Aimé Césaire en héritage (III)

Après avoir mis en perspective l’année de sa naissance avec les années d’après-guerre et leurs effets socio-politiques, dans ce troisième volet de notre série « Aimé Césaire en héritage », nous entendons restituer au principe de la loi d’assimilation de 1946 sa dimension juridique et géopolitique afin d’en mesurer les limites et les désillusions qui s’ensuivirent.

Le tournant 1946

Pour sa première intervention à la tribune de l’Assemblée nationale, le député Césaire, alors rapporteur de la commission des territoires d’outre-mer, défend une loi dite d’assimilation rebaptisée, « sous la plume des esprits scientifiques, techniques et intellectuels amenés à analyser la complexité de la situation créée dans les Antilles après la guerre » [1], loi de départementalisation. Un terme dont il revendique la paternité [2]. Lors de la séance du 12 mars 1946, il s’élève contre les « intérêts privés » incarnés par l’ethno-caste béké en Martinique et leurs soutiens parlementaires : « il s’agit aujourd’hui », précise-t-il, « par une loi d’assimilation, mieux d’égalisation, de libérer près d’un million d’hommes de couleur d’une des formes modernes de l’assujettissement » [3]. L’enjeu est, sans équivoque possible, celui de l’égalité devant la loi. C’est le même enjeu fondamental que rappelle Ta-Nehisi Coates à l’échelle individuelle et familiale en adoptant le point de vue d’une famille afro-américaine dans la première moitié du XXe siècle :

The Ross family wanted for little, save that which all black families in the Deep South then desperately desired—the protection of the law. [4]

[La famille Ross ne réclamait pas grand-chose, seulement ce à quoi toute famille du Grand Sud d’alors aspirait désespérément – la protection de la loi.]

De fait, observe Maël Lavenaire-Pineau, le « caractère ‘anti-colonial’ » de la négritude césairienne « ne signifie pas un autonomisme, un nationalisme ou indépendantisme car ce mouvement s’insère avant tout dans ‘l’intégrationnisme’ et porte une certaine ressemblance avec le mouvement des Droits civiques aux Etats-Unis. » [5] Oui, dans la Martinique des années 1940, il n’existe alors pas de mouvement politique indépendantiste à l’instar de l’Union des Populations du Cameroun (UPC), parti fondé dès 1948. Mais, derrière les révoltes ouvrières et paysannes, c’est le problème de la carte foncière et de la « mise en valeur » du territoire qui se pose. Il y a une aspiration à cultiver la terre « avec joie » car « pour nous-mêmes », une aspiration ancienne qu’incarne le héros de Joseph Zobel, Diab’-là, labellisé « roman antillais » par l’appareil éditorial de la Bibliothèque de l’Union française [6] après la victoire de la France gaulliste sur l’Allemagne nazie.

En 1946, Césaire milite alors pour une assimilation radicale qui vise à rompre la structure esclavagiste de l’économie de plantation.

S’étant rendu deux ans plus tôt en Haïti avec son épouse Suzanne Roussi – professeure également, au lycée technique de Bellevue – sous les auspices de la délégation de la France Libre aux États-Unis et du Comité Français de Libération Nationale (CFLN), il a vraisemblablement en ligne de mire l’occupation militaire de Haïti par les Etats-Unis de 1915 à 1934 et celle, structurelle, des banques françaises et de Wall Street [7]. C’est au cours de ce séjour, racontent Roger Toumson et Simone Henry-Valmore, qu’il « achève sa première pièce » de théâtre, Et les chiens se taisaient : le 19 décembre 1944, le journal Le Soir annonce « un drame qui par sa composition et sa structure est inspirée des tragédies antiques » [8]. Il s’agit d’un drame historique autour de l’indépendance d’Haïti où la parole est portée par « la foule » et relayée par le chœur de la tragédie. Césaire imagine pour la scène martiniquaise « une lutte entre le colonialisme et un Rebelle dont l’action est à la fois radicale et intègre » [9]. Il fait dire au personnage du Récitant :

Ce pays mord : bouche ouverte d’une gorge de feu, convergence de crocs de feu sur la croupe de l’Amérique mauvaise. [10]

Auteur d’un mémoire d’études supérieures Le thème du Sud dans la poésie négro-américaine des Etats-Unis soutenu à l’ENS en 1939, Césaire est familier de la revue de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), The Crisis, qui, tout au long de l’occupation américaine, a sensibilisé l’opinion publique sur le sort du pays (« Bleeding Haïti ») et qui, en décembre, a publié un article faisant état des pourparlers quant à la cession des colonies françaises aux Etats-Unis en guise de remboursement : « Voudriez-vous une île française ? » [11]. Dans la presse noire francophone, l’impérialisme américain est résolument dénoncé. A cet égard, cette allusion relayée par Aimé Césaire de la députée guadeloupéenne Gerty Archimède aux menées impérialistes américaines est éloquente :

Mlle Archimède l’a rappelé tout à l’heure, nos îles sont actuellement l’objet de convoitise que vous connaissez aussi bien que moi.

Des « conférences des Caraïbes » se réunissent périodiquement dans l’hémisphère américain. Certaines idées y prennent corps, certaines propagandes se diffusent. On fait miroiter aux yeux de certains la possibilité du regroupement des Antilles françaises, anglaises et américaines en une sorte de république caribéenne qui, bien entendu, ne pourrait être économiquement et politiquement qu’un protectorat américain. [12]

Césaire est-il donc l’émissaire docile que s’imagine le gouverneur Georges Louis Ponton avec l’idée de « lancer [la Martinique] dans la bagarre américaine au nom de la France » [13] ? C’est un point aveugle de son itinéraire. Car sa conférence qu’il donne au Sélect Tango de retour en Martinique insiste surtout sur la « victoire d’Haïti ». Son biographe Romuald Fonkoua note seulement que « Haïti tient une place importante sur le plan intellectuel » ainsi que la présence, « en nombre », des Américains au Congrès international de philosophie auquel participe Aimé Césaire [14]. Cette surreprésentation américaine n’est-elle pas l’indice d’un impérialisme idéologique qui couvre, en réalité, l’exploitation outrancière du peuple haïtien depuis sa victoire relative en 1804 ? En tout cas, Césaire n’ignore certainement pas que son séjour était souhaité par les partisans de la « plus grande France » comme paravent culturel.

En décembre 1943, une lettre adressée au gouverneur Ponton en faisait valoir l’intérêt : « Il me paraît très important que, dans cette réunion où des savants de pays différents vont être mis en contact avec le monde noir, la France montre par un exemple décisif ce que notre culture est parvenue à produire dans cette race. » Quelques mois plus tard, le délégué du CFLN renchérit : « Le détachement temporaire de ma résidence de l’homme qui passe pour être le plus éminent produit de notre culture parmi nos concitoyens de race noire peut avoir de profitables conséquences pour le développement de notre influence en Haïti où elle est battue en brèche par une propagande adverse, habile et tenace » [15].

Voilà donc toute l’ambivalence de Césaire et, au-delà, de nombre d’intellectuels afro-français. Le combat pour l’assimilation des droits civiques, sous-tendu par une logique paternaliste qui se traduit en schoelcherisme (culte du sauveur blanc), comporte, en son principe, un degré d’aliénation. C’est que l’égalitarisme républicain apparaît, dans les années suivant la départementalisation, comme un subterfuge néocolonial. L’historien martiniquais Armand Nicolas, par ailleurs militant communiste, parlera d’un « sabotage » de la loi de 1946, certes votée à l’unanimité mais vidée de son contenu (sujet du prochain volet de notre série). A cet endroit, ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est l’angoissante situation sociale au sortir de la guerre, remémore Edouard Delépine :

Sauf à prendre les Martiniquais de l’époque pour des naïfs et des demeurés, ce que font allègrement quelques intellectuels, […], il faut bien expliquer autrement que par une profonde aliénation, l’enthousiasme avec lequel ils accueillent le vote de la loi du 19 mars et la confiance qu’ils font aux communistes sur ce sujet. [16]

Il s’agit d’une analyse a posteriori. Il n’empêche, la départementalisation était bel et bien l’option plébiscitée par la société civile, soit l’ensemble des collectifs qui agissent comme groupes de pression pour influencer les politiques gouvernementales dans un sens favorables aux intérêts de celles et ceux qu’elles représentent, mais non forcément par l’ensemble de la société coloniale. Une voie d’ascension sociale qui s’offrait alors était la réussite aux concours du fonctionnariat. De là, s’est créée l’union syndicale dite « Cartel des Fonctionnaires ». Le mouvement de grève le plus important, bien avant celui de 2008-2009 contre la pwofitasyon, résulte ainsi du traitement discriminatoire des fonctionnaires locaux par rapport aux métropolitains, moins de quatre ans après le vote de la loi d’assimilation. Il importe donc d’intégrer à notre analyse rétrospective, le poids démesuré de l’ « élite coloniale » constituée autour de l’Administration sous l’égide du Gouverneur. Cette vitrine d’une « colonisation réussie » [17] ne doit pas nous empêcher d’écouter les voix dissidentes, de chercher à les recueillir au sein de nos familles et de notre entourage afin de décoloniser notre imaginaire politique. Cela est crucial ainsi que nous le faisions valoir dans notre article « Penser la transmission ». Il s’agit bel et bien de

[…] la nécessité de renouer avec la radicalité des questions que les œuvres et les actions du passé posent. Nécessité de saisir ensuite comment les problèmes posés se déplacent à travers l’histoire, le temps, c’est-à-dire changent de signification parce que détachés des contextes particuliers à l’intérieur desquels ils se posaient. C’est cette tâche infinie, inépuisable de reprise qui nous incombe faute de quoi le radotage de formules toutes faites se substituera à l’élan d’une réflexion vivante.

Une nécessité car « cette compréhension plus riche de l’histoire permet de ressaisir des possibilités empêchées et ce, afin de ne pas céder à la fatalité malheureuse dont le sentiment colore la perception déformante des événements passés » poursuit Abdoulaye Gassama. Pour se faire, il convient d’adopter une perspective mondiale. La Ligue Universelle pour la Défense de la Race Noire (LUDRN), déclarée en préfecture le 22 mai 1924, se place sous l’aura de personnes tels que René Maran, prix Goncourt 1921 disposant de quelques relations hauts placées, ou Kojo Tovalou Houénou, avocat descendant d’une riche famille du Dahomey. En son sein, deux tendances s’opposent : les partisans de l’Union française et ceux d’une indépendance. Dans le journal La Voix des nègres, édité par le Comité de défense de la race nègre, Narcisse Danaé, né en Guadeloupe tout comme Joseph Gothon Lunion membre militant pour des « états nègres », publie des textes résolument engagés en ce sens :

Nous réclamons l’indépendance de tous les peuples coloniaux et nous voulons sans tarder qu’Haïti, la Dominique, la Martinique, la Guadeloupe et les autres îles avoisinantes forment la Confédération des Indes occidentale. [18]

Au cours des années qui précédent l’arrivée de Césaire à Paris, des voix s’élèvent de plus en plus critiques sur le régime colonial dans son principe même.

Le Service d’encadrement des populations indigènes en France suit de très près ces mouvements-là. Dans ses archives, on y retrouve des correspondance, des notes d’agents, des comptes-rendus de réunions, des manifestes, des tracts, des coupures de presse, tout élément susceptible de renseigner non pas sur l’ « âme nègre » mais sur la conscience politique indigène [19]. S’y trouve par exemple une coupure presse de la revue Les Continents dans laquelle René Maran cherche à prévenir des risques encourus si la politique du laissez-pourrir continue :

Il faut que de toute urgence la Chambre actuelle et le gouvernement accordent aux indigènes des colonies les droits élémentaires qu’ils réclament. […] Sinon les sirènes auront beau temps pour chanter la révolte. [20]

Une vingtaine d’années plus tard, Césaire reprend l’inquiétude de René Maran et la transforme en épouvantail de l’Union française :

Il faut montrer que la France est décidée à tenir parole, car il faut bien se dire que les mouvements indigènes du séparatisme ne sont trop souvent que la conséquence de la politique métropolitaine des promesses non tenues. [21]

Ainsi Césaire commence-t-il à théoriser un discours sur le colonialisme.

L’année 1946 s’avère un tournant : la mise en échec du mouvement pour les droits civiques constitue la « première défaite de l’idéal ». La « sombre amertume » [22] de Césaire le porte à une critique de fond en comble du concept de civilisation pour lequel il s’est fait le porte-parole. Celle-ci ouvre la voie d’une « radicalité poétique et politique pour les luttes panafricaines du présent » telle que nous l’avions retracée dans notre premier volet. Le quatrième s’intéressera au discours césairien qui se met en place dans les années 1950 selon une dialectique postcoloniale qui consiste en un renversement subversif des valeurs morales, politiques et scientifiques constitutifs de la « pensée française ».


[1] Maël Lavenaire-Pineau, Décolonisation et changement social aux Antilles françaises : De l’assimilation à la « Départementalisation » : socio-histoire d’une construction paradoxale (1946-1961) (Université des Antilles, 2017), 6.

[2] Aimé Césaire et Françoise Vergès, Nègre je suis, nègre je resterai, Itinéraires du savoir (Paris: A. Michel, 2005), 36.

[3] Aimé Césaire, Écrits politiques (Paris: J.-M. Place, 2013), 30.

[4] Ta-Nehisi Coates, « The Case for Reparations », The Atlantic, juin 2014, https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2014/06/the-case-for-reparations/361631/.

[5] Lavenaire-Pineau, Décolonisation et changement social aux Antilles françaises, 252.

[6] Joseph Zobel, Diab’-là, roman antillais, Bibliothèque de l’Union française (Paris: Nouvelles éditions latines, 1947).

[7] Suzy Castor, L’Occupation américaine d’Haïti (Port au Prince, Haïti: Société haïtienne d’histoire, 1988).

[8] Roger Toumson et Simonne Henry-Valmore, Aimé Césaire :  le nègre inconsolé   biographie, Nouv. éd. rev. et augm (Châteauneuf-le-Rouge: Vents d’ailleurs, 2002), 96.

[9] « L’utilisation de la chanson “A la Martinique” de Félix Mayol laisse croire que Césaire pensait à un public local » notent Alex Gil Fuentes et Albert James Arnold, in Aimé Césaire, Poésie, théâtre, essais et discours, éd. par Albert James Arnold, Planète libre 4 (Paris: Agence universitaire de la francophonie CNRS éd. Présence africaine éd, 2013), 859.

[10] Aimé Césaire, « Et les chiens se taisaient », in Poésie, théâtre, essais et discours, éd. par Albert James Arnold, Planète libre 4 (Paris: Agence universitaire de la francophonie CNRS éd. Présence africaine éd, 2013), 876.

[11] Mercer Cook, « Would You Like a French Island ? », The Crisis 46, no 12 (décembre 1939): 363, 382.

[12] Césaire, Écrits politiques, 49.

[13] Toumson et Henry-Valmore, Aimé Césaire, 95.

[14] Romuald Fonkoua, Aimé Césaire, 1913-2008 (Paris: Perrin, 2010), 94‑95.

[15] Marcel Jean-Claude Louise-Alexandrine, « Les sources de l’histoire littéraire Antillo-Guyanaise : Inventaire archivistique et bibliographique en Martinique (1750-1990) » (Université Antilles-Guyane, 2002), 484‑86.

[16] Edouard Delépine, professeur d’histoire-géographie qui deviendra maire et conseiller général de la commune du Robert, sous l’étiquette du Parti Progressiste Martiniquais (PPM) créé en 1957 par Aimé Césaire, cité in Lavenaire-Pineau, Décolonisation et changement social aux Antilles françaises, 5.

[17] Édouard Glissant, Le Discours antillais (Paris: Éditions du Seuil, 1981).

[18] Cité in Nelly Schmidt, La France a-t-elle aboli l’esclavage ? Guadeloupe-Martinique-Guyane, 1830-1935 (Paris: Perrin, 2009), 305.

[19] https://francearchives.fr/fr/facomponent/15b293da507eb87a33097d8bebd18e1933a377b7.

[20] Olivier Sagna, « Des pionniers méconnus de l’indépendance : Africains, Antillais et luttes anti-colonialistes dans la France de l’entre-deux-guerres (1919-1939) » (Université Paris VII Diderot, 1986), 235-236.

[21] Césaire, Écrits politiques, 50.

[22] Toumson et Henry-Valmore, Aimé Césaire, 108.

Publié par

Axel Setzo'o

Une boussole pour quitter cette Europe qui n'en finit pas de parler de l'homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre comme chacun sait où.