Impérialisme écologique (partie 1) : plantation, colonie, nature

Qu’y a-t-il de commun entre l’impérialisme et l’écologie ? On peut s’étonner à première vue du rapprochement entre deux formes de lutte qui semblent sinon opposées, du moins éloignées l’une de l’autre, séparées par une frontière rigide : la lutte anti-impérialiste d’un côté et la lutte écologiste ou environnementale de l’autre. La première a longtemps ignoré les liens entre l’impérialisme et l’environnement en insistant exclusivement sur les aspects économiques de la colonisation. Quant à la seconde, elle s’est, dans sa version dominante, largement construite autour du consensus suivant : nous subirions unanimement et uniformément les conséquences de la crise écologique, que nous soyons riches ou pauvres, hommes ou femmes, blancs ou non-blancs, du Nord ou du Sud.

Rien n’est pourtant plus faux que cette idée convenue, infatigablement ressassée, devenue un véritable poncif de la pensée écologiste dominante made in Occident : la variante écologiquement correct du discours néolibéral sur la fin des idéologies, c’est-à-dire sur la nécessité d’en finir avec l’idéologie, donc avec la politique. C’est cette idéologie de l’absence d’idéologie qu’illustrent parfaitement les conférences internationales sur le réchauffement climatique, véritables machines à dépolitiser la question environnementale.

Or, nous savons que des inégalités environnementales traversent non seulement les pays du Nord mais structurent également les rapports entre le Nord et le Sud. Nous partirons donc de ce constat simple: les individus, les groupes sociaux et les nations n’ont pas le même accès à la nature et aux ressources qu’elle offre et inversement ne sont pas également exposés aux conséquences induites par les catastrophes naturelles : pollution, qualité de l’air, accès à l’énergie… Il faut alors prendre au sérieux l’idée selon laquelle « la nature est un champ de bataille », à savoir « le théâtre d’affrontements entre des acteurs aux intérêts divergents : mouvements sociaux, Etats, armées, marchés financiers, assureurs, organisations internationales1».

Le changement climatique et les risques environnementaux qui en résultent sont inséparables d’un système socio-économique (le capitalisme industriel) né en Europe à la fin du XVIIIème siècle et fondé sur l’exploitation continue et massive des énergies fossiles (charbon, gaz naturel, pétrole)2. C’est dans le sillage de cette « révolution industrielle » que s’opère la construction moderne de la notion de nature en Europe, et plus particulièrement celle de « nature sauvage »(wilderness), avec le tournant décisif opéré par le romantisme, mouvement culturel à la fois littéraire, musical, pictural et philosophique d’abord apparu en Allemagne et en Angleterre (fin du XVIIIème siècle) puis en France (XIXème siècle).

Construite en opposition à la ville industrielle et à ses turbulences, la nature moderne apparaît comme un lieu de repos et de recueillement où les « classes moyennes et supérieures blanches viennent se réfugier du bruit et de la fureur des métropoles » si bien que « les principaux bénéficiaires de la civilisation du capital sont aussi ceux qui disposent des moyens d’y échapper »3. Ce courant romantique coexiste avec d’autres représentations de la nature, marquées notamment par les découvertes scientifiques et techniques (l’invention de la thermodynamique par exemple) : la nature comme champ d’exploitation et de développement économique4.

Ces rappels sont importants parce qu’ils mettent bien en évidence ceci : il existe une véritable dialectique métropoles-colonies, une circulation continue des idées, des représentations et des pratiques sociales. Ce sont dans les métropoles européennes que s’élabore un ensemble de discours et d’expérimentations qui seront ensuite exportés dans les colonies sous la forme d’un « impérialisme vert ».

Plantation, colonie, nature

Penser les rapports entre le capitalisme et la nature, c’est penser le rôle de l’esclavage colonial dans la constitution de ce que l’historien Immanuel Wallerstein appelle «l’économie-monde capitaliste ». L’esclavage atlantique est un phénomène global, à la fois social, économique et racial qui s’est développé avec l’expansion du capitalisme à l’échelle mondiale, à partir du XVIème siècle, à travers la déportation vers les Amériques de douze à quinze millions d’Africains réduits au statut d’esclaves. Cette racialisation du monde, c’est-à-dire l’émergence d’un ordre social fondé sur une hiérarchie raciale où « nègre » et « esclave » deviennent synonymes mêle tout à la fois domination raciale, domination politique et domination économique.

Marx reconnaît lui-même l’esclavage colonial comme un trait majeur du capitalisme :

L’esclavage direct est le pivot de notre industrialisme actuel, aussi bien que les machines, le crédit, etc. Sans esclavage, vous n’avez pas de coton, vous n’avez pas d’industrie moderne. C’est l’esclavage qui a donné de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce mondial, c’est le commerce mondial qui est la condition nécessaire de la grande industrie [manufacturière]. […] Ainsi l’esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance.5

Cette institution esclavagiste va permettre de développer l’économie sucrière, principale richesse commerciale des pays européens ainsi que la production du café, du coton et de l’indigo. Au sein de la plantation se noue un rapport à la nature qui se déploie autour de la dialectique « maître-esclave-nature » et de la mise en relation de deux grandeurs, naturelles (l’eau, les sols, le soleil…) et humaines (un système social et une idéologie racistes, un cadre légal…). « Au cœur de cette relation symbiotique se trouve le travail de l’esclave »6.

Mais la nature ouvre aussi des espaces de liberté, concédés par les maîtres7 sous la forme de potagers à cultiver et d’animaux domestiques à élever ou arrachés par les esclaves avec le marronnage. Dans un article consacré aux formes du marronnage en Amérique latine et dans les Caraïbes, Rafael Lucas constate que « les communautés de Marrons, ainsi que les Marrons plus ou moins isolés, ont davantage de possibilités de subsister s’ils s’installent dans des zones où le site naturel offre de meilleures conditions de défense ». Il distingue « trois grands « écosystèmes » de marronnage : les milieux montagneux (Martinique, Guadeloupe, Haïti, la République Dominicaine, la Jamaïque, Cuba), les forêts (le Surinam, la Guyane) et les milieux de brousse marécageuse (le Mato Grosso au Brésil) »8.

Ces communautés ont connu des destinées diverses, entre survies précaires, conquêtes d’espaces autonomes plus ou moins tolérés par les autorités coloniales et résistances jusqu’au bout à l’ordre colonial9. Le Quilombo10 de Palmares (1605-1695) est un exemple célèbre de territoire autonome investi par les esclaves, avec ses deux grands chefs historiques, Ganga Zumba et Zumbi dos Palmares11. Le marronnage a survécu jusqu’à nos jours, au Surinam, en Guyane et en Jamaïque.

Avec l’âge des empires qui s’ouvre au milieu du XIXème siècle les terres et les ressources naturelles des pays colonisés sont mises au service du développement des pays colonisateurs. Coloniser pour « mettre en valeur » des terres « incultes ». Il s’agit de « civiliser » à la fois les peuples et leurs terres puisque les premiers sont jugés incapables de prendre soin des secondes. Incapables, donc coupables de laisser leur environnement se dégrader, négligence paresseuse censée expliquer en retour leur état de  « dégénérescence » selon un rapport causal de contamination réciproque.

C’est alors que se construit tout un discours savant sur la supériorité technique et scientifique des occidentaux, seuls à même de faire passer ces terres de l’état de nature à l’état de culture, de transformer alchimiquement le plomb de la nature sauvage en or de la nature apprivoisée. La colonisation est dès lors perçue comme une épreuve de conquête de la nature et des populations, ce que résume très bien Fanon :

La nature hostile, rétive, foncièrement rebelle est effectivement représentée aux colonies par la brousse, les moustiques, les indigènes et les fièvres. La colonisation est réussie quand toute cette nature indocile est enfin matée. Chemins de fer à travers la brousse, assèchement des marais, inexistence politique et économique de l’indigénat sont en réalité une seule et même chose12.

Les violences coloniales ne se limitent donc pas aux seules populations colonisées mais concernent également les écosystèmes naturels, ce qui nous permet d’approfondir notre compréhension des analyses de Fanon sur les violences du colonialisme, à l’intersection du social, du culturel et du naturel13.

L’environnement est d’autant plus au centre du processus colonial que la conquête se fait avec la complicité active des sociétés savantes, et notamment des sociétés de géographie. La société de géographie de Paris, fondée en 1821, est la plus ancienne au monde14. Elle est le lieu où se retrouvent des acteurs issus de différents mondes sociaux: administrateurs, militaires et commerçants qui viennent défendre leurs intérêts dans les entreprises coloniales. L’objectif est d’« étendre par les conquêtes de la science les conquêtes du drapeau » selon la formule limpide du géographe français Vivien de Saint-Martin.

Un lien étroit se noue entre géographie et colonisation, entre savoir et pouvoir : connaître le terrain, disposer de cartes, recueillir des informations sur les populations (mœurs, organisations socio-politiques…), inventorier les ressources naturelles disponibles sont les conditions indispensables et préalables de la conquête :

Aujourd’hui, nous considérons la connaissance de la géographie comme une part essentielle des connaissances générales. C’est avec l’aide de la géographie, et pas autrement, que nous comprenons l’action des grandes forces de la nature, la distribution de la population, la croissance du commerce, l’expansion des frontières, le développement des états, les splendides résultats auxquels parvient l’énergie humaine dans ses diverses manifestations. Nous reconnaissons la géographie comme servante de l’histoire […] La géographie est aussi une science sœur de l’économie et de la politique. »15

La prétention de la science à la neutralité (politique, idéologique) est contredite ici par sa mise au service du projet impérial16. Ce qui est en jeu : l’articulation des savoirs et des pratiques dans la production du monde impérialiste, l’écart manifeste entre la neutralité postulée de la science et la fonction politico-idéologique du savoir colonial. Contre les tenants idéalistes d’une science pure et désintéressée, les savoirs apparaissent comme socialement, culturellement et politiquement situés et incarnés17.

Avec ces savoirs vont ainsi se mettre en place des pratiques de protection de la nature. Mais ce souci de la nature est directement lié aux intérêts économiques des puissances coloniales. C’est la logique de la mise en réserve qui va prédominer. Des réserves forestières sont mises en place aux Antilles dès la fin du XVIIIème siècle, puis plus tard dans les colonies africaines : le bois sert à la fois comme combustible et comme matériau pour la construction des voies de chemin de fer.

Le Congo français représente un exemple saisissant de cette exploitation des ressources forestières : en 1899, sur la proposition de la Commission des colonies, Antoine Guillain, ministre des colonies, accorde 40 concessions à des compagnies coloniales. Cette mise à disposition de terres à grande échelle sur le modèle des sociétés concessionnaires du Congo belge voisin s’accompagne d’une exploitation fondée sur le travail forcé. Cette politique du travail forcé permet de réquisitionner une main d’œuvre sans contrat, taillable et corvéable à merci pour réaliser les tâches les plus éprouvantes (portage, routes, chemins de fer, travail dans les mines et les plantations)18.

Plus largement, les politiques forestières dépossèdent non seulement les communautés paysannes autochtones de leurs droits fonciers mais elles les introduisent de force dans le système du travail salarié et de son fonctionnement disciplinaire. L’occidentalisation passe ainsi par la capacité des colonisés à se plier à une éthique fondée sur un triptyque : travail salarié, propriété privée, sédentarité. Le processus de «civilisation» coïncide avec l’entrée forcée de ces populations dans le « système-monde » de division internationale du travail.

Autre terrain d’exploitation de la nature : la chasse qui permet notamment le trafic de l’ivoire. Cette activité prisée par les combattants européens est un des sujets de prédilection de la littérature coloniale européenne. Dans La Terre du jour, Jean d’Esme met en scène des voyageurs « venus en Afrique pour une tournée de grand tourisme et de chasse au gros gibier »19. La chasse participe de tout un imaginaire colonial d’héroïsme et d’épopée mis en scène dans des récits de voyage et de guerre ou dans des iconographies dont les images de trophées animaux exhibent le triomphe du colon sur la faune sauvage20. La conquête coloniale va de pair avec la banalisation de la mort animale.

Réserves de chasse auxquelles s’ajoutent les parcs naturels, fondés sur le même principe d’exclusion des populations autochtones ou de limitation de leur accès à ces espaces. C’est toute la vogue des jardins botaniques et des jardins d’essai, aussi bien dans les métropoles que dans les colonies. Des plantes originaires du sol américain et devenues partie intégrante des modes de consommation français traversent ainsi l’Atlantique et sont installées dans les jardins d’essais du continent africain. En métropole, on assiste à l’introduction d’espèces animales et de plantes issues des colonies dans des jardins d’acclimatation.

La reconstitution métropolitaine d’une nature tropicale se fait à des fins utilitaires et d’agrément. Lieux de loisir dans les colonies, ces parcs sont à la fois une expérience de classe et de race. Cette politique des réserves naturelles entraîne des déportations de populations, comme c’est le cas au Congo Belge lors de la création des parcs Albert au Kivu et Upemba au Katanga.

Ces pratiques coloniales d’exploitation de la nature se sont accompagnées de crises écologiques sans précédent, ce que l’historien et sociologue urbain Mike Davis a nommé « une écologie politique de la famine »21. En effet, entre 1876 et 1902, les régions tropicales d’Afrique, d’Asie-Pacifique et d’Amérique latine connaissent trois vagues synchronisées et dévastatrices de sécheresses, de famines et d’épidémies22 à l’origine de dizaines de millions de morts. Or Mike Davis constate que ces famines de masse coïncident avec le moment historique où ces régions, jusque-là vierges de rapports capitalistes, sont incorporées à la dynamique du marché mondial, en plein âge d’or du capitalisme libéral.

Il montre que ces crises sont le résultat de choix politiques, et qu’en ce sens elles ont été organisées par les puissances coloniales engagées dans une nouvelle phase d’accumulation capitaliste et d’expansion impérialiste23. Car si ces sécheresses simultanées sont bien l’effet d’un phénomène climatique connu sous le nom d’El Niño, c’est la rencontre entre ce phénomène et la vulnérabilité politique, sociale et économique de ces sociétés, conséquence de l’impérialisme, qui explique en définitive ces « catastrophes naturelles et famines coloniales ».

Le cas du Brésil est intéressant à cet égard : théoriquement indépendant, il est un exemple de « colonie informelle » sous hégémonie financière et commerciale de la Grande Bretagne, dominé par les investisseurs et les créanciers britanniques, notamment dans le Nordeste. Cette domination économique des Britanniques constitue un des facteurs structurels du déclin écologique brésilien.

Au fond, c’est à une généalogie du « sous-développement » des pays du « tiers-monde » que procède ici Mike Davis : le tiers-monde n’est rien d’autre que « le résultat d’inégalités de revenu et de ressources qui ont pris forme de façon décisive pendant le dernier quart du XIXème siècle, au moment où les vastes populations paysannes du monde non européen se sont intégrées à l’économie mondiale 24». Cette dernière thèse de Davis mérite discussion car elle semble négliger l’histoire longue de l’impérialisme25, celle notamment de la première colonisation, mise en évidence dans les travaux de l’historien Alfred Cosby sur « l’impérialisme écologique », c’est-à-dire l’impact environnemental de l’expansion biologique de l’Europe entre 900 et 1900, la construction par les colons européens de ce qu’il appelle « néo-Europes » partout dans le monde26.


Notes :

1 Razmig keucheyan, La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique, Paris, La Découverte, 2014, p.11.

2 L’économiste allemand Elmar Alvalter, figure majeure du mouvement altermondialiste, parle de « capitalisme fossile » pour désigner la relation de dépendance qu’entretient le développement du capitalisme moderne avec l’exploitation intensive des énergies fossiles, en particulier du pétrole.

3 Razmig Keucheyan, op.cit., p.57.

4 On pourrait ajouter un troisième courant, post-romantique, caractérisé par un rejet de la « nature naturelle » chez un Baudelaire ou un Flaubert par exemple.

5 Cité par Kevin B. Anderson, Marx aux antipodes. Nations, ethnicité et sociétés non occidentales, Paris, Syllepse, 2015, p.139.

6 Razmig Keucheyan, op.cit., p.51.

7 Pour des raisons qui étaient froidement pragmatiques : ménager aux esclaves des moments de loisir dans un système d’exploitation féroce pour tirer le meilleur parti de leur force de travail.

8 Rafael Lucas, « Marronnage et marronnages », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 89 | 2002, mis en ligne le 01 octobre 2005. URL : http://chrhc.revues.org/1527.

9 Parmi les facteurs favorables au processus du marronnage, Rafael Lucas en signale quatre : les conflits entre puissances coloniales européennes dans les Amériques, les conflits internes au système colonial durant lesquels des esclaves utilisés comme forces de combat s’échappent pour marronner, les rapports démographiques entre population d’esclaves et colons et le facteur géographique.

10 Le mot désigne « des sociétés d’initiation guerrière et le lieu clos où l’on enferme les initiés en question chez les Ovimbundu, les Jaga ou Imbangala et les Lunda de l’Angola », Rafael Lucas, art. cit.

11 Le 20 novembre 1695, date de la mort de Zumbi dos Palmares (suicide ou assassinat selon les versions) est un jour important pour les Afrodescendants du Brésil, appelé « O dia da Consciência Negra » (le jour de la conscience noire).

12 Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, La Découverte 2002, p.240.

13 Sur la colonisation comme effort de destruction globale et systématique des divers aspects des civilisations non occidentales, voir également Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 2004, p.23-24.

14 En Grande-Bretagne la Royal Geographical Society est créée en 1829, en Italie la Societa de Geografia Italiana en 1867 et au Portugal la Sociedade de geografia de Lisboa en 1875.

15 Lord Curzon, dans une communication à la Royal Geographical Society, qu’il présidait ; cité par Edward Saïd, L’Orientalisme, Paris, Le Seuil, 1980, p.370.

16 A propos de l’orientalisme, Edward Saïd parle du « nœud de savoir et de pouvoir qui crée l’Oriental », op.cit., p.69.

17 A nous alors d’en tirer toutes les conclusions sur la nécessité d’une contre-expertise décoloniale, fidèles en cela à l’invitation pressante d’Edouard Glissant : se poser comme ethnologue(s) de soi-même (de nous-mêmes). « Il faudra un jour faire le tour critique de ce qui impunément s’accumule comme “études” sur les Antilles, et à quoi jamais l’Antillais ne répond », écrit ainsi Édouard Glissant dans la revue Acoma (phrase reprise dans Le discours antillais, Paris, Gallimard, 1997, p.351). Le Discours antillais représente de ce point de vue une tentative heureuse  d’élaboration d’une « anthropologie antillaise » prise en charge par les Antillais eux-mêmes.

18 Avec les conséquences que l’on sait : des taux de mortalité extrêmement élevés. Entre 1921 et 1932, la construction de la voie ferrée Congo-Océan a ainsi coûté la vie à environ 20 000 personnes.

19 Jean d’Esme, La Terre du jour, Paris, Edition de la Nouvelle revue critique, 1933, p.12. J’en profite ici pour signaler que les questions environnementales posent également le problème du tourisme, une industrie où se déploient des logiques impériales et un legs colonial persistant, notamment en ce qui concerne la marchandisation de la nature ou le tourisme sexuel.

20 Cette image de domination est aussi une image de la supériorité virile et sexuelle du colon : la conquête coloniale est souvent pensée comme une conquête sexuelle.

21 Mike Davis, Génocides tropicaux, Famines coloniales et catastrophes naturelles aux origines du sous-développement, Paris, La Découverte, 2003, p.22.

22 1876-1879, 1889-1891, 1896-1902.

23 L’histoire contemporaine offre, hélas, des échos prolongés de cette histoire tragique comme en témoigne l’enquête sociologique menée par Robert Linhart dans le nord-est brésilien en 1979. Il y évoque les conditions de vie des travailleurs agricoles de la canne à sucre, leurs résistances obstinées face à la dictature militaire. Robert Linhart, Le sucre et la faim, Enquête dans les régions sucrières du Nord-Est brésilien, Paris, Les Editions de Minuit, 1980/2003, p.53-54.

24 Mike Davis, op.cit., p.22-23.

25 Pour ce qui concerne la traite négrière, on pourra lire avec profit le livre de la géographe Louise Marie Diop-Maes, Afrique noire. Démographie, sol et histoire, Présence africaine, 1996 sur les conséquences démographiques, écologiques, économiques, politiques et culturelles de la traite en Afrique noire. Voir aussi Walter Rodney, How Europe Underdeveloped Africa, Nairobi, Pambazuka Press, 2012.

26 Alfred Crosby, Ecological Imperialism. The Biological Expansion of Europe, 900-1900, Cambridge, Cambridge University Press, 1986.

L’abolition de la prison : enjeu panafricain et décolonial (partie 1)

Généalogie de la capture

 

Avant-propos

 

Réaffirmer aujourd’hui la valeur des vies noires implique inévitablement de se pencher sur la situation carcérale mondiale des noir.e.s dans les territoires marqués par la pratique de l’esclavage et la colonisation. L’exemple le plus évident est celui des États-Unis. Les noirs y sont incarcérés « à un taux 6 fois plus élevé que celui de blancs »1. Sur l’ensemble de la population masculine, 1 homme sur 9 risque de connaître l’emprisonnement dans sa vie, et pour les hommes noirs la proportion passe à 1 sur 3. Sur l’ensemble de la population féminine étasunienne, 1 femme sur 56 risque de connaître l’emprisonnement dans sa vie, la proportion passe à 1 sur 18 pour les femmes noires2. Les chiffres au Brésil, où la majorité des esclaves africains furent déportés, sont tout aussi significatifs : « en 2012, 60,8 % de la population carcérale est noire »3 quand les noirs représentent 50,9% de la population du pays4.

Qu’en est-il en Europe dans des pays qui pratiquèrent l’esclavage massivement aux Amériques ? Au Royaume-Uni la proportion de prisonniers noirs britanniques est 5 fois plus importante que celle des blancs.5 Et la France dans tout cela ? L’absence de statistiques ethniques n’aide évidemment pas mais Didier Fassin, dans L’Ombre du monde, a réalisé un « recensement » dans une maison d’arrêt et reporte les chiffres suivants : « Les minorités ethniques et raciales constitueraient 77% des détenus, dont 35% d’hommes noirs, 32% d’origine arabe et 5% de Roms […] ».6

 Les chiffres et les réalités carcérales hors France métropolitaine sont révélateurs de la domination spécifique sur les territoires qui portèrent majoritairement des esclaves : alors qu’en France dite « métropolitaine » la proportion de la population carcérale par rapport à la population générale est de 0,10%, elle est de 0,16% à la Réunion ; en Guadeloupe tout comme en Martinique elle est de 0,24% ; elle passe à 0,37% en Guyane7. Ajoutons que dans ces territoires, les prisons sont terriblement surpeuplées, insalubres et vétustes, ce qui implique d’autant plus de violence globale contre les prisonnier.e.s laissé.e.s à l’abandon.

Dans ce premier volet de notre série de textes, on se propose de se pencher en tant que noir.e.s sur le lien spécifique que nous établissons entre la prison et l’histoire de l’esclavage, et tout particulièrement sur ce moment précis que nous nommons « la capture » – qui reste encore aujourd’hui un motif au cœur de la question de l’appropriation des corps noirs.

Introduction

Ce n’est pas parce que le résultat final de l’oppression nous amène dans la même pièce que nous sommes arrivés par le même chemin. (Ijeoma Oluo) 8

Nous, non-blanc.he.s, avons beau aboutir dans les mêmes prisons, les trajectoires historiques qui nous y mènent et les traumas qui nous y accompagnent sont spécifiques9.

Nous allons ici examiner la capture, ce moment fondamental où tout bascule. Comment cet enlèvement premier a–t-il été inscrit dans nos vies de noir.e.s par l’institution esclavagiste ? Quelle en est notre mémoire, notre conscience ? Et en quoi ce moment qui précède la captivité est-il élémentaire dans notre histoire carcérale?

Nous précisions qu’ici dans ce texte nous considérons la capture dans sa relation avec l’esclavage massif organisé et perpétré par les Européens. Nous ne nions pas le contexte de l’esclavage arabo-musulman et la préexistence d’autres enlèvements et mises en captivité. Mais notre perspective s’attache à saisir la normalisation de la capture dans le cadre du crime le plus dramatique et le plus constitutif de l’histoire des noir.e.s – la déportation vers l’univers concentrationnaire d’Amérique – et ses conséquences dans l’enferment des noir.e.s au niveau mondial.

Dans son autobiographie publiée en Angleterre en 1789 Olaudah Equiano, ancien esclave devenu abolitionniste, relate son enlèvement, enfant. Rappelant l’atmosphère menaçante qui pesait sur les communautés subsahariennes il dit l’horreur de ce moment où le pire advient :

D’ordinaire quand les gens du voisinage étaient allés loin dans les champs pour travailler, les enfants se rassemblaient dans certaines habitations des voisins pour jouer ; et souvent certains d’entre nous avaient l’habitude de grimper à un arbre pour surveiller l’éventuelle arrivée de tout agresseur, ou ravisseur, qui pourrait venir sur nous ; car ils saisissaient parfois l’occasion de l’absence de nos parents pour attaquer et en enlever autant qu’ils pouvaient en saisir. […]Un jour, nos parents étant allés à leurs travaux comme d’habitude, tandis que j’étais resté seul avec ma chère sœur pour garder la maison. Deux hommes et une femme franchirent nos murs, et en un instant, nous saisirent tous deux, et, sans nous donner le temps de crier ou de résister, ils nous bâillonnèrent et nous emportèrent en courant dans le bois le plus proche.10

De quel poids la capture a-t-elle pesé sur nos constructions collectives ? Jusque dans notre modernité, nous verrons comment le rapt, l’appropriation immorale et illégale du corps des noir.e.s ont été systématiquement avalisés, justifiés par la suprématie blanche, et comment cette validation de l’inadmissible demeure le cœur d’institutions racistes qui enferment aujourd’hui encore des noir.e.s ainsi que d’autres non-blanc.he.s en majorité.

De la Rencontre la plus brutale

Quand on considère la prison il y a, avant la peine, avant le temps de l’enfermement qu’il faut purger, supporter, ce kidnapping que nous nommons ici la capture :

Capturer :

S’emparer d’un animal à la chasse ou à la pêche.

Faire prisonnier un ennemi en temps de guerre, arrêter un malfaiteur en parlant de la police.

La juxtaposition des deux définitions a le mérite de relever en quoi cet assujettissement brutal nie l’individu, ses désirs, son espace affectif ; capturer c’est s’emparer d’un destin.

Fort de ce premier succès il revint à terre avec des troupes plus nombreuses : « Dans l’obscurité de la nuit, il rencontra d’autres Maures11. Ses gens se trouvèrent si près de ces barbares, qu’ils les saisirent entre leurs bras, sans les reconnaître autrement qu’à leur nudité, et par la différence du langage ; ils en tuèrent trois, ils en prirent dix, et retournèrent à leurs vaisseaux. » Ces années-là, les navires portugais rentrèrent au port chargés d’une nouvelle marchandise. Dans leurs soutes, à côté des peaux de buffles et de quelques « œufs d’autruches », ils ramenaient les premières cargaisons de captifs africains12.

Accordons-nous ici sur le fait que ce geste brutal d’arrachement à l’espace physique et affectif, qui allait bientôt devenir massif, dans son industrialisation transatlantique, constitue pour les populations africaines construites comme noires (et essentialisées comme telles dans un mouvement simultané) un geste primal dramatiquement fondateur. C’est là la généalogie de la capture de nos corps, qui sera la base d’un système allant s’étaler sur plusieurs siècles : l’esclavage en tant que rapt, déportation et usage à mort de nos corps.

Ces kidnappings constituent notre préhistoire de la condition carcérale, qui est avant tout l’enlèvement brutal volontairement traumatique d’un individu aux siens et à son monde. La capture est la privation corporelle et affective totale de soi au profit d’un pouvoir qui fonde son droit à le faire sur la force. Il est difficile de juger de l’intensité de cette torture. On peut la penser moins terrible que la mort parce que subsiste l’espoir. Nous pensons que la capture, la subjugation, c’est la mise à mort d’êtres vivant.e.s, la zombification. La différence avec la mort pour la victime c’est que subsiste la possibilité de résistances et de révoltes. Mais pour les criminels, nous ne voyons aucune différence en terme de gravité.

Alors commença à germer dans mon esprit l’idée, d’abord sombre et confuse, que j’avais été enlevé. Mais cela pensais-je était inconcevable. (Solomon Northup, Twelve years a slave) 13

Ces captures sont notre préhistoire et la source d’une normalisation sans précédent de l’accaparement massif de populations noires ; de là va découler une pratique, un motif récurrent et persistant jusque dans notre modernité la plus récente.

Bien entendu, dans cette modernité les noir.e.s n’en sont pas les seules victimes.

Les marques de la capture

Être capturé était la première de mes peurs. C’était peut-être inné. C’était peut-être une caractéristique acquise construite par les siècles d’esclavage des noirs. C’est la chose que j’ai fui toute ma vie. Quand ça m’est tombé dessus en 1957 j’avais quinze ans et n’était pas bien équipé pour gérer les changements soudains. (Georges Jackson, Les Frères de Soledad)14

En posant dans La saison de l’ombre la question de savoir « Quelle mémoire avons-nous de la capture ?»15, Léonora Miano tente notamment de faire l’instantané du moment traumatique du bouleversement ; que vit-on quand l’autre disparait ? Que vit-on lorsqu’on est brutalement enlevé.e ? L’écrivaine dit le fracas existentiel de fin du monde que cela entraîne : stupeurs, désorientations, destruction des cellules familiales ou plus collectives, anéantissement pour le captif de cet acquis minimal qui est la jouissance de sa propre vie.

La capture nous a d’autant plus marqué.e.s qu’elle s’est rapidement massifiée, qu’elle s’est étendue sur plusieurs siècles et que les enlevé.e.s ne sont jamais revenu.e.s. Il n y’a pas eu justice malgré des reconnaissances cosmétiques du crime d’esclavage, et dans les Caraïbes françaises ce sont par exemple les bénéficiaires du kidnapping qui furent indemnisés16.

Quelle conscience avons-nous de la capture ?

Tout comme cette terrible apocalypse de prédation a pu bouleverser pour des raisons de défense et de survie l’occupation du territoire jusqu’à l’organisation des concessions et l’architecture des habitations sur le continent africain17, elle a aussi catégoriquement remodelé nos psychés. Nous avons appris à vivre avec la possibilité du rapt et son caractère intrinsèquement barbare et injustifié.

Avec l’irruption de l’esclavage, l’amour des sien.ne.s – famille, communauté – est complètement précarisé. Cette empreinte reste forte dans le couple et la famille en contextes post-esclavagistes où les séparations forcées, les kidnappings, étaient répétés sans cesse.

Nous faisons la supposition qu’au cours des siècles un double mouvement a été nécessaire pour inventer des formes de survie mentale et affective : réaffirmation de l’importance de la famille et en même temps conscience aigüe de sa précarité, de son anéantissement qui peut intervenir à tout instant. Dans l’univers concentrationnaire des Amériques c’est une évidence que nombre de slave narratives martèlent.

Lors d’une vente, j’ai vu une mère conduire sept enfants aux enchères. Elle savait qu’on lui en prendrait quelques uns ; ils les lui ont tous pris. Les enfants furent vendus à un marchand d’esclaves et la mère fut achetée par un homme de sa ville. Avant la nuit, tous ses enfants étaient loin. Elle supplia le marchand de lui dire où il les emmenait ; il refusa. Comment le pouvait-il quand il savait qu’il les vendrait un à un, là l’offre serait la plus élevée. J’ai rencontré cette mère dans la rue et son visage hagard hante mon esprit jusqu’à ce jour. Elle se tordait les mains en s’exclamant : « Partis ! Ils sont tous partis ! Pourquoi Dieu me tue pas?” Je ne trouvais pas les mots pour la réconforter. Hélas ! De tels faits sont monnaie courante. (Harriet Jacobs, Incidents in the Life of a Slave Girl) 18

Il est aisé de comprendre comment cette épée de Damoclès de l’enlèvement a généré un rapport à l’amour contradictoire, torturé. Comment cela a généré révolte, acceptation et désespoir durable.

Persistances et modernité

Quand on essaie de réaffirmer aujourd’hui que les vies noires comptent cela doit concerner tout autant les meurtres policiers que ces espace-temps où se reproduit le rapt : les tribunaux, les commissariats, les situations de contrôle de police, etc. Ces situations révoltent mais on sait aussi qu’elles se répètent, avec des variations, depuis des siècles. L’institution policière aux États-Unis descendait des chasseurs d’esclaves, et aujourd’hui en France par exemple, « les policiers de BAC, c’est des chasseurs […]. Déjà, on va les recruter en fonction de ça justement, faut qu’ils aient l’instinct chasseur » 19.

Que l’on prenne l’exemple des condamnations des frères Kamara à Villiers-le-Bel, que l’on mesure l’acharnement et les menaces qui pèsent sur Bagui Traoré, ou que l’on se souvienne que la police, après avoir étouffé Lamine Dieng en 2007 dans un fourgon de police, n’a révélé sa mort à sa famille que trois jours plus tard, trois jours de « disparition », on retrouve la capture.

Le système policier et pénal moderne perpétue la dévaluation et la dislocation de la famille noire. Dans L’ombre du monde Didier Fassin critique le traitement par un même juge de deux affaires : la première concerne un jeune homme noir inculpé d’outrages et rébellion lors d’un énième contrôle d’identité. La seconde concerne un jeune homme blanc accusé de viol et violences. Le temps accordé au jeune violeur est plus grand. La considération pour sa famille, son milieu, sont manifestes. Par contre, la mère du jeune noir se heurte au mépris et à l’agressivité de la juge. Au final, le noir et enfermé, le jeune homme blanc reconnu coupable rentre chez lui. La justice conforte la dislocation historique de la famille noire et se conforme à la culture de l’enlèvement.

Si cette culture commence avec l’esclavage, les abolitions auraient-elles dû marquer une rupture dans la reproduction de la capture ? Auraient-elles dû également en modifier notre conscience ?

Dans la mesure où il n’y a pas eu de justice, où rapidement d’autres modes de contrôle et d’enlèvement légalisé des corps noirs se sont mis en place, nous ne voyons ni pourquoi ni comment.

Quand les portes de la plantation se sont fermées celles de la prison se sont grandes ouvertes. […] À la vieille époque Jim Crow, les noirs étaient enfermés s’ils n’avaient pas un boulot. Accusés de vagabondage, s’ils n’avaient pas de papiers ils étaient mis en prison20. (Jazz Hayden)

La mécanique d’incarcération des noirs, exacerbée dans le sud des États-Unis par les lois Jim Crow mises en place à la fin du 19e siècle, n’était pas une exception. Un régime de contrôle et de criminalisation des noirs existait également dans les anciens territoires esclavagistes français. Et avec la continuité de la menace de l’enlèvement, se maintenait la mise à disposition et l’exploitation des corps noirs pour les économies capitalistes des anciennes puissances esclavagistes :

À l’exclusion des travailleurs munis d’un contrat de travail supérieur à un an, le livret est rendu obligatoire dès l’âge de 10 ans à la Guadeloupe et de 12 ans à la Martinique. L’article 40 de l’arrêté Gueydon stipule expressément : « Tout individu travaillant pour autrui, soit à la tâche, soit à la journée, soit en vertu d’un engament de moins d’une année, tout individu attaché à la domesticité, doit être muni d’un livret ». Autant dire que ce sont toutes les couches du prolétariat, du petit peuple qui s’y trouvent assujetties. Sur ce livret, qui doit être exhibé à n’importe quel contrôle de gendarmerie, doit figurer un visa mensuellement apposé par l’employeur ou le logeur. La condition d’obtention du visa est bien entendu l’exercice d’un travail à plein temps. Tout individu non porteur d’un livret ou muni d’un livret sans visa est convaincu de vagabondage21.

Cette culture de la capture qui est la matrice de la prison moderne fonctionne sur une base inchangée depuis le début : le pouvoir blanc s’approprie les corps noirs au nom de la force, avant d’en fabriquer l’autojustification morale et judiciaire.

Quand en 2015, Sandra Bland est contrainte de stopper son véhicule au prétexte d’une infraction au code la route, la scène qui s’ensuit est un kidnapping par l’homme qui possède la loi et qu’il a conscience de son droit historiquement non ininterrompu à la capture.

Dans nos consciences, les enlèvement extra-légaux usuels par les forces de l’ordre cohabitent avec une infinité de répétitions de la capture des mêmes corps par d’autres forces ou sous d’autres prétextes : les modes de captures indénombrables des migrant.e.s africain.e.s, en rétention légalisée pour des durées de plus de en plus longues ou dans des réseaux parallèles, le bannissement sur des zones géographiques repoussoirs, la disparition massive de jeunes migrants non-accompagnés en Europe, les zoos humains, l’Arche de Zoé, les adoptions illégales d’enfants haïtiens, le trafic d’enfants pour le tourisme sexuel en Haïti, les Erythréens captifs à la frontière israélienne, les lycéennes de Chibok, l’esclavage en Mauritanie, le trafic sexuel aux États-Unis qui affecte en majorité des femmes noires, etc22.

Conclusion

Pour refonder la famille panafricaine il est impératif d’être abolitionniste. De penser, lutter non pour réformer ou pour une incarcération moins raciste ou moins massive, mais pour l’abolition effective des prisons (et de toute forme d’enfermement). Un système qui découle de la capture de noir.e.s, qui découle idéologiquement et structurellement du cataclysme esclavagiste, et qui continue d’en enfermer autant doit être honni par tout.e panafricain.e responsable.

Parallèlement, la question des Réparations reste ici primordiale : les kidnappeurs doivent être jugés.

En France d’un point de vue panafricain continental – pas uniquement noir – c’est majoritairement des africains, du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, que le système ne cesse de contrôler, capturer, enfermer. Quant aux colonies départementalisées, les traitements d’exception au niveau éducatif, professionnel, militaire23, sécuritaire, statutaire maintiennent les populations dans un enfermement protéiforme ; une sujétion implacable en droite ligne de l’esclavage.

Pour la réinvention de la famille africaine, de sa petite cellule à Panafrica la plus grande incarnation que nous ambitionnons, il n’y a aucune négociation possible avec la capture et donc avec la prison.

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Mise à jour : 29 mars 2017


Notes

1 NAACP, Criminal justice fact sheet, http://www.naacp.org/criminal-justice-fact-sheet/

2 D’après le graphique Lifetime Likelihood of Imprisonment for U.S. Residents Born in 2001, http://www.sentencingproject.org/criminal-justice-facts

3 Rapport du Secretaria Nacional de Juventude, Mapa do encarceramento : os jovens do Brasil, 2015, http://juventude.gov.br/articles/participatorio/0009/3230/mapa-encarceramento-jovens.pdf

4 Tom Phillips, Brazil census shows African-Brazilians in the majority for the first time, du 17/11/2011, https://www.theguardian.com/world/2011/nov/17/brazil-census-african-brazilians-majority

5 Rapport NACRO, Black communities, mental health and the criminal justice system, 2007, http://www.ohrn.nhs.uk/resource/policy/Nacroblackcommunities.pdf

6 Didier Fassin, L’Ombre du monde, 2015.

7 D’après les chiffres de Roy Wamsley, World prison population list (Ninth edition), International Center for Prison Study, 2011, http://www.prisonstudies.org/sites/default/files/resources/downloads/wppl_9.pdf

8 Just because the end result of oppression may get us in the same room, it does not mean that we got there via the same path.”, IjeomaOluo, Social justice must be complicated, because oppression is never simple, du 15/02/2017, theestablishment.co

9 Tout comme on pourrait par exemple partir de Barberousse pour penser la prison d’un point de vue algérien en France penser l’histoire carcérale des peuples noirs doit se faire impérativement en relation avec ce crime refondateur que fut l’esclavage.

10 Generally when the grown people in the neighbourhood were gone far in the fields to labour, the children assembled together in some of the neighbours’ premises to play; and commonly some of us used to get up a tree to look out for any assailant, or kidnapper, that might come upon us; for they sometimes took those opportunities of our parents’ absence to attack and carry off as many as they could seize. […]One day, when all our people were gone out to their works as usual, and only I and my dear sister were left to mind the house, two men and a woman got over our walls, and in a moment seized us both, and, without giving us time to cry out, or make resistance, they stopped our mouths, and ran off with us into the nearest wood.“ Olaudah Equiano, The Interesting narrative of the life of Olaudah Equiano, or Gustavus Vassa, the African,Written by himself, 1789.

11 Maure s’entend ici comme Noir.

12 Grégoire Chamayou, Les Chasses à l’homme, 2010.

13 « Then did the idea begin to break upon my mind, at first dim and confused, that I had been kidnapped. But that I thought was incredible. », Solomon Northup, Twelve years a slave, 1853.

14 « Being captured was the first of my fears. It may have been inborn. It may have been an acquired characteristic built up over the centuries of black bondage. It is the thing I’ve been running from all my life. When it caught up to me in 1957 I was fifteen years old and not very well-equipped to deal with sudden changes.”, Georges Jackson, Les Frères de Soledad, 1971.

15 Léonora Miano, La Saison de l’ombre, 2013

16 En 1825 la France indemnise (sur une somme arrachée à Haïti) les propriétaires de terres et d’esclaves après l’indépendance d’Haïti. Plus tard, la loi d’abolition du 27 avril 1848 et la loi d’indemnisation du 30 avril 1949 officialisent le versement d’une indemnité aux colons de Guyane, Martinique, Guadeloupe, Sénégal, Nossi-Bé et Sainte-Marie. Le 5 mai 2015 l’UGTG, le LKP, le COSE, la Fondation Frantz Fanon ont déposé une assignation contre l’Etat français, ainsi que deux questions prioritaires de constitutionnalité (QPC) à propos de ces lois. Ils demandant la constitution d’un collège d’expert pour évaluer le préjudice causé aux populations de Guadeloupe, et la condamnation de l’Etat au versement d’une somme destinée à financer l’étude dudit préjudice. Voir sur http://ugtg.org/article_2246.html

17 Face à la violence et l’ampleur des attaques et des rapts les énergies furent également accaparées par la mise en place des stratégies défensives et/ou protectrices. Ici et là l’organisation spatiale des concessions, l’architecture des cases, leurs matériaux de construction furent bouleversés et adaptés pour ralentir les assaillants, pour pouvoir fuir avant leur arrivée et aller s’établir plus loin. Parfois il s’agissait plus radicalement d’abandonner les terres ancestrales pour s’installer en forêt, dans des grottes accrochées aux falaises, au milieu d’étendues d’eau dans des villages lacustres. Les zones de frontières pouvaient également être vidées de leurs ressources pour affamer les ennemis, les capitales de royaume déplacées pour protéger le pouvoir. Voir Adama Guèye, Impact of the Slave Trade on Cayor and Baol: Mutations in the Habitat and Land Occupancy, dans Fighting the Slave Trade: West African Strategies, dirigé par Syviane Diouf, 2003.

18 Harriet Jacobs, Incident in the life of a slave girl, 1861.

19 Entretien avec un brigadier d’une BAC de banlieue parisienne, 2004, dans Jérôme Bosch, L’Art français de la déviance policière, du 03/03/2017, http://www.laviedesidees.fr/L-art-francais-de-la-deviance-policere.html

20 Interview de Jazz Hayden par Cases Rebelles, Quand les portes de la plantation se sont fermées, 2012, http://www.cases-rebelles.org/quand-les-portes-de-la-plantation-se-sont-fermees

21 Alain Philippe Blérald, Histoire économique de la Guadeloupe et de la Martinique, 1986.

22 les enfants réunionnais de la Creuse représentent un autre exemple de la continuité de la capture dans les territoires sous domination coloniale.

23 « Il y a environ 1400, 1500 enfants qui quittent le système scolaire sans formation ni qualification, le plus grand opérateur en formation professionnelle en Guadeloupe c’est le Service Militaire Adapté qui dépend du Ministère de la Défense et du Ministère de l’Outre-mer », Elie Domota dans Élie DOMOTA : « Réaffirmer son attachement à l’indépendance nationale et lutter pour ça », juillet 2016, http://www.cases-rebelles.org/elie-domota-reaffirmer-son-attachement-a-lindependance-nationale-et-lutter-pour-ca

 

Les racines d’Ebola

En décembre 2014, environ six mois après que le gouvernement de Sierra Leone ait annoncé la présence du virus Ebola dans le pays, le journaliste et militant panafricain Chernoh Bah s’embarquait dans un périple de trois mois à travers l’Afrique de l’Ouest, afin d’investiguer comment le virus, dont les scientifiques affirmaient qu’il trouvait son origine dans un petit village de Guinée, évolua en une crise internationale. Bah partage les résultats de cette étude dans son nouveau livre L’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest : voyous des entreprises, multinationales, et politiciens sans scrupules [EOWA].

L’auteur prétend que toute compréhension de la crise d’Ebola doit d’abord se confronter à l’histoire complexe de l’expérimentation médicale et de l’exploitation sur le continent, ainsi qu’aux affirmations scientifiques discutables concernant les origines présumées et la propagation de l’épidémie — en particulier la théorie de la soi-disant transmission zoonotique.

Une étude menée en décembre 2014 par un groupe de scientifiques allemands —  dont les résultats ont été rapidement diffusés et répétés dans le monde entier — a affirmé que la chasse, et la consommation d’animaux sauvages, avaient contribué à l’émergence d’Ebola en Afrique de l’Ouest plus tôt cette année-là. Les scientifiques ont basé leur théorie sur les circonstances prétendument semblables de l’épidémie des années 1970 en Afrique centrale.

Bah discute du rapport dans EOWA, son livre, notant que l’équipe de recherche s’est appuyée sur des preuves circonstancielles pour parvenir à la conclusion zoonotique. Ils n’ont pas constaté de carcasses d’animaux sauvages infectés dans leurs relevés et n’ont pas non plus observé une baisse récente de la densité de la faune dans la région. « Même une lecture superficielle du rapport », écrit Bah, « révèle des allégations non fondées et des preuves inconsistantes dans l’identification du cas de référence et d’une transmission zoonotique ». Et pourtant, ce rapport est devenu l’explication scientifique occidentale officielle pour le déclenchement de l’épidémie.

Ce type de fausses représentations sont en vogue, affirment Bah, elles correspondent à une analyse eurocentriste de la culture et de la civilisation africaine «qui situe souvent l’Africain et son environnement dans les limites perpétuelles de la sauvagerie et de la barbarie, nécessitant l’intervention civilisatrice du missionnaire européen aujourd’hui représenté par une multitude d’humanitaires et de forces militaires ».

Non seulement ces récits détournent des facteurs structurels en jeu dans cette tragédie (des systèmes de santé profondément insuffisants, une gouvernance déresponsabilisée, etc.), mais servent aussi à criminaliser et à stigmatiser les victimes elles-mêmes.

Combattre les idées reçues

Bah est journaliste, militant socialiste et président du Mouvement socialiste africain. Il est aussi un résidant et ressortissant de la Sierra Leone, ce qui lui a permis de se concentrer sur la réponse de son propre gouvernement plutôt que sur celle des États voisins. Au cours de ses recherches, Bah a interviewé des centaines de victimes de l’épidémie (y compris celles qui ont perdu des parents et celles qui ont été considérées comme infectées, puis traitées et qui ont survécu). Il a également parlé à un large éventail d’acteurs et actrices impliqués dans la réponse, y compris les journalistes, politiciens, médecins, infirmiers, travailleurs humanitaires, chauffeurs d’ambulance, les travailleurs funéraires et les dirigeants communautaires.

Mais tandis que son livre, EOWA, consacre une attention particulière aux histoires des victimes et des survivants, le but de Bah n’est pas uniquement de faire la lumière sur cette tragédie humaine. Son objectif plus large est de soulever des questions sur le consentement éclairé en matière de traitement médical, et sur les processus et les priorités qui ont façonné la prise de décision nationale et internationale.

Bah s’interroge : pourquoi l’épidémie d’Ebola s’est-elle répandue dans le même espace géographique où ont été menées les guerres civiles les plus brutales de l’Afrique de l’Ouest des années 90 ? Quelle est la relation entre la présence de grandes multinationales telles que Firestone (Libéria), Rio Tinto (Guinée) et Minéraux africains (Sierra Leone) et l’instabilité persistante dans la région ? Pourquoi la réponse humanitaire internationale a-t-elle été accompagnée de déploiements militaires ? Et comment la politique actuelle de répression étatique a-t-elle façonné les réponses nationales aux crises dans la région ?

Bah se base sur l’histoire profondément troublante de l’expérimentation médicale occidentale en Afrique de l’Ouest, comme le scandale Pfizer au milieu des années 1990, dans lequel le géant pharmaceutique américain a été accusé par le gouvernement nigérian d’effectuer des essais cliniques illégaux sur des enfants, en utilisant l’antibiotique Trovan. Conduits pendant l’épidémie de méningite à méningocoque de 1996 – qui a tué jusqu’à douze mille personnes – les essais de Pfizer ont été associés à un grand nombre de décès.

Alors que les médias se concentrent sur la «culture» ou un sous-développement culturel afin d’expliquer pourquoi certains Africains de l’Ouest évitaient les hôpitaux pendant l’épidémie, l’histoire des pratiques non éthiques de Pfizer et des expérimentations médicales similaires sur le continent, fournissent un contexte crucial permettant de comprendre pourquoi beaucoup de personnes de la région étaient sceptiques envers l’intervention épidémiologique menée par l’Occident dans la lutte contre Ebola.

En effet, Bah discute de nombreux cas de pratiques contraires à l’éthique qui se sont produits pendant l’épidémie. Par exemple, une équipe de médecins et d’infirmiers britanniques travaillant à Freetown, a accusé une ONG italienne d’administrer de l’amiodarone, un médicament pour le cœur, non testé, pour traiter les patients infectés par Ebola sans les en informer ou sans leur consentement et plusieurs patients en sont morts.

Bah observe qu’aucune information n’a circulé concernant des mesures punitives prises contre l’ONG, il n’y a pas eu non plus de divulgation du nombre total de patients touchés. «Ces histoires stupéfiantes, écrit-il, peuvent être entendues dans toute l’Afrique de l’Ouest, dans presque toutes les communautés touchées par l’épidémie ».

Intervention

Au moment du déclenchement de l’épidémie en avril 2014, Ernest Bai Koroma, président de la Sierra Leone, s’est concentré sur la mobilisation des voix pour sa campagne politique de troisième mandat. À la fin avril, au centre de gestion d’Ebola dans le district du Kenema oriental, vingt-huit professionnels de santé – médecins, infirmiers, techniciens de laboratoire et chauffeurs d’ambulance avaient trouvé la mort. «Dans certains hôpitaux de référence à travers le pays», écrit Bah, «les professionnels de santé avaient organisé des grèves à cause du non-paiement d’allocations et du manque d’équipements de protection personnelle de base. Beaucoup d’hôpitaux n’avaient pas de gants, de brancards et d’autres fournitures d’isolement ».

Bah affirme que la priorité donnée par Koroma à sa victoire à l’élection, plutôt qu’à la réponse à fournir concernant la crise croissante de santé publique, a eu pour conséquence des milliers de décès et de contaminations. Ce n’est que lorsque la communauté économique et minière a menacé de retirer son personnel de Sierra Leone, au début du mois de juillet, que le gouvernement a annoncé la création d’un centre d’opérations d’urgence. Le président n’a visité aucune des régions affectées par la maladie, et ce jusqu’à dix semaines après le déclenchement du virus, et il ne l’a fait que suite à une forte pression de la population.

Alors que les professionnels de santé refusaient des patients faute de lits suffisants, les médias se sont concentrés sur quelques morts « prestigieux », y compris celle du virologue Sheikh Umar Khan et du consultant libérien-américain Patrick Sawyer. L’Organisation mondiale de la santé a déclaré l’épidémie d’Ebola comme une urgence de santé publique d’intérêt international en août 2014; un mois plus tard, le président Obama annonçait le déploiement de trois milles soldats américains opérants sous les ordres de l’US Africa Command (AFRICOM, Commandement des États-Unis pour l’Afrique).

À la suite de cette annonce, le département américain de la Défense demanda au Congrès d’allouer 500 millions de dollars en dépenses militaires, en plus des 30 millions de dollars déjà approuvés pour les intervenants, les fournitures de laboratoire et les équipements. Le coût total de «l’Opération Assistance Unie» s’élevait à environ 750 millions de dollars sur une période de six mois.

Bah examine minutieusement l’approche militaire. Dans un rapport d’évaluation de la réponse à l’épidémie, Médecins Sans Frontières (MSF) a fortement critiqué la composante militaire, argumentant qu’elle était limitée principalement au soutien opérationnel, aux organisations humanitaires internationales et aux autorités politiques locales. « Les hélicoptères américains refusaient même de transporter des échantillons de laboratoire du personnel de santé qui venait de les utiliser avec des patients », a déclaré le président international de MSF.

S’appuyant sur les rapports des organisations locales et internationales de défense des droits, Bah détaille les façons dont le gouvernement sierra-léonais a utilisé l’état d’urgence pour justifier une répression de la dissidence politique. Quiconque s’interrogeait sur la manière dont le gouvernement gérait la crise risquait d’être arrêté.

En avril 2015, un groupe de jeunes a manifesté devant l’ambassade des États-Unis à Freetown. « Les actions des jeunes à Freetown relevaient d’une stratégie bien pensée pour envoyer un message direct à Washington : l’éloge de Koroma fait par Obama  ne reflétait pas la gestion politique corrompue et antidémocratique des trois présidents d’Afrique de l’Ouest ». Les jeunes manifestants avaient planifié leurs protestations afin qu’elles coïncident avec la visite de Koroma à la Maison Blanche, dans le but d’attirer l’attention internationale sur les innombrables cas de violations des droits, et de détournements de biens publics.

Les acteurs externes étaient pleinement conscients des abus et de la corruption du gouvernement Koroma. Bah cite un audit national en Sierra Leone qui a révélé que plus de 5 millions de dollars soi-disant dépensés en biens publics pour les ambulances, la construction d’un centre de traitement, et d’autres dépenses d’ordre logistique, ne pouvaient être vérifiés. Et tandis que les bailleurs de fonds gouvernementaux et privés ont mobilisé jusqu’à 3 milliards de dollars, une grande partie de cet argent a été consacré aux primes de risque, aux chambres d’hôtel et aux transports aériens sécurisés pour les travailleurs humanitaires internationaux.

Les décideurs politiques de Londres, Paris et de New York savaient que des millions de dollars avaient été détournés, mais continuaient à fournir des fonds et à sanctionner le déploiement des troupes, ignorant les protestations locales qui auraient remis en question l’approche nationale et internationale.

Bah détaille avec précision les intérêts géopolitiques qui ont conduit les dirigeants occidentaux à ignorer les préoccupations locales, et qui montrent du doigt la complicité occidentale dans la propagation du virus Ebola. Dix ans avant l’épidémie d’Ebola, un autre virus qui avait envahi la région – le virus de Lassa – a été évalué par le centre américain pour le contrôle des maladies, en vue d’une éventuelle utilisation comme agent bioterroriste.

La reclassification par le CDC (Centers for Disease Control and Prevention/ Le Centre pour le contrôle des maladies et la prévention) du virus Lassa en tant que pathogène de catégorie A «a transformé la fièvre de Lassa en une menace contre les intérêts de sécurité nationale des États-Unis», ouvrant ainsi des avantages financiers et des possibilités de recherche aux scientifiques et aux sociétés biotechnologiques occidentales. Un article de Reuters publié en Février 2011, a déclaré le laboratoire érigé au sein de l’hôpital du gouvernement à Kenema, comme un avant-poste de la «guerre contre le terrorisme», alimenté par 40 millions de dollars provenant de l’industrie de la biodéfense.

La coalition réunie au Consortium de la fièvre hémorragique virale (VHFC) comprenait l’Université de Tulane, l’Université de Harvard et la société Metabiota basée à San Francisco, laquelle a été récemment mise en examen pour son rôle dans une série d’ « erreurs coûteuses » pendant l’épidémie.

Pourtant, les infrastructures de santé publique d’Afrique de l’Ouest ont continué d’être ignorées. Une étude menée sur le quartier de Kenema Lassa un an avant l’épidémie, a révélé une absence flagrante d’équipements de protection de base comme des gants pour les professionnels de santé manipulant des cas de Lassa, écrit Bah. Avant l’épidémie d’Ebola, il n’y avait pas de thermomètre dans cette circonscription, malgré l’importance des mesures de température pour identifier la présence de la fièvre de Lassa. Les infirmiers du quartier de Lassa auraient réutilisé des aiguilles chez les patients, augmentant ainsi les risques d’infection.

En d’autres termes, la recherche sur la biodéfense à Kenema a été menée dans un environnement à haut risque, largement non protégé. Il est donc possible que l’épidémie de l’Afrique de l’Ouest en 2014 ait pu être le résultat de violations de procédures de sécurité dans un hôpital où un pathogène hautement dangereux était manipulé.

Comme en conclut Bah, «affirmer que l’épidémie de l’Afrique de l’Ouest de 2014 a pris le monde scientifique par surprise est un effort délibéré pour exonérer et dégager de leur responsabilité le financement biodéfense et la recherche médicale occidentale, ayant à la fois permis de créer les conditions du déclenchement épidémiologique tout en cautionnant simultanément sa transition généralisée. »

Mais les intérêts occidentaux dans la région s’étendent bien au-delà de la biodéfense. Les trois pays touchés- la Sierra Leone, le Libéria et la Guinée – possèdent parmi les plus grands gisements de minerais de fer, de bauxite, d’aluminium, de diamants, d’or et d’autres ressources environnementales.

En 2011, les sociétés multinationales avaient acquis plus de cinq cent mille hectares de terres agricoles en Sierra Leone; un rapport de l’Institut Oakland publié cette année (2016), dénonçait le manque de transparence et de divulgation sur les accords d’investissement foncier et les accords miniers. Comme l’explique Bah,

Addax Bioénergie de Suisse, Quifel Ressources Naturelles du Portugal, CAPARO Développements Renouvelables et Agricoles d’Angleterre et Sephan Afrique d’Iran, soit les nouvelles sociétés agroalimentaires qui avaient repris les terres agricoles dans le pays, étaient maintenant face à face avec les communautés locales autour de conflits bouillonnants, qui émergèrent suite aux nouveaux accords d’investissement foncier qu’ils avaient signés avec le gouvernement Koroma.

Bien que l’afflux des entreprises ait été considéré comme un facteur clef de la croissance économique, le Fond monétaire international a annoncé en 2013 – un an avant l’épidémie- que la moitié des six millions de sierra-léonais vivaient avec moins d’un dollar par jour.

La critique de l’auteur ne concerne donc pas seulement l’efficacité de la réponse internationale; il interroge directement les motifs entourant la décision d’intervenir sur le terrain. L’épidémie « a fourni aux Etats-Unis un passe-droit pour mettre à jour les ambitions militaires du XXIe siècle en Afrique: le déploiement de milliers de soldats américains sur le sol africain, sans aucune critique de la part des mouvements anti-guerre ou des organisations mondiales de la paix ».

Creuser en profondeur

Selon Bah, la plupart des journalistes n’ont pas procédé à un examen minutieux de ce qui constitue une série de méfaits cliniques, d’utilisations douteuses du maintien de l’ordre et de corruption à grande échelle, dont les entreprises de représentations publiques occidentales (comme l’Initiative de gouvernance de l’Afrique de Tony Blair) camouflent les effets en faisant appel aux gouvernements de la région.

La crise Ebola rappelle l’importance d’une politique de production de savoirs sur et autour du continent africain, et des enjeux qui entourent la collecte et la diffusion de cette forme de documentation et d’analyse: il ressort clairement de sa conclusion que ce livre, EOWA, contient aussi bien un impératif de justice qu’une démarche académique.

Bah maintient qu’une enquête plus approfondie est nécessaire – à la fois sur l’origine de la crise et de la réponse internationale. La question de savoir quels acteurs sont les mieux adaptés pour mener une telle enquête est laissée sans réponse. Qu’une enquête officielle soit menée ou non, les contributions de Bah vont assez loin pour assurer qu’un autre regard soit porté sur cette histoire troublante.

Texte initialement paru en anglais dans la revue Jacobin, le 25 juillet 2016

Traduction par Amélie Koulanda, avec l’aimable autorisation de l’auteure et de la revue Jacobin