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Les racines d’Ebola

En rupture avec les hypothèses négrophobes ou fatalistes, Samar Al-Bulushi analyse les causes économiques de la propagation du virus Ebola en Afrique. En s'appuyant sur le travail du journaliste et militant panafricain Chernoh Bah, ce texte nous invite à faire le lien entre la longue exploitation du continent africain, le poids néfaste des des multinationales, et la vulnérabilité des populations face à ce virus.

En décembre 2014, environ six mois après que le gouvernement de Sierra Leone ait annoncé la présence du virus Ebola dans le pays, le journaliste et militant panafricain Chernoh Bah s’embarquait dans un périple de trois mois à travers l’Afrique de l’Ouest, afin d’investiguer comment le virus, dont les scientifiques affirmaient qu’il trouvait son origine dans un petit village de Guinée, évolua en une crise internationale. Bah partage les résultats de cette étude dans son nouveau livre L’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest : voyous des entreprises, multinationales, et politiciens sans scrupules [EOWA].

L’auteur prétend que toute compréhension de la crise d’Ebola doit d’abord se confronter à l’histoire complexe de l’expérimentation médicale et de l’exploitation sur le continent, ainsi qu’aux affirmations scientifiques discutables concernant les origines présumées et la propagation de l’épidémie — en particulier la théorie de la soi-disant transmission zoonotique.

Une étude menée en décembre 2014 par un groupe de scientifiques allemands —  dont les résultats ont été rapidement diffusés et répétés dans le monde entier — a affirmé que la chasse, et la consommation d’animaux sauvages, avaient contribué à l’émergence d’Ebola en Afrique de l’Ouest plus tôt cette année-là. Les scientifiques ont basé leur théorie sur les circonstances prétendument semblables de l’épidémie des années 1970 en Afrique centrale.

Bah discute du rapport dans EOWA, son livre, notant que l’équipe de recherche s’est appuyée sur des preuves circonstancielles pour parvenir à la conclusion zoonotique. Ils n’ont pas constaté de carcasses d’animaux sauvages infectés dans leurs relevés et n’ont pas non plus observé une baisse récente de la densité de la faune dans la région. « Même une lecture superficielle du rapport », écrit Bah, « révèle des allégations non fondées et des preuves inconsistantes dans l’identification du cas de référence et d’une transmission zoonotique ». Et pourtant, ce rapport est devenu l’explication scientifique occidentale officielle pour le déclenchement de l’épidémie.

Ce type de fausses représentations sont en vogue, affirment Bah, elles correspondent à une analyse eurocentriste de la culture et de la civilisation africaine «qui situe souvent l’Africain et son environnement dans les limites perpétuelles de la sauvagerie et de la barbarie, nécessitant l’intervention civilisatrice du missionnaire européen aujourd’hui représenté par une multitude d’humanitaires et de forces militaires ».

Non seulement ces récits détournent des facteurs structurels en jeu dans cette tragédie (des systèmes de santé profondément insuffisants, une gouvernance déresponsabilisée, etc.), mais servent aussi à criminaliser et à stigmatiser les victimes elles-mêmes.

Combattre les idées reçues

Bah est journaliste, militant socialiste et président du Mouvement socialiste africain. Il est aussi un résidant et ressortissant de la Sierra Leone, ce qui lui a permis de se concentrer sur la réponse de son propre gouvernement plutôt que sur celle des États voisins. Au cours de ses recherches, Bah a interviewé des centaines de victimes de l’épidémie (y compris celles qui ont perdu des parents et celles qui ont été considérées comme infectées, puis traitées et qui ont survécu). Il a également parlé à un large éventail d’acteurs et actrices impliqués dans la réponse, y compris les journalistes, politiciens, médecins, infirmiers, travailleurs humanitaires, chauffeurs d’ambulance, les travailleurs funéraires et les dirigeants communautaires.

Mais tandis que son livre, EOWA, consacre une attention particulière aux histoires des victimes et des survivants, le but de Bah n’est pas uniquement de faire la lumière sur cette tragédie humaine. Son objectif plus large est de soulever des questions sur le consentement éclairé en matière de traitement médical, et sur les processus et les priorités qui ont façonné la prise de décision nationale et internationale.

Bah s’interroge : pourquoi l’épidémie d’Ebola s’est-elle répandue dans le même espace géographique où ont été menées les guerres civiles les plus brutales de l’Afrique de l’Ouest des années 90 ? Quelle est la relation entre la présence de grandes multinationales telles que Firestone (Libéria), Rio Tinto (Guinée) et Minéraux africains (Sierra Leone) et l’instabilité persistante dans la région ? Pourquoi la réponse humanitaire internationale a-t-elle été accompagnée de déploiements militaires ? Et comment la politique actuelle de répression étatique a-t-elle façonné les réponses nationales aux crises dans la région ?

Bah se base sur l’histoire profondément troublante de l’expérimentation médicale occidentale en Afrique de l’Ouest, comme le scandale Pfizer au milieu des années 1990, dans lequel le géant pharmaceutique américain a été accusé par le gouvernement nigérian d’effectuer des essais cliniques illégaux sur des enfants, en utilisant l’antibiotique Trovan. Conduits pendant l’épidémie de méningite à méningocoque de 1996 – qui a tué jusqu’à douze mille personnes – les essais de Pfizer ont été associés à un grand nombre de décès.

Alors que les médias se concentrent sur la «culture» ou un sous-développement culturel afin d’expliquer pourquoi certains Africains de l’Ouest évitaient les hôpitaux pendant l’épidémie, l’histoire des pratiques non éthiques de Pfizer et des expérimentations médicales similaires sur le continent, fournissent un contexte crucial permettant de comprendre pourquoi beaucoup de personnes de la région étaient sceptiques envers l’intervention épidémiologique menée par l’Occident dans la lutte contre Ebola.

En effet, Bah discute de nombreux cas de pratiques contraires à l’éthique qui se sont produits pendant l’épidémie. Par exemple, une équipe de médecins et d’infirmiers britanniques travaillant à Freetown, a accusé une ONG italienne d’administrer de l’amiodarone, un médicament pour le cœur, non testé, pour traiter les patients infectés par Ebola sans les en informer ou sans leur consentement et plusieurs patients en sont morts.

Bah observe qu’aucune information n’a circulé concernant des mesures punitives prises contre l’ONG, il n’y a pas eu non plus de divulgation du nombre total de patients touchés. «Ces histoires stupéfiantes, écrit-il, peuvent être entendues dans toute l’Afrique de l’Ouest, dans presque toutes les communautés touchées par l’épidémie ».

Intervention

Au moment du déclenchement de l’épidémie en avril 2014, Ernest Bai Koroma, président de la Sierra Leone, s’est concentré sur la mobilisation des voix pour sa campagne politique de troisième mandat. À la fin avril, au centre de gestion d’Ebola dans le district du Kenema oriental, vingt-huit professionnels de santé – médecins, infirmiers, techniciens de laboratoire et chauffeurs d’ambulance avaient trouvé la mort. «Dans certains hôpitaux de référence à travers le pays», écrit Bah, «les professionnels de santé avaient organisé des grèves à cause du non-paiement d’allocations et du manque d’équipements de protection personnelle de base. Beaucoup d’hôpitaux n’avaient pas de gants, de brancards et d’autres fournitures d’isolement ».

Bah affirme que la priorité donnée par Koroma à sa victoire à l’élection, plutôt qu’à la réponse à fournir concernant la crise croissante de santé publique, a eu pour conséquence des milliers de décès et de contaminations. Ce n’est que lorsque la communauté économique et minière a menacé de retirer son personnel de Sierra Leone, au début du mois de juillet, que le gouvernement a annoncé la création d’un centre d’opérations d’urgence. Le président n’a visité aucune des régions affectées par la maladie, et ce jusqu’à dix semaines après le déclenchement du virus, et il ne l’a fait que suite à une forte pression de la population.

Alors que les professionnels de santé refusaient des patients faute de lits suffisants, les médias se sont concentrés sur quelques morts « prestigieux », y compris celle du virologue Sheikh Umar Khan et du consultant libérien-américain Patrick Sawyer. L’Organisation mondiale de la santé a déclaré l’épidémie d’Ebola comme une urgence de santé publique d’intérêt international en août 2014; un mois plus tard, le président Obama annonçait le déploiement de trois milles soldats américains opérants sous les ordres de l’US Africa Command (AFRICOM, Commandement des États-Unis pour l’Afrique).

À la suite de cette annonce, le département américain de la Défense demanda au Congrès d’allouer 500 millions de dollars en dépenses militaires, en plus des 30 millions de dollars déjà approuvés pour les intervenants, les fournitures de laboratoire et les équipements. Le coût total de «l’Opération Assistance Unie» s’élevait à environ 750 millions de dollars sur une période de six mois.

Bah examine minutieusement l’approche militaire. Dans un rapport d’évaluation de la réponse à l’épidémie, Médecins Sans Frontières (MSF) a fortement critiqué la composante militaire, argumentant qu’elle était limitée principalement au soutien opérationnel, aux organisations humanitaires internationales et aux autorités politiques locales. « Les hélicoptères américains refusaient même de transporter des échantillons de laboratoire du personnel de santé qui venait de les utiliser avec des patients », a déclaré le président international de MSF.

S’appuyant sur les rapports des organisations locales et internationales de défense des droits, Bah détaille les façons dont le gouvernement sierra-léonais a utilisé l’état d’urgence pour justifier une répression de la dissidence politique. Quiconque s’interrogeait sur la manière dont le gouvernement gérait la crise risquait d’être arrêté.

En avril 2015, un groupe de jeunes a manifesté devant l’ambassade des États-Unis à Freetown. « Les actions des jeunes à Freetown relevaient d’une stratégie bien pensée pour envoyer un message direct à Washington : l’éloge de Koroma fait par Obama  ne reflétait pas la gestion politique corrompue et antidémocratique des trois présidents d’Afrique de l’Ouest ». Les jeunes manifestants avaient planifié leurs protestations afin qu’elles coïncident avec la visite de Koroma à la Maison Blanche, dans le but d’attirer l’attention internationale sur les innombrables cas de violations des droits, et de détournements de biens publics.

Les acteurs externes étaient pleinement conscients des abus et de la corruption du gouvernement Koroma. Bah cite un audit national en Sierra Leone qui a révélé que plus de 5 millions de dollars soi-disant dépensés en biens publics pour les ambulances, la construction d’un centre de traitement, et d’autres dépenses d’ordre logistique, ne pouvaient être vérifiés. Et tandis que les bailleurs de fonds gouvernementaux et privés ont mobilisé jusqu’à 3 milliards de dollars, une grande partie de cet argent a été consacré aux primes de risque, aux chambres d’hôtel et aux transports aériens sécurisés pour les travailleurs humanitaires internationaux.

Les décideurs politiques de Londres, Paris et de New York savaient que des millions de dollars avaient été détournés, mais continuaient à fournir des fonds et à sanctionner le déploiement des troupes, ignorant les protestations locales qui auraient remis en question l’approche nationale et internationale.

Bah détaille avec précision les intérêts géopolitiques qui ont conduit les dirigeants occidentaux à ignorer les préoccupations locales, et qui montrent du doigt la complicité occidentale dans la propagation du virus Ebola. Dix ans avant l’épidémie d’Ebola, un autre virus qui avait envahi la région – le virus de Lassa – a été évalué par le centre américain pour le contrôle des maladies, en vue d’une éventuelle utilisation comme agent bioterroriste.

La reclassification par le CDC (Centers for Disease Control and Prevention/ Le Centre pour le contrôle des maladies et la prévention) du virus Lassa en tant que pathogène de catégorie A «a transformé la fièvre de Lassa en une menace contre les intérêts de sécurité nationale des États-Unis», ouvrant ainsi des avantages financiers et des possibilités de recherche aux scientifiques et aux sociétés biotechnologiques occidentales. Un article de Reuters publié en Février 2011, a déclaré le laboratoire érigé au sein de l’hôpital du gouvernement à Kenema, comme un avant-poste de la «guerre contre le terrorisme», alimenté par 40 millions de dollars provenant de l’industrie de la biodéfense.

La coalition réunie au Consortium de la fièvre hémorragique virale (VHFC) comprenait l’Université de Tulane, l’Université de Harvard et la société Metabiota basée à San Francisco, laquelle a été récemment mise en examen pour son rôle dans une série d’ « erreurs coûteuses » pendant l’épidémie.

Pourtant, les infrastructures de santé publique d’Afrique de l’Ouest ont continué d’être ignorées. Une étude menée sur le quartier de Kenema Lassa un an avant l’épidémie, a révélé une absence flagrante d’équipements de protection de base comme des gants pour les professionnels de santé manipulant des cas de Lassa, écrit Bah. Avant l’épidémie d’Ebola, il n’y avait pas de thermomètre dans cette circonscription, malgré l’importance des mesures de température pour identifier la présence de la fièvre de Lassa. Les infirmiers du quartier de Lassa auraient réutilisé des aiguilles chez les patients, augmentant ainsi les risques d’infection.

En d’autres termes, la recherche sur la biodéfense à Kenema a été menée dans un environnement à haut risque, largement non protégé. Il est donc possible que l’épidémie de l’Afrique de l’Ouest en 2014 ait pu être le résultat de violations de procédures de sécurité dans un hôpital où un pathogène hautement dangereux était manipulé.

Comme en conclut Bah, «affirmer que l’épidémie de l’Afrique de l’Ouest de 2014 a pris le monde scientifique par surprise est un effort délibéré pour exonérer et dégager de leur responsabilité le financement biodéfense et la recherche médicale occidentale, ayant à la fois permis de créer les conditions du déclenchement épidémiologique tout en cautionnant simultanément sa transition généralisée. »

Mais les intérêts occidentaux dans la région s’étendent bien au-delà de la biodéfense. Les trois pays touchés- la Sierra Leone, le Libéria et la Guinée – possèdent parmi les plus grands gisements de minerais de fer, de bauxite, d’aluminium, de diamants, d’or et d’autres ressources environnementales.

En 2011, les sociétés multinationales avaient acquis plus de cinq cent mille hectares de terres agricoles en Sierra Leone; un rapport de l’Institut Oakland publié cette année (2016), dénonçait le manque de transparence et de divulgation sur les accords d’investissement foncier et les accords miniers. Comme l’explique Bah,

Addax Bioénergie de Suisse, Quifel Ressources Naturelles du Portugal, CAPARO Développements Renouvelables et Agricoles d’Angleterre et Sephan Afrique d’Iran, soit les nouvelles sociétés agroalimentaires qui avaient repris les terres agricoles dans le pays, étaient maintenant face à face avec les communautés locales autour de conflits bouillonnants, qui émergèrent suite aux nouveaux accords d’investissement foncier qu’ils avaient signés avec le gouvernement Koroma.

Bien que l’afflux des entreprises ait été considéré comme un facteur clef de la croissance économique, le Fond monétaire international a annoncé en 2013 – un an avant l’épidémie- que la moitié des six millions de sierra-léonais vivaient avec moins d’un dollar par jour.

La critique de l’auteur ne concerne donc pas seulement l’efficacité de la réponse internationale; il interroge directement les motifs entourant la décision d’intervenir sur le terrain. L’épidémie « a fourni aux Etats-Unis un passe-droit pour mettre à jour les ambitions militaires du XXIe siècle en Afrique: le déploiement de milliers de soldats américains sur le sol africain, sans aucune critique de la part des mouvements anti-guerre ou des organisations mondiales de la paix ».

Creuser en profondeur

Selon Bah, la plupart des journalistes n’ont pas procédé à un examen minutieux de ce qui constitue une série de méfaits cliniques, d’utilisations douteuses du maintien de l’ordre et de corruption à grande échelle, dont les entreprises de représentations publiques occidentales (comme l’Initiative de gouvernance de l’Afrique de Tony Blair) camouflent les effets en faisant appel aux gouvernements de la région.

La crise Ebola rappelle l’importance d’une politique de production de savoirs sur et autour du continent africain, et des enjeux qui entourent la collecte et la diffusion de cette forme de documentation et d’analyse: il ressort clairement de sa conclusion que ce livre, EOWA, contient aussi bien un impératif de justice qu’une démarche académique.

Bah maintient qu’une enquête plus approfondie est nécessaire – à la fois sur l’origine de la crise et de la réponse internationale. La question de savoir quels acteurs sont les mieux adaptés pour mener une telle enquête est laissée sans réponse. Qu’une enquête officielle soit menée ou non, les contributions de Bah vont assez loin pour assurer qu’un autre regard soit porté sur cette histoire troublante.

Texte initialement paru en anglais dans la revue Jacobin, le 25 juillet 2016

Traduction par Amélie Koulanda, avec l’aimable autorisation de l’auteure et de la revue Jacobin