui terrifiaient les explorateurs européens. Cette victoire sur les maladies venues des tropiques surtout, fait ainsi s’enchevêtrer logiques coloniales et scientifiques. C’est dans cette veine qu’on assiste aux premiers dépistages massifs des maladies infectieuses, menés par les équipes de chercheurs européens dans le continent, mais aussi en Asie. Ces dépistages visent à identifier l’agent causal des maladies en question, mais aussi, leur mode de transmission. Un processus qui favorise leur prise en charge, et donc leur traitement et/ou la mise sur pieds des vaccins.

XL : Dans quelles mesure les Institut Pasteur, par exemple, s’apparentent à des bases impérialistes ?

SA : Outre la pratique de ces dépistages de masse, on assiste aussi à la mise en place dans les territoires conquis, des premiers centres de recherche, dont les plus connus sont les Instituts Pasteur français, ouverts successivement à Saigon (1891), à Constantinople (1892), à Tunis (1893), à Alger (1894), à Nha Trang (1895), à Brazzaville (1908), à Fort de France (1910), à Tanger (1914), à Hanoï (1922), à Dakar (1924), etc. À côté de ce réseau des établissements de recherche en constante expansion et rattachés à l’Institut Pasteur de Paris, se trouvent le Central Research Institute britannique créé en 1907, et la Rockefeller Foundation étatsunienne, qui voit le jour le 14 mai 1913, etc. Les programmes des uns et des autres sont clairement sous-tendus par des préoccupations essentiellement commerciales et culturelles, et dans une moindre mesure, humanitaires. C’est pourquoi ils vont se doter d’un vocabulaire qui va dès le départ, bercer leur bonne conscience. Le plus significatif est la « mission sacrée de civilisation », qui n’est en réalité qu’une « rhétorique de la domination », en vue de légitimer l’exploitation économique des territoires où ils se sont installés, et garantir ainsi au mieux, les intérêts nationaux de leurs promoteurs. Les choses semblent n’avoir pas du tout changé.

Il devient impératif de noter l’imaginaire, et surtout, la « fiction » qui accompagnent ces actions de prise en charge sanitaire. Ceux-ci (l’imaginaire et la fiction) se sont manifestés par un mode dramatique de représentation médiatique de la crise, en entrant parfois dans les techniques de gestion de cette « maladie infectieuse émergente », comme c’est actuellement le cas avec la pandémie du Covid-19.

Pour ce qui est des bases militaires occidentales en Afrique, notons que la France par exemple a déployé tout autour du globe terrestre (de la Guyane au canal du Mozambique et des Emirats arabes unis à la Polynésie), un peu plus de 10 000 militaires. Les États-Unis au contraire, comptaient en 2017, près de 200 000 hommes, soit 10% du personnel militaire américain, déployés à l’étranger, dans près de 800 bases militaires officiellement déclarées. En tout, 34 de ces sites militaires seraient installés en Afrique, soit 14 bases principales et 20 camps (avant-postes). L’Afrique abrite de ce fait, la plus importante base américaine au monde, dont celle du Camp Lemonnier à Djibouti. Cette dernière représente la plus grande base des drones au monde, avec 4000 hommes destinés à des opérations tant en Afrique qu’au Moyen-Orient. Outre ce site, Washington dispose d’environ 5 sites militaires en Somalie, 4 au Kenya, 1 site de surveillance à Entebbe en Ouganda, 3 sites au Cameroun, dont une base de drones à Garoua, 2 sites au Tchad et 1 escadron pour la coopération militaire au Gabon.

Au-delà de cette présence militaire française et états-unienne, on retrouve aussi dans le continent, des bases militaires anglaise, chinoise (la toute première à Djibouti proche de la base américaine), japonaise, turque, saoudienne, etc. Même l’Inde dispose d’un poste d’écoute au Nord de Madagascar. Ce qui démontre à suffisance l’enjeu essentiel que constitue le continent africain pour l’ensemble des nations prédatrices du monde. Si les missions des centres étrangers de recherche sur les maladies infectieuses dans le continent diffèrent fondamentalement de celles des bases militaires, il reste pertinent que ces deux types d’institutions visent un seul et même objectif : elles servent avant tout de sentinelles aux intérêts stratégiques des nations concernées.

XL : Quelle lecture peut-on faire de la pandémie actuelle, particulièrement au regard des nouveaux critères retenus par l’OMS et de l’occupation militaire du continent africain ?

SA : Nous savons que les maladies sont transnationales par essence. L’Occident se sert des frontières qu’il a lui-même tracées, pour isoler des problématiques globales par nature. L’émergence de maladies virulentes peut en effet se produire n’importe où et à n’importe quel moment, en raison surtout des interconnexions qui existent dans le monde actuel. De plus en plus d’humains et de non-humains sont en circulation. Cette hyper-mobilité a été mise en évidence pendant l’épidémie de SRAS de 2003, qui s’est étendue sur 30 pays repartis sur 6 continents, et qui en un mois environ, avait touché plus de 8000 personnes et fait plus de 800 morts. L’épidémie actuelle du coronavirus (Covid-19) permet elle aussi de mettre en exergue, la rapidité de la progression de l’agent infectieux. Celle-ci trahit le niveau sans précédent d’inter-connectivité atteint par les zones géographiquement reculées, mais branchées à un réseau mondial de villes.

Une telle rapidité de la propagation du coronavirus a très rapidement ébranlé la notion de sécurité de l’Occident, et montré les limites de la notion de solidarité internationale. Mais ce qui semble nécessaire à souligner ici est surtout l’impréparation légendaire dans laquelle la maladie a trouvé la plupart des systèmes de santé du monde, et même ceux de l’Occident où la tendance est à la surconsommation d’une médecine de pointe personnalisée. Y-a-t-il donc lieu de s’étonner que la pandémie y ait fait le plus de victimes ? Les politiques de préparation (preparedness) pensées aux États-Unis étaient supposées répondre aux menaces bioterroristes surtout, et à réduire le fardeau épidémiologique lié aux pathologies infectieuses émergentes et réémergentes. Le nombre de cas de décès dans ce seul territoire montre bien que cette préparation n’a été qu’un échec, une « fiction dramatique ». Au Sud au contraire, cette même politique de préparation catastrophiste a conduit à déstructurer les systèmes nationaux de santé comme analysé plus haut, montrant ainsi que la sécurité sanitaire mondiale n’est pas synonyme de santé publique.

Cette impréparation des États à la pandémie a conduit, au Nord comme au Sud, à recourir à des formes archaïques d’endiguement : hôpitaux d’infectieux, interdiction de rassemblements, cordons sanitaires, le tout au mépris des droits humains les plus fondamentaux. Cette série de mesures très vite énoncée par les autorités sanitaires internationales va ainsi du lavage des mains dont on martèle au quotidien le pouvoir étonnant, au port obligatoire du masque, en passant par la distanciation sociale, le confinement et la quarantaine. Ces mesures rappellent à plusieurs égards celles exigées par les médecins de la peste au Moyen-âge ou ceux des lazarets du XIXe siècle. Elles annoncent l’émergence d’une nouvelle génération d’homo hygenicus, contraints à observer une autodiscipline entièrement improvisée. Au-delà du mouvement quasi général d’observance de ces mesures dites barrières, on note un peu partout dans le monde et en Afrique surtout, un nombre incalculable de résistances à l’adoption de ces mesures. Résistances qui s’expliqueraient entre autres, par la gêne que procure le port du masque, le coût parfois élevé des désinfectants, l’interdépendance sociale, etc. Celles-ci deviennent de plus en plus vives car, les « appels à la peur » lancés en tout début de la pandémie semblent, pour une raison ou pour une autre, avoir cessé d’opérer.

XL : Dans quelle mesure peut-on parler d’un « virus de la peur » aussi bien à propos d’Ebola que du Covid-19 ?

SA : Le Covid-19 et l’épidémie d’Ebola de 2013, ont cette particularité d’avoir émergé dans un contexte où les moyens de communication, notamment les chaînes d’information en continue et les réseaux sociaux, brillent par leur omniprésence. Cette omniprésence des médias a contribué à donner à ces deux affections, la viralité qu’on leur connaît aujourd’hui. Celle-ci n’est pas en effet restée sans conséquences, puisqu’elle a eu pour effet, en modifiant les comportements des uns et des autres, de répandre aussi peur et émoi.

Peut-être faut-il rappeler que le rapatriement en 2014, des personnes atteintes d’Ebola dans les pays occidentaux (combiné à l’apparition de cas de contagion autochtone : deux cas aux États-Unis, et un cas en Espagne) avait assuré un traitement médiatique anxiogène. La peur, l’émoi et l’anxiété créés par la pandémie actuelle du coronavirus n’ont été que plus importants, en raison du nombre de cas contaminés et de décès en Occident. Les représentations médiatiques ont en effet énormément joué sur la peur de la contagion et le risque de mourir. Ce qui a permis de diffuser un virus peut-être bien plus dévastateur encore : celui de la peur.

On ne s’étonnerait pas que derrière ces grandes peurs suscitées autour du Covid-19, surtout, se cache une volonté encore non avouée de rendre obligatoire le vaccin contre cette maladie infectieuse émergente. Ce vaccin pour lequel la Fondation Gates et le CEPI (Coalition for Epidemic Preparedness Innovations) – deux chantres d’une Global Health de plus en plus ultratechnologisée et davantage privatisée – ont promis des sommes importantes. Mais en attendant ce vaccin qui risque ne plus servir à autre chose qu’à être stocké, c’est le masque qu’on continue à arborer de manière quasi obligatoire dans la plupart des pays du monde. Un outil de plus en plus décrié par les masses, et notamment aux USA par le mouvement #NoMask, qui le considère comme une muselière que l’on impose à des chiens à priori dangereux. Ces masques, comme des muselières pour chiens empêcheraient les populations non seulement « d’aboyer », mais aussi de « mordre ».

Références

[1] Simplice Ayangma Bonoho, « L’Organisation mondiale de la santé (OMS), les politiques de développement sanitaire et leur mise en oeuvre en Afrique centrale entre 1956 et 2000 » (University of Geneva, 2019), https://doi.org/10.13097/archive-ouverte/unige:119696.

[2] Guillaume Lachenal, « Chronique d’un film catastrophe bien préparé », Libération.fr, 18 septembre 2014, https://www.liberation.fr/planete/2014/09/18/chronique-d-un-film-catastrophe-bien-prepare_1103419.

[3] Jessica Lynne Pearson, « How Today’s Ebola Response Reflects the History of Colonialism in Africa », consulté le 30 août 2020, https://www.academia.edu/11540399/How_Today_s_Ebola_Response_Reflects_the_History_of_Colonialism_in_Africa.

[4] Frédéric Keck, « Ebola, entre science et fiction », Anthropologie & Santé. Revue internationale francophone d’anthropologie de la santé, no 11 (25 novembre 2015), https://doi.org/10.4000/anthropologiesante.1870.

Publié par

Axel Setzo'o

Une boussole pour quitter cette Europe qui n'en finit pas de parler de l'homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre comme chacun sait où.

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