Pillage des ressources et néocolonialisme : de l’argent d’esclaves à l’or

Suite aux voyages de Christophe Colomb, l’invasion espagnole dévaste royaumes et régions entières, les dépeuplant et les brûlant. Les Indiens accueillent pourtant les chrétiens du mieux qu’ils peuvent, souvent en offrant hébergement, nourriture et quantité d’or. Les colons espagnols, quant à eux, répandent presque systématiquement la peur, massacrent, torturent ou brûlent les Indiens dès leur arrivée afin d’assurer leur domination et de faciliter leur colonisation.

Bartolomé de las Casas, un des rares à dénoncer cette extermination au moment des faits, décrira l’horreur avec laquelle ces tyrans décimèrent les populations originaires [1]. Les grandes puissances coloniales, le Portugal, l’Espagne, la France, le Royaume-Uni, la Hollande et la Belgique principalement, ont provoqué la mort d’une grande partie des populations autochtones des Amériques, d’Asie et d’Afrique afin d’en soustraire les ressources naturelles (or et argent en premier lieu), de les exploiter et d’en tirer un maximum de profit.

 

Milliards d’onces d’argent

 

En l’an 1545, la découverte de Potosí, une énorme mine d’argent de l’actuelle Bolivie (qui à l’époque appartenait au Pérou), marque le début de l’expropriation des richesses du sous-sol latino-américain. Vers 1571, on commença à employer le mercure pour amalgamer l’or et accroître son extraction sans présager pour autant les graves problèmes de pollution environnementale que cela supposait ni les dommages que cela allait engendrer sur les mineurs contaminés. En 1572, Francisco de Toledo, cinquième vice-roi du Pérou, fit élargir les rues, commença la construction de l’église de la Matriz et de la Casa de Moneda où, dès le 28 mars 1574, on frappait le métal en monnaie.

La ville de Potosí détenait le gisement le plus important du monde dans le ventre du Cerro Rico, « la colline riche », remplie d’argent. Son ascension est fulgurante. « Dix-huit mois après sa fondation, elle compte 14 000 habitants et vingt ans plus tard 100 000 ; au XVIIe siècle, elle en hébergera 160 000, et sera alors, avec Mexico, la ville la plus peuplée d’Amérique », nous dit Fernand Braudel[2]. En effet, à son apogée, vers 1580, Potosí, malgré la rudesse des conditions climatiques, compte plus d’habitants que Madrid, Séville ou Rome. Elle devient la ville est la plus peuplée du « Nouveau Monde » et la plus opulente de la région. Elle abritera 36 églises, plusieurs théâtres et écoles de danse, quantité de maisons de jeu et de somptueuses demeures appartenant aux riches colons espagnols.

Des milliards d’onces d’argent sont extraites par le travail forcé sous la colonisation espagnole. Des milliers d’esclaves africains ont été conduits de force dans les mines pour remplacer et pallier la perte de milliers d’autres indigènes morts au travail. L’extorsion de cet argent a servi à gonfler le trésor du roi Charles Quint, à alimenter les caisses du Royaume d’Espagne pour financer ses guerres et, au-delà de l’Europe, au développement du commerce avec la zone la plus développée de l’époque, l’Asie.

La monnaie issue du travail d’esclaves à Potosí contribua au développement du capitalisme et de la révolution industrielle. Mais à quel prix ? « Chaque peso frappé à Potosí a coûté la vie à dix Indiens, morts au fond des mines », écrivait Fray Antonio de la Calancha en 1638. Qu’en est-il de l’énorme quantité d’argent extrait de la mine de Potosí à la sueur des mineurs-esclaves amérindiens et africains lorsque l’on voit l’état de pauvreté de la ville du même nom [3] ?

Il est tout à fait raisonnable d’affirmer que l’expropriation des ressources et le commerce qui s’en suivit via la colonisation sont en grande partie à l’origine de la richesse actuelle des puissances coloniales. Pour ne prendre qu’un exemple, Bruxelles ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans le pillage opéré au Congo belge. Outre l’exploitation de la force de travail esclavagiste et la fortune colossale des métaux précieux extorqués, notamment or et argent, les Européens n’auraient pas eu accès à la soie et au coton, à la technique du verre soufflé, à la culture du riz ainsi qu’à celle de la pomme de terre, à la tomate, au maïs, au tabac, au piment, au cacao d’Amérique, aussi rapidement sans l’entreprise dévastatrice de la colonisation.

 

L’or au mépris de l’humain et de son environnement

 

Le pillage des matières premières se poursuit encore aujourd’hui dans les colonies ou ex-colonies : à Arlit, dans le nord du Niger, Areva exploite l’uranium depuis 1976. Aujourd’hui, une bonne partie de cette région, balayée par les vents de sable, est contaminée [4].

« La Terre est notre mère, l’or est son cœur. Si on lui arrache, elle meurt », résumait Aïkumalé Alemin, Amérindien wayana de la région du Haut-Maroni. Le mercure utilisé par les orpailleurs en Guyane française empoisonne les populations amérindiennes vivant en forêt tropicale guyanaise. En effet, les Amérindiens sont contaminés par les poissons qui constituent une grande part de leur alimentation. « De nombreuses études scientifiques pratiquées sur les Indiens wayana ont confirmé que le niveau de mercure est jusqu’à deux fois supérieur au seuil fixé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). (…) Si rien n’est fait à court terme, on va vers une forme de génocide », dénonçait en 2014 Jean-Pierre Havard, responsable de Solidarité Guyane.

Avec des salaires de misère, 3 tonnes d’or sont extraites chaque année de Guyane française au péril de la santé des populations autochtones et de leur environnement. Au total, dix ethnies seraient menacées d’empoisonnement au mercure dans les pays de la région. Au Pérou, la contamination au mercure dans les eaux des rivières de l’Amazonie, due aux mineurs illégaux, va au-delà des zones d’exploitation aurifère. Dans le cas de la communauté nahua, qui se trouve dans la région d’Ucayali, à l’est du Pérou, la consommation d’un poisson-chat, le Mota Punteada (Calophysus macropterus) de son nom local, dont l’organisme a la capacité d’accumuler le mercure présent dans l’environnement, est la cause de cette contamination qui provoque notamment des problèmes rénaux sérieux et des cas d’anémie.

Selon le ministère péruvien de l’Environnement, 40 tonnes de mercure sont rejetées chaque année dans les eaux de l’Amazonie péruvienne par les chercheurs d’or illégaux [5]. Reconnaîtra t-on un jour l’empoisonnement des terres et rivières comme une dette écologique dont les peuples autochtones sont les créanciers ?

Texte paru à l’origine sur le site du CADTM (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes), le 5 décembre 2017.  Republié ici avec l’aimable autorisation de l’auteur. 

Image : site minier aurifère de Yaou, à Maripasoula en Guyane, en 2011.  ©Jody Amiet. AFP 


Notes

[1]Bartolomé de las Casas, Très Brève relation de la destruction des Indes, publié en 1552.

[2]Braudel Fernand. Du Potosi à Buenos Aires : une route clandestine de l’argent. In : Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 3ᵉ année, N. 4, 1948. pp. 546-550.

[3]Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Pocket, p. 25. Cette histoire implacable du pillage d’un continent de l’écrivain uruguayen est parue pour la première fois en 1971 et fut aussitôt censuré dès l’instauration de la dictature militaire dans son pays en 1973, ainsi qu’au Chili ou en Argentine.

[4]La colère est dans le vent (54 min, 2016, Niger/Bénin/France), documentaire de Amina Weira, dont le père a travaillé 35 ans à la mine d’uranium d’Areva à Arlit, dans le nord du Niger.

[5]Eric Samson, « Pérou : état d’urgence déclaré en Amazonie pour pollution au mercure », RFI, 31 octobre 2016. http://www.rfi.fr/ameriques/20161031-perou-amazonie-mercure-eaux-rivieres-indiens-isoles-mota-punteada

Vers la vérité et la justice sur l’assassinat  de Thomas Sankara ?

 

Les premières versions de l’assassinat de Sankara ont été rapportées essentiellement par le journaliste Sennen Andriamirado, d’abord par des articles dans Jeune Afrique, dès novembre 1987, puis dans un ouvrage[1] publié un peu plus tard. Valère Somé[2], proche collaborateur et ami de Thomas Sankara, complétera cette version peu après.

Le seul rescapé de cette réunion, Alouna Traoré, désormais régulièrement interviewé, confirme inlassablement cette version.

Thomas Sankara venait de commencer une réunion avec ses collaborateurs. Des soldats sont arrivés en arme. Il serait sorti les mains en l’air, et aurait déclaré alors « C’est à moi qu’ils en veulent. » L’autopsie du corps, dont les résultats n’ont été rendus public à Ouagadougou, qu’en octobre 2015, confirment cette version. Le corps de Sankara était criblé de balles, dont une sous une aisselle, confirmant qu’il aurait été froidement assassiné. Les militaires ont tiré sur lui puis sur les autres participants à la réunion. Valère Somé cite nommément trois membres du commando. Le caporal Maïga, garde du corps de Blaise Compaoré, Hyacinthe Kafando, et le caporal Nadié qui aurait touché en premier Thomas Sankara d’une rafale.

En novembre 2001, un article dans l’hebdomadaire burkinabè Bendré, donne les initiales des membres du commando qui seraient au nombre de six, tous des militaires burkinabè. En 2002, un avocat de Mme Sankara, maître Dieudonné Kounkou[3], révèle leurs noms. Il s’agit de Ouedraogo Arzoma Otis, Nabié N’Soni, Nacolma Wanpasba, Ouedraogo Nabons-mendé, Tondé Kabré Moumouni et Hyacinthe Kafando, tous des militaires sous le commandement de Gilbert Diendéré qui dirigeait alors les commandos de Po. Gilbert Diendéré avait été élevé au rang de chevalier dans l’Ordre national de la Légion d’honneur française lors d’un séjour en France en mai 2008. C’est le même Diendéré qui a été arrêté, en octobre 2015, après une tentative de putsch.

Voilà pour les faits. Une instruction a cependant été ouverte, après l’insurrection burkinabè d’octobre 2014, confiée à un juge militaire. Il a procédé à une centaine d’auditions. Les noms des inculpés ont été rendus publics. Plusieurs de ceux déjà cités n’apparaissent pas car ils sont décédés depuis, mais d’autres militaires viennent compléter la liste des membres du commando ainsi que le général Diendéré, numéro deux du régime de Blaise Compaoré. Figurent aussi dans cette liste les responsables de la rédaction du certificat de décès, déclarant que Thomas Sankara était mort de « mort naturelle ». Toutes ces personnes ont été arrêtées, sauf Blaise Compaoré et Hyacinthe Kafando, le présumé chef du commando, tous les deux sous mandats d’arrêt internationaux. L’enquête n’est pas terminée au moment où nous écrivons ces lignes en avril 2017.

Mais très vite l’hypothèse d’un complot extérieur a fait son apparition. Des travaux de chercheurs, une analyse géopolitique de la région et des intérêts en jeu à l’époque, et surtout plusieurs nouveaux témoignages sont venus plus récemment conforter cette hypothèse.

Thomas Sankara est de la trempe des grands leaders du tiers-monde qui remettaient en cause la mainmise de l’occident sur les richesses des pays du Sud, et dénonçaient l’impérialisme. Ses succès pouvaient déstabiliser les régimes de la région. Les populations des pays voisins commençaient à regarder du côté du Burkina Faso qui réussissait à mettre en place, avec succès, un nouveau modèle de développement autocentré. L’admiration pour ce jeune leader qui disait crûment la vérité aux anciens colonisateurs ne cessait de gagner du terrain.

Plusieurs libériens affirment avoir été présents sur les lieux

La participation de Libériens à cet assassinat est évoquée depuis de nombreuses années. Stephen Ellis – un chercheur qui a travaillé sur la guerre au Liberia, aujourd’hui décédé – cite plusieurs sources pour appuyer cette thèse, dans un ouvrage paru en 1999[4] et réédité en 2007. Questionné par mes soins, il m’a déclaré que les Libériens avaient sécurisé le lieu où Thomas Sankara et ses compagnons avaient été assassinés.

En 2008, Prince Johnson, ex-seigneur de la guerre et ancien mercenaire, s’est exprimé d’abord devant la Commission vérité et réconciliation du Liberia. Il a déclaré ensuite à un journaliste de RFI :

« La seule option pour notre formation, rester au Burkina puis aller en Libye, était de répondre positivement à la requête de Blaise, c’est-à-dire se débarrasser de Thomas Sankara qui était contre notre présence au Burkina. »

Il affirme aussi qu’ils étaient soutenus par la Côte d’Ivoire d’Houphouët Boigny.

Une chercheuse américaine, Carina Ray, dans un article[5] publié en janvier 2008, rapporte que de nombreux forums dont Liberian Democratic Future’s (LDF), Perspective ou Liberian Mandingo Association of New York confirment la version de l’assassinat de Sankara en échange de l’aide du Burkina et de la Libye à Charles Taylor[6] et ses hommes, pour prendre le pouvoir au Liberia. Elle cite cependant aussi une autre version qui affirme que Sankara aurait été tué avant que Taylor n’arrive au Burkina.

Devant le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) où il était jugé, Charles Taylor a déclaré le 25 août 2009[7] ne pas avoir participé à l’assassinat car il était encore en détention au Ghana, affirmant que les archives de ce pays pourraient l’attester. Pourtant, comme nous le verrons, plusieurs Libériens affirment le contraire. Le ministre de l’intérieur durant la révolution, Ernest Nongma Ouedraogo, m’a personnellement déclaré que Taylor était bien à Ouagadougou avant le 15 octobre 1987 mais sous un autre nom, affirmant même savoir où il logeait.

En juillet 2009, la chaîne de télévision italienne publique RAI 3 a diffusé un documentaire réalisé par le journaliste d’investigation, Silvestro Montanaro, parti enquêter au Liberia[8]. Plusieurs anciens proches compagnons de Charles Taylor : Momo Jiba, ex-aide de camp du président Taylor, Cyril Allen, ex-chef du parti de Taylor et ex-président de la compagnie pétrolière nationale, Moses Blah, ex-vice-président du Liberia durant quelques années, et Prince Yormie Johnson, témoignent longuement de leur participation à l’assassinat de Thomas Sankara. Thomas Sankara aurait refusé de les aider[9]. Ils convinrent de l’éliminer contre l’assurance d’être aidés.

Momo Jiba et Cyril Allen affirment même que c’est Blaise Compaoré qui aurait lui-même tiré sur Sankara à la tombée de la nuit ! Un témoignage précise que ce serait vers 18 heures que Blaise Compaoré se serait rendu sur les lieux[10], ce qui nous rapproche de l’heure de la tombée de la nuit.

Comme on le voit tout ceci reste à éclaircir.

Implication des Etats-unis

Les témoignages du documentaire de Silvestro Montanaro évoquent aussi, et de façon concordante, la participation américaine à ce complot. Pour quelle raison ? « Sankara ne plaisait pas aux Américains, il parlait de nationaliser les ressources de son pays pour les utiliser en faveur de son peuple ; en fait, c’était un socialiste. Et ils décidèrent de l’éliminer », déclare l’un d’eux.

Ces Libériens n’acceptent de se livrer un peu plus en caméra cachée que lorsqu’ils pensent qu’ils ne sont pas filmés. Tous vont dans le même sens. Ils font deux révélations importantes qui seront confirmées peu après. D’une part, ils affirment que la CIA a aidé Charles Taylor à s’évader d’une prison américaine où il était détenu, d’autre part que Charles Taylor était chargé d’infiltrer les mouvements révolutionnaires africains.

Coïncidence ? Charles Taylor a raconté durant son procès son évasion rocambolesque. Selon une dépêche de l’AFP du 15 juillet 2009 : « J’appelle cela une libération parce que je ne me suis pas évadé », va-t-il déclaré devant le TSSL. Il était détenu en 1985 à la prison du comté de Plymouth dans l’attente d’une extradition vers le Liberia, qu’il avait fui après avoir été accusé, en 1983, d’avoir détourné 900 000 dollars. L’accusé a expliqué qu’un gardien avait fait irruption, le 15 septembre 1985, dans sa cellule dans un quartier de haute sécurité puis l’avait conduit dans une aile moins surveillée. « Deux autres détenus se trouvaient là », a poursuivi Charles Taylor. « On s’est approché de la fenêtre. Ils ont pris un drap et l’ont attaché aux barreaux. Nous sommes sortis à l’extérieur. Une voiture nous attendait… Je n’ai rien payé. Je ne connaissais pas ces personnes qui m’ont récupéré », a assuré l’accusé.

Dans une dépêche de l’AFP datée du 22 décembre 2008, on peut lire :

« Un parlementaire américain en visite à Monrovia a admis lundi devant la presse libérienne que les États-Unis avaient pris part à la « déstabilisation » du Liberia, avant et pendant la série de guerres civiles, et avaient eu « tort » de le faire. »

« Les Américains ont aidé à renverser William Tolbert [assassiné en 1980 durant le coup d’État sanglant de Samuel Doe] parce qu’il ne faisait pas ce qu’ils [les Américains] voulaient », avait déclaré M. Simpson, comparaissant devant la Commission vérité et réconciliation du Liberia. « Samuel Doe et Charles Taylor ont connu le même sort parce qu’ils ont refusé de prendre leurs ordres auprès de Washington. »

Et plus récemment, le Boston Globe, dans son numéro daté du 12 janvier 2012, révèle que Charles Taylor a bien travaillé pour la CIA et le Pentagone à partir du début des années 1980 ! Le journal a obtenu ces révélations auprès de la US Defense Intelligence Agency.

Et la France ?

En France, les autorités tardent souvent longtemps à reconnaître leurs agissements passés. Après une campagne de près de quatre ans menée par le réseau international « Justice pour Sankara, justice pour l’Afrique », soutenue par quelques députés, le président de l’Assemblée nationale a enfin répondu à une demande de mise en place d’une commission d’enquête sur l’assassinat de Thomas Sankara, déposée par des députés Verts et du Front de gauche. Dans un courrier daté du 7 juillet 2015, tout en affirmant « souhaiter que la lumière soit faite sur cette affaire », Claude Bartolone a répondu par la négative : « Une telle commission d’enquête n’aurait aucun pouvoir pour conduire des investigations dans un autre État » et déclaré que « la procédure judiciaire désormais ouverte au Burkina » lui semble « l’instrument juridique le plus approprié pour rechercher les responsables de cette affaire ». Claude Bartolone feint d’ignorer que son objet serait justement d’enquêter en France et non au Burkina. Pourtant, les questions des députés qui ont rédigé la demande sont précises :

« Nous devons répondre aux questions suivantes : pourquoi Thomas Sankara a-t-il été assassiné ? Comment cet assassinat a-t-il été rendu possible ? Quel rôle ont joué les services français et les dirigeants français de l’époque ? La DGSE savait-elle ce qui se tramait et ­a-t-elle laissé faire ? »

Or, en octobre 2016, lors d’une conférence de presse à Ouagadougou, les avocats des familles des victimes du 15 octobre 1987, dévoilent que le juge burkinabè, François Yaméogo a lancé une commission rogatoire pour demander à la France la levée du secret défense. Les arguments de Clause Bartolone sont caducs. « L’instrument juridique le plus approprié », selon lui, interpelle donc la France, à la suite de près de deux années d’enquête. Jusqu’à quand les autorités françaises comptent-elles se réfugier dans le déni pour refuser toute collaboration dans cette enquête ?

Cyril Allen, un des témoins du documentaire cité plus haut affirme :

« Le piano fut accordé par les Américains et les Français. Il y avait un homme de la CIA à l’ambassade des États-Unis au Burkina qui travaillait en étroit contact avec le chef des services secrets de l’ambassade française, eux ont pris les décisions les plus importantes. »

Relancé par le documentariste par la phrase « Ensuite la CIA et les services secrets français… », il le coupe et ajoute : « Et les services secrets français décidèrent de mettre hors-jeu Sankara. Ainsi sont les faits. »

Le 23 février 2012, une émission de la France-Inter, intitulée Rendez-vous avec M. X, a été consacrée à la mort de Thomas Sankara. M. X, présenté comme un ancien membre des services secrets français, explique que, lors du retour au pouvoir de la droite en 1986, ouvrant une nouvelle période de cohabitation, des présidents africains ont appelé Jacques Foccart – l’homme de l’ombre à la tête des réseaux africains chargé de défendre les intérêts français en Afrique – pour lui demander de les débarrasser de Thomas Sankara. À leur tête, Houphouët-Boigny, le président de la Côte d’Ivoire, voisine du Burkina, l’allié privilégié de la France dans la région. Répondant à la question : « Les services français ont-ils joué un rôle ? », M. X. répond :

« Comment pourrait-il en être autrement ? L’Afrique est truffée d’agents, des anciens qui travaillent directement pour des dirigeants africains ou des compagnies. Il y a ceux qui sont en activité et qui veillent à préserver nos intérêts là-bas. »

Le journaliste français, François Hauter, grand reporter au Figaro, se livre à un témoignage pour le moins troublant, lors d’une conférence-débat organisée à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar dans le cadre des activités du prix Albert Londres. Il est contacté en 1987 par Guy Penne, le conseiller Afrique de François Mitterrand qui lui demande d’écrire un article hostile à Thomas Sankara. Mais ce n’est pas tout. Il va le mettre en contact avec l’amiral Lacoste qui appelle la direction des renseignements généraux et lui propose de rencontrer le chef des opérations africaines. Le journaliste conclut ainsi son témoignage : « C’est la plus importante manipulation à laquelle je n’ai jamais assisté dans toute ma carrière de journaliste. »

L’historien Stephen Ellis m’a personnellement déclaré en 2001 :

« Charles Taylor était aussi en contact avec Michel Dupuch, ancien conseiller de Chirac à l’Élysée, à l’époque ambassadeur en Côte d’Ivoire. Un homme d’affaire français, Robert de Saint-Pai, servait d’intermédiaire. Saint-Pai est maintenant décédé. »

Le soutien de la France à Charles Taylor est encore souligné dans Le syndrome Foccart de Jean-Pierre Bat publié en 2012.

Les réseaux ne se contentent pas d’intervenir pour déstabiliser le régime. Il faut aussi montrer à Blaise Compaoré qu’il bénéficiera du soutien du nouveau gouvernement français. Aussi cette information dévoilée par Jeune Afrique en 1998, vient confirmer les approches entreprises auprès de Blaise Compaoré avant octobre 1987 :

« À cette époque, numéro deux d’une révolution à laquelle il ne croit plus, de plus en plus proche d’Houphouët, grâce auquel il fit la connaissance de sa future femme, le beau Blaise rencontra son homologue français, alors Premier ministre, via le président ivoirien et Jacques Foccart qui lui présenta l’état-major de la droite française, en particulier Charles Pasqua. »

Quelques années plus tard, en 1992, Blaise Compaoré remet l’Étoile d’or du Nahouri, la plus haute distinction du Burkina Faso, à Jacques Foccart ! Ne faut-il pas voir là un signe de reconnaissance pour services rendus !

Le complot

L’hypothèse d’un faisceau d’intérêts convergents – des États-Unis, de la France, de la Côte d’Ivoire, de la Libye et des compagnons de Charles Taylor – ne résulte donc pas d’un « fantasme », comme l’a déclaré en 2015 l’ambassadeur français au Burkina, mais s’appuie bien sur de nombreux éléments. On cite aussi, çà et là, le Togo qui aurait envoyé à Ouagadougou, à l’époque, un général de gendarmerie avec quelques hommes.

Restait à déterminer sur qui s’appuyer à l’intérieur du Burkina. Un voyage de Blaise Compaoré en Côte d’Ivoire va constituer une excellente opportunité. Au cours d’une réception, il fait la rencontre de Chantale Terrasson de Fougères. Elle fait partie d’un groupe de jeunes filles du lycée de Yamoussoukro, chargées de rendre leurs séjours agréables aux présidents ou aux autres personnalités importantes. Elle est la fille du docteur Jean Kourouma Terrasson, une figure de la Côte d’Ivoire, proche d’Houphouët-Boigny. Tout va aller très vite puisque le mariage est célébré le 29 juin 1985, à peine six mois après leur rencontre. Entre-temps, Blaise Compaoré, très amoureux, se rend régulièrement en Côte d’Ivoire pour la rejoindre. Houphouët-Boigny s’implique personnellement dans la réussite de la noce. Il affrète son avion personnel pour transporter le couple sur les lieux du mariage. Il leur offre de nombreux cadeaux, dont une importante somme d’argent, on parle de 500 millions de francs CFA, pour que sa jeune protégée franco-ivoirienne puisse continuer à mener le train de vie auquel elle aspire. Dans un pays en pleine révolution, où la population est appelée à vivre selon ses moyens et à compter sur ses propres forces !

Désormais, les conditions sont réunies pour préparer le complot. Bernard Doza[11], qui a recueilli ce témoignage, écrit :

« Houphouët débloque alors des fonds énormes – le secrétaire général de la présidence, Coffie Gervais, parle de 5 milliards de francs CFA – pour développer une guerre de tracts tous azimuts qui déchirera le Burkina au cours du mois de juin 1987. »

Les leaders de la révolution se déchirent, les Libériens entrent en action. La Libye aurait fourni du matériel de renseignement. Blaise Compaoré sait pouvoir compter sur Gilbert Diendéré pour exécuter le coup.

Comme nous l’avons vu, il reste bien des zones d’ombre à éclaircir. Les témoignages des Libériens doivent être confirmés par de nouvelles enquêtes. En avril 2017, la France se refuse à toute investigation se retranchant derrière le déni[12]. Une attitude qui ne fait que confirmer l’hypothèse de la complicité, voire de la participation de la France à un complot.

Mais l’affaire Sankara est revenue à la une de l’actualité durant la transition. La presse française, jusqu’ici très discrète sur la question, s’en est saisie depuis l’exhumation des corps de Thomas Sankara et des personnes assassinées avec lui, en mai 2015. Elle ne rejette plus l’hypothèse d’un complot.

Les premières archives consultées, dont l’accès est qualifié par le chercheur Vincent Hiribarren de « compliqué, long et restreint [13] » ne laissent rien transparaître. Mais le temps nous éloigne de la date de l’assassinat. Les résistances pour empêcher de connaître la vérité vont peu à peu s’estomper. On peut s’attendre à de nouvelles révélations, et nous l’espérons à l’exhumation de documents probants, et à ce que des journalistes d’investigation ou des chercheurs se lancent sur les nombreuses pistes ouvertes qui n’ont pour l’instant pas été explorées.

Des révélations pourraient aussi venir du Burkina où l’enquête est en cours. Le juge François Yaméogo semble ne pas ménager sa peine pour connaître la vérité. En lançant, en octobre 2016, une commission rogatoire et en interpellant la France par une demande de levée de secret défense, il démontre sa volonté de rechercher toute la vérité, et confirme que l’hypothèse d’une participation française au complot ne peut pas être écartée. Aucune réponse officielle n’est venue du gouvernement mais M. Bartolone, alors président de l’Assemblée nationale, de passage au Burkina Faso, en mars 2017, a déclaré, en réponse à une question d’un journaliste : « Nous sommes favorables à ce que la justice française puisse répondre à toutes les demandes qui émaneront de la justice du Burkina Faso pour qu’il n’y ait le moindre doute sur les relations qui doivent exister, y compris sur ce dossier, entre la France et le Burkina [14]. » La commission rogatoire, si elle était acceptée, un juge français devrait être nommé pour poursuivre l’enquête en France. Quant à la levée du secret défense, s’il constituerait une avancée importante, il ne serait pas suffisant. En effet, de nombreuses affaires montrent que, même le secret défense levé, de nombreux obstacles se dressent encore sur le chemin de la vérité, y compris pour obtenir les documents permettant de connaître la vérité.

De leurs côtés, les militants du réseau international Justice pour Sankara, justice pour l’Afrique, poursuivent leurs mobilisations. Ils ont pris la suite de la campagne internationale « Justice pour Thomas Sankara » qui avait porté l’affaire au comité des droits de l’homme de l’ONU en 2003. Depuis plusieurs années, ils font signer des pétitions, organisent des conférences de presse en France et au Burkina, interpellent les parlementaires français relayant des courriers de députés du Burkina Faso, participent à de nombreux débats, collaborent avec des chercheurs, et diffusent des informations sur l’évolution du dossier[15]. Toutes les possibilités doivent être explorées pour obtenir la vérité. Elle finira par émerger, pour que la justice puisse intervenir, pour soulager la famille, mais aussi pour que la vérité historique prenne le pas sur les hypothèses, pour dénoncer les responsables, pour qu’il soit de plus en plus difficile, voir impossible d’assassiner des dirigeants qui œuvrent sincèrement pour le bien-être de leur peuple, même s’ils doivent porter atteinte aux intérêts des plus puissants.

Texte initialement paru dans l’ouvrage Thomas Sankara. La liberté contre le destin, paru en juin 2017 aux Editions Syllepse.

Republié sur Critique Panafricaine avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse.


[1]              . Sennen Andriamirado, Il s’appelait Sankara. Chronique d’une mort violente, Paris, Jeune Afrique, 1989.

[2]              . Valère Somé, Thomas Sankara. L’espoir assassiné, Paris, L’Harmattan, 1990.

[3]              . Dieudonné Nkounkou, L’affaire Thomas Sankara, le juge et le politique, Paris, NK, 2002.

[4]              . Stephen Ellis, The Mask of Anarchy. The Destruction of Liberia and the Religious Dimension of an African Civil War, Londres, Hurst & Co, 1999.

[5]              . Voir http://www.pambazuka.org/en/category/features/45420.

[6]              . NdE : Charles Taylor est le chef du National Patriotic Front of Liberia (NPFL) qui lance une attaque au Liberia en 1989. C’est le début d’une guerre civile particulièrement meurtrière (plusieurs centaines de milliers de morts) qui va durer jusqu’en 1997 et se prolonger en Sierra Leone jusqu’en 2002. Président du Liberia de 1997 jusqu’en 2003, désavoué et poursuivi par la communauté internationale, il a été jugé par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité et condamné en 2012 à cinquante ans de prison.

[7]              . Voir http://www.sc-sl.org/page 27602.

[8]              . Silvestro Montanaro, « E quel giorno uccisero la felicità » (« Ce jour-là, ils ont tué la Félicité »), RAI 3, 2009.

[9]              . Voir les retranscriptions des interviews, extraites du films.

[10]            . Ludo Martens, Sankara, Compaoré et la révolution burkinabè, Bruxelles, EPO, 1989, p. 62-65

[11]            . Bernard Doza, Liberté confisquée. Le complot franco-africain, Paris, BibliEurope, 1991.

[12]            . Pouria Amirshai, député des Français de l’étranger et ancien membre du Parti socialiste, a demandé en mars 2017 à François Hollande d’ouvrier les archives françaises concernant la mort de Thomas Sankara.

[13]            . Le Monde, 13 mars 2017, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/03/13/ouvrons-les-archives-sur-le-meurtre-de-thomas-sankara_5093727_3212.html#p2QzFhj6tyWAl5I0.99.

[14]            . Burkina 24, 22 mars 2017, https://burkina24.com/2017/03/22/dossier-thomas-sankara-la -verite-doit-triompher-claude-bartolone/.

[15]            . Pour plus d’information voir http://thomassankara.net/category/francais/actualites/justice -pour-sankara/.

Panamá et rebelles noirs : retour sur l’histoire des cimarrons du 16e siècle

[…] Au 16e siècle, il existait deux principales colonies espagnoles dans l’isthme de Panamá, Nombre de Dios sur la côte caraïbe et Panamá sur la côte pacifique. Entre ces deux ports s’étendait une jungle continue, interrompue uniquement par de longues chaînes de hautes montagnes déchiquetées que séparaient des vallées arrosées par des cours d’eau. Des siècles durant, pour aller du Pérou à l’Espagne, les hommes et les marchandises durent traverser cette terre hostile et difficile d’accès.

Pendant de nombreuses années, au 16e siècle, cette région fut le théâtre de groupes armés composés d’esclaves noirs en fuite qui n’acceptaient pas leur état de servitude et se réfugiaient dans les montagnes où ils menaient une vie libre inspirée des coutumes tribales d’Afrique. On les appelait cimarrones (cimarrons), expression inventée par les conquistadors, fort probablement à partir des termes « cima » [cime] et « marron[1] ». Selon Garcilaso de la Vega, dit l’Inca, le mot fut utilisé pour la première fois dans les îles de la Caraïbe pour désigner les esclaves noirs fugitifs qui vivaient au cœur des montagnes. Ces colonies de Noirs libres, appelées palenques, existaient dans de nombreuses parties de l’Amérique hispanique. Elles constituaient un danger permanent pour les établissements espagnols parce que leurs habitants venaient en bandes armées attaquer les villes et les villages. Les palenques menaçaient l’emprise de l’Espagne sur la terre et étaient une source d’inquiétude pour les autorités espagnoles[2].

L’isthme de Panamá est l’un des endroits où les cimarrons acquirent le plus de pouvoir et connurent la plus grande expansion. Aucune des révoltes de cimarrons survenues au 16e siècle dans d’autres parties de l’empire espagnol, que ce soit au Mexique, en Colombie ou au Venezuela, n’égala en nombre, en intensité, en détermination et en durée le mouvement qui secoua le Panamá. Forts de nombreux partisans et d’une situation géographique avantageuse, les cimarrons panaméens étaient dirigés par des hommes capables et intrépides prêts à prendre des risques importants et notamment à s’allier avec les pirates français et anglais. La période la plus violente de leur histoire se situe entre 1549 et 1582, période marquée par un conflit permanent avec les autorités espagnoles. La soumission des cimarrons de Vallano en 1582 mit un terme à cette lutte avec un accord de paix qui reconnaissait leur liberté. À partir de cette date, le mouvement cimarron organisé disparut de l’isthme de Panamá, mais la résistance des esclaves et les cimarrons continuèrent d’exister durant toute la période coloniale[3].

Les rébellions d’esclaves noirs commencèrent très tôt dans l’isthme de Panamá. Au début de la période de colonisation, on eut besoin d’un gros apport de main-d’œuvre noire pour remplacer une population indienne dont le nombre diminuait. Des esclaves noirs en grand nombre furent importés pour travailler dans les mines d’or, la pêche perlière, sur les chantiers de construction et chez des éleveurs de bétail. La première mention d’une rébellion d’esclaves remonte à 1525. Cette année-là, le gouverneur Pedrarias informa le roi que des esclaves noirs s’étaient soulevés dans la ville de Panamá et avaient trouvé refuge dans la campagne, où ils avaient attaqué des exploitations agricoles et des fermes d’élevage. Comme la municipalité manquait d’argent pour pouvoir payer une force militaire en mesure de battre et capturer les insurgés, tous les propriétaires d’esclaves de la ville s’entendirent pour en assumer eux-mêmes le coût. Pedrarias fut un des principaux donateurs, avec une contribution de 20 pesos[4].

Bien que la révolte ait été matée et ses acteurs exécutés, le danger subsistait. Il s’accrut en proportion de l’essor du commerce d’esclaves africains, qui eut pour conséquence une augmentation de la population d’esclaves noirs dans l’isthme. Celle-ci finit par devenir supérieure au nombre de colons espagnols à plusieurs endroits, notamment dans la ville d’Acla, sur la côte atlantique, où l’exploitation des mines d’or rendit nécessaire l’emploi d’une importante main-d’œuvre noire. Cette localité fut le théâtre d’un autre soulèvement en 1530. Favorisés par l’effet de surprise et par leur supériorité numérique, les esclaves des mines tuèrent leurs patrons avant de s’évanouir dans la nature. Ils trouvèrent refuge dans la colonie abandonnée et en ruines de Santa María la Antigua sur la côte occidentale du golfe d’Urabá, où ils fondèrent le premier palenque de l’isthme de Panamá. En 1532, lors d’une attaque lancée contre eux, une troupe espagnole commandée par Julián Gutiérrez massacra la plupart des habitants et s’empara de quelques autres, qui furent ensuite châtiés. Quelques survivants s’enfuirent dans la jungle, où ils continuèrent de vivre en hommes libres[5].

La destruction du palenque d’Acla fut suivie, un an plus tard, par un soulèvement avorté dans la ville de Panamá. Influencés par les événements d’Acla, des esclaves, dont ceux du gouverneur Francisco de Barrionuevo et d’autres dignitaires, organisèrent une conspiration pour s’enfuir à Acla et créer un nouveau palenque avec le concours des cimarrons qui restaient dans la région. Sous la conduite d’un esclave dénommé Damián, ils montèrent un plan pour incendier la ville et les fermes d’élevage des environs. Le complot fut dénoncé et ses acteurs sévèrement punis[6].

Les mouvements d’Acla et de Panamá furent le prélude à une grande révolte de cimarrons qui commença en 1549. Elle avait à sa tête un certain Felipillo, ladino (esclave hispanophone) capitaine d’un bateau de pêche perlière dans l’archipel des Perles au large du Panamá dans l’océan Pacifique. Avec d’autres esclaves issus des compagnies perlières et des fermes d’élevage de bétail voisines, les rebelles gagnèrent les parties les plus reculées du golfe de San Miguel, où ils essayèrent de recréer leur mode de vie africain. De là, ils lancèrent une suite d’attaques contre les Espagnols de la région. Deux ans plus tard, ils furent surpris par une troupe de soldats venue du Panamá sous la conduite du capitaine Francisco Carreño, qui mit le feu à leurs habitations et détruisit leurs récoltes. Felipillo et 30 de ses compagnons furent capturés et emmenés à la ville de Panamá pour être exécutés, tandis que les autres cimarrons furent vendus comme esclaves par le gouverneur à son profit[7].

L’élimination du palenque de Felipillo ne mit pas un terme au mouvement des cimarrons sur la côte pacifique. Ceux qui avaient pu s’échapper retournèrent dans la même région, mais dans un secteur plus isolé, pour construire un autre palenque. Dans le même temps, sur la côte atlantique, des bandes de cimarrons étaient actives dans la zone située entre le fleuve Chagres et la péninsule de San Blas. Enfin, près du golfe d’Urabá, il existait un autre palenque composé des rescapés de la colonie démantelée à Acla[8].

Au milieu du 16e siècle, les cimarrons avaient progressé en nombre et intensifié leur action. Près de Nombre de Dios, 800 cimarrons aidés par des Indiens qui s’étaient ralliés à eux d’une manière spontanée ou sous la contrainte attaquaient et tuaient les voyageurs qui empruntaient la route entre Nombre de Dios et Panamá et s’emparaient des marchandises qu’ils transportaient avec eux. En 1554, par exemple, ils massacrèrent huit commerçants, dont le fils d’un riche négociant sévillan du nom de Gonzalo Jorge, qui se trouvait au Panamá en qualité d’agent de son père. Il appartenait à l’une des familles de marchands conversos[9] les plus influentes de Séville[10].

Durant ces mêmes années, un nouveau chef s’imposa pour fédérer tous les cimarrons de la côte atlantique. Dans les sources que l’on possède, Bayano – c’est ainsi qu’on l’appelait – est décrit comme un bel homme de forte constitution, très « hispanisé » – sachant, autrement dit, se faire comprendre en espagnol – et qui occupa probablement un poste assorti d’un certain pouvoir sur sa terre natale. Ses partisans le servaient et le considéraient comme un roi, et il les gouvernait comme tel, obtenant d’eux qu’ils lui obéissent, qu’ils le craignent et qu’ils suivent ses ordres.

Les Espagnols eux-mêmes l’appelaient le « roi noir Bayano ». Il fut bientôt rejoint par quelque 1 200 hommes et femmes, avec qui il mena une longue série de campagnes contre les Espagnols[11].

Le palenque de Bayano était bâti au sommet d’une colline élevée et très pentue au cœur d’une jungle dense et montagneuse qui le protégeait sur le flanc atlantique. Des deux côtés de la colline, deux routes étroites avaient été taillées dans la roche et menaient à des entrées renforcées par de solides palissades. Les habitations des cimarrons se trouvaient dans la partie supérieure de la colline. Entre les habitations, ils avaient creusé de profonds silos dans lesquels ils stockaient leur nourriture. Le roi Bayano et ses guerriers vivaient dans cette forteresse impénétrable, et c’est de là qu’ils partaient pour attaquer les Espagnols sur les routes et les cours d’eau, et aux alentours de Nombre de Dios et de Panamá. Ils disposaient aussi d’une autre cache dans la jungle, où ils mettaient à l’abri femmes, enfants et vieillards. Les Espagnols ne purent jamais la trouver jusqu’à leur victoire sur Bayano[12].

À partir de 1553, le gouverneur du Panamá Alvaro de Sosa (1553-1556) lança contre Bayano trois expéditions militaires, qui échouèrent toutes. L’une d’elles, dirigée par Gil Sánchez, parvint à la zone dominée par les cimarrons et se retrouva face à Bayano, qui emporta la bataille et tua le commandant de la troupe. Seuls quatre soldats échappèrent à la mort. Une autre expédition, commandée par le même capitaine Francisco Carreño qui avait détruit le palenque de Felipillo, réussit à capturer Bayano, avant de l’emmener à Nombre de Dios[13].

Les représentants de la royauté dans l’isthme ne disposaient pas d’effectifs ni de moyens suffisants pour combattre efficacement le problème des cimarrons. Presque tous les habitants de Nombre de Dios et de Panamá étaient des marchands, et la majorité d’entre eux étaient nés à Séville. Beaucoup exerçaient la fonction d’agent pour des sociétés de commerce de cette ville et n’habitaient dans l’isthme qu’à titre temporaire. Aucun n’avait la capacité ni la volonté de combattre les cimarrons, ni de participer au financement d’une campagne militaire contre eux. Mis devant les faits, le gouverneur Alvaro de Sosa opta pour la solution de la conciliation. Il rendit la liberté et accorda son pardon à Bayano, mais rien n’y fit. Les cimarrons continuèrent leurs incursions, en se montrant plus arrogants et audacieux que jamais[14].

Le combat contre les cimarrons ne pouvait aboutir à un succès que s’il était mené par des troupes expérimentées financées à l’aide de fonds issus des caisses de la royauté et destinés à cette fin. En 1556, le marquis de Cañete traverse l’isthme pour prendre ses fonctions de vice-roi du Pérou (1556-1561). Informé de la situation dangereuse qui règne dans la région, il décide de sortir 30 000 pesos des caisses du royaume : une moitié pour faire la guerre aux cimarrons et l’autre moitié pour bâtir une forteresse destinée à protéger la côte atlantique. Il nomme le capitaine Pedro de Ursúa général d’une force expéditionnaire contre les cimarrons. Ursúa, natif de la Navarre, est un soldat compétent et expérimenté. Il a participé à la conquête de la Nouvelle-Grenade, où il s’est rendu célèbre par ses batailles contre les Indiens muzos et où il a fondé la ville de Pamplona. Lorsqu’il rencontre le marquis de Cañete, il se trouve au Panamá et se prépare à gagner le Pérou. Le marquis de Cañete le persuade de mener campagne contre les cimarrons et il accepte la charge qui lui est confiée[15].

Le recrutement de soldats pour l’opération commença immédiatement mais, du fait des risques et des difficultés associés à l’entreprise, Ursúa s’aperçut bientôt que personne ne serait disposé à s’enrôler, quel que soit le prix. Tout le monde pensait qu’une participation à cette guerre était synonyme d’une mort certaine. Le marquis de Cañete trouva finalement une solution. À l’époque, un groupe de participants à la rébellion avortée de Francisco Hernández Girón au Pérou (1553-1554) s’était réfugié dans l’isthme. La plupart d’entre eux étaient emprisonnés à Nombre de Dios et d’autres en liberté provisoire, mais tous vivaient dans la crainte d’être condamnés aux galères ou exécutés. Le marquis de Cañete se rendit en personne à la prison de Nombre de Dios et offrit aux prisonniers deux options : soit se battre contre les cimarrons, soit passer devant un tribunal militaire. Quant aux hommes restants, il les rassembla et les remit à Ursúa, et celui-ci les répartit, avec quelques autres qui s’étaient déclarés volontaires, encouragés par la tournure des événements, en unités militaires régulières, à la façon d’une véritable armée[16].

Tandis qu’Ursúa préparait son expédition contre eux, les cimarrons intensifièrent leurs attaques sur la route entre Nombre de Dios et Panamá. Deux convois de mulets chargés de vêtements et de marchandises d’une valeur de 4 000 pesos furent assaillis par une bande de cimarrons, qui se débarrassèrent du petit nombre de gardes qui les accompagnait. Quelques jours plus tard, quelques cimarrons revinrent chercher ce qui restait du butin mais, le temps ayant passé, les autorités avaient été informées de ce qui était arrivé. Des soldats placés sous le commandement de Pedro de la Fuente et cachés dans les fourrés les attendaient. Au terme d’un bref échange, les cimarrons s’avouèrent vaincus et se dispersèrent. Quelques-uns furent pris et emmenés à Nombre de Dios. Tous furent exécutés sauf un qui accepta de servir d’informateur et de fournir des renseignements sur le nombre de cimarrons et leurs caches[17]. En octobre 1556, Ursúa et sa force expéditionnaire d’environ 40 hommes se rendent par voie terrestre de Nombre de Dios au palenque de Bayano qui, selon l’informateur, se situe plus loin sur la côte mais un peu à l’intérieur des terres. Un groupe plus petit – 30 hommes –, dirigé par Francisco Gutiérrez, commandant en second, quitte Nombre de Dios par la mer avec les provisions et munitions nécessaires. Après quatre jours de navigation, il jette l’ancre sur un récif afin d’y attendre l’arrivée d’Ursúa et du reste de la troupe. De là, le groupe au complet longe la côte, traverse marécages, forêts et montagnes pour atteindre, quelque vingt-cinq jours plus tard, le repère de Bayano.

Un camp fut monté non loin de sa forteresse. Ursúa, comprenant qu’il ne pourrait la prendre de force, décida de recourir à la duplicité et la supercherie. Il ordonna à Gutiérrez de retourner chercher à Nombre de Dios des vêtements et d’autres denrées qu’il offrirait aux cimarrons pour les rallier à lui, ainsi que du poison qu’on utiliserait quand l’occasion se présenterait. En même temps, Ursúa proposa de rencontrer Bayano en personne pour discuter d’un règlement à l’amiable. Bayano accepta et Ursúa réussit à le convaincre qu’il avait le pouvoir de négocier un accord aboutissant à la division du territoire en deux parties distinctes et indépendantes, une pour les Espagnols et l’autre pour les Noirs, dont Bayano ferait son royaume[18].

Il s’ensuivit une période de fraternisation entre les soldats espagnols et les cimarrons au cours de laquelle les hommes se livraient à des concours sportifs, de chasse et de pêche. Ursúa attendait simplement l’occasion de mettre à exécution ses projets réels. Avec le temps, le poison avait perdu de sa force, et il fallut envoyer Gutiérrez à Nombre de Dios pour se réapprovisionner. À son retour, Ursúa décida d’organiser une fête ostensiblement en l’honneur de Bayano et des siens, fête au cours de laquelle le poison mélangé au vin leur serait servi. Avant de passer à l’acte, Ursúa jugea bon de justifier son plan auprès de ses soldats. Il les réunit pour leur expliquer qu’il n’existait pas d’autre issue possible parce qu’on ne pouvait prendre la forteresse par des moyens militaires. Il prétendit que, les cimarrons étant des esclaves en fuite, on était en droit de les capturer pour les rendre à leurs propriétaires. Non seulement ils s’étaient rebellés contre leurs maîtres légitimes mais ils avaient osé créer une entité indépendante avec un roi à sa tête. En outre, la plupart d’entre eux avaient été baptisés et étaient des sujets de l’Église catholique romaine, mais avaient abandonné leur foi et commencé à pratiquer des rites anciens. De l’avis d’Ursúa, cela suffisait à écarter tout scrupule et à mettre son plan en œuvre sans que l’honneur de ses soldats ait à en souffrir. Comme les cimarrons avaient quitté l’Église et étaient donc des apostats, ses troupes pouvaient sans remords briser la trêve et les promesses faites. C’est ainsi qu’il parvint à convaincre les soldats qu’ils pourraient capturer les cimarrons par traîtrise et les tuer en simulant une trêve et en leur promettant la paix et l’amitié.

Bayano et 40 de ses principaux capitaines assistèrent à la fête, où ils burent et mangèrent autant qu’ils purent. Ils furent intoxiqués mais, le poison n’ayant pas eu l’effet escompté, les capitaines et Bayano furent invités dans la maison d’Ursúa où on leur offrit d’autres vêtements et de nouveau du vin empoisonné. La plupart des cimarrons commencèrent à rentrer au palenque tandis que Bayano et quelques-uns de ses proches restèrent sur place, un peu hébétés mais résistant toujours au poison. Ursúa jugea alors nécessaire de prendre d’autres mesures. Il ordonna aux soldats de se saisir de Bayano et de ses compagnons. Le poison avait commencé à produire ses effets et les soldats réussirent à encercler et capturer Bayano et les autres dans l’incapacité de fuir. Les Espagnols traînèrent au sommet de la colline les corps inertes des cimarrons et arrivèrent à la forteresse, où ils trouvèrent les portes ouvertes. Le palenque et une partie de ses occupants tombèrent entre leurs mains, plusieurs femmes, enfants et vieillards n’ayant pu résister ni s’enfuir. Les plus forts et les plus habiles s’échappèrent dans les montagnes.

En captivité, Bayano fut une nouvelle fois berné par Ursúa ou bien, plus probablement, il tenta de sauver sa vie. Ursúa lui promit en effet que, s’il parvenait à convaincre les cimarrons qui s’étaient enfuis dans les montagnes de revenir, il serait libéré et conserverait son titre de roi. Une ville serait construite dans la région de Nombre de Dios pour lui et son peuple où ils pourraient vivre en hommes libres. Bayano acquiesça à ce plan et appela ses partisans en fuite à rentrer au palenque, ce que firent la plupart d’entre eux. Après avoir passé encore deux mois au palenque, Ursúa entreprit son retour. Il amena Bayano et le reste des cimarrons qui accompagnèrent leur roi sur le chemin du retour à l’esclavage. La capture de Bayano mit un terme à une lutte de six années contre lui et ses partisans cimarrons.

À la fin de 1558, Ursúa quitta le Panamá pour le Pérou, où il remit un rapport de sa mission réussie au marquis de Cañete. Il avait amené avec lui Bayano comme trophée de guerre. Pour le récompenser, le marquis de Cañete lui confia le commandement d’une expédition chargée de trouver l’Eldorado, terre d’un roi mythique couvert d’or qui résidait au cœur de la jungle amazonienne. Au cours de ce voyage, Ursúa fut assassiné et le tristement célèbre Lope de Aguirre lui succéda[19].

S’agissant du sort de Bayano, il existe plusieurs versions. Selon la majorité des commentateurs, dont le père Aguado et Garcilaso de la Vega, le marquis de Cañete l’exila en Espagne, à Séville, où il vécut en otage perpétuel, et aux frais de la royauté jusqu’à sa mort. Les autres cimarrons, c’est-à-dire ceux qui ne furent pas récupérés par leur maître durant une période de quatre mois, furent déclarés esclaves du roi puis remis, en reconnaissance de leurs bons et loyaux services, à Ursúa et à ses soldats, qui purent en disposer à leur guise. Il était toutefois stipulé qu’ils devraient être dispersés et vendus hors de la région pour éviter qu’ils ne se rassemblent de nouveau un jour. […]

La vie dans l’isthme était peu sûre dans les années 1550 et la défaite de Bayano ne changea rien à la situation. La révolte des cimarrons continua et s’intensifia. D’autres esclaves en fuite se rallièrent bientôt aux quelques cimarrons qui avaient échappé à la destruction du palenque de Bayano. Il leur fallut peu de temps pour voir leur nombre augmenter et pour reconstruire leur palenque. Les années 1570 marquèrent l’apogée de la rébellion des cimarrons dans l’isthme de Panamá. Leur population de l’époque, estimée à 3 000 individus ou plus, se divisait en plusieurs groupes ayant chacun un roi à sa tête. Le plus important était situé à quelque seize lieues au sud-est de la ville de Panamá. Un autre gros contingent se trouvait sur la côte atlantique à proximité du futur site de la ville de Portobelo, et un troisième groupe, un peu plus petit, dans les montagnes du Cerro de Cabra près de la ville de Panamá[20].

Les incursions des cimarrons contre le trafic entre Nombre de Dios et Panamá se multiplièrent. En 1575, Alonso Criado de Castilla, juge au tribunal de Panamá, informa le roi que « les cimarrons font irruption sur la route entre Nombre de Dios et Panamá pour voler les marchandises transportées à dos de mulet et tuent le plus souvent les personnes qu’ils rencontrent[21] ». Les cimarrons étaient aussi actifs dans les campagnes, où ils attaquaient et incendiaient les fermes et les élevages de bétail, en provoquant des dommages considérables aux personnes et aux biens. Nombre de Dios et Panamá furent la proie de leurs attaques. Sous la conduite de leurs capitaines, les cimarrons descendirent du Cerro de Cabra et pénétrèrent dans Panamá par le côté donnant sur les montagnes sans être repérés, grâce à la densité de la jungle environnante. Une fois dans la ville, ils emmenèrent tous les esclaves noirs qu’ils croisèrent sur leur chemin. Comme à Nombre de Dios, les habitants se sentirent tellement menacés par l’hostilité des cimarrons de la côte atlantique qu’ils auraient été prêts à quitter les lieux s’il n’y allait pas de leur commerce. Le coup de grâce, pour leurs personnes et leurs biens, fut donné par l’alliance conclue entre les cimarrons et les pirates étrangers[22].

Pendant la plus grande partie de la première moitié du 16e siècle, les pirates français et anglais écumèrent la côte atlantique de l’isthme en menant des opérations contre les navires espagnols. Animés par l’appât du gain, la haine religieuse et un sentiment anti-espagnol, ils virent dans les cimarrons des alliés précieux. La coopération des cimarrons avec les pirates reposait sur leur animosité commune à l’encontre des Espagnols. Ils croyaient que les pirates pourraient vaincre leur oppresseur et les libérer. Pour entretenir l’amitié, les pirates redonnaient souvent leur liberté aux esclaves noirs des villes qu’ils prenaient. De tous les pirates, ce fut Francis Drake, ou capitaine Francisco comme on l’appelait, qui se gagna leur complète collaboration et loyauté. Avant Drake, les cimarrons avaient aidé les Français, mais à contrecœur parce que, ainsi qu’ils le lui racontèrent plus tard, les Français les traitaient mal. Ce fut Drake qui cimenta cette alliance et il fut le seul pirate anglais à savoir en tirer parti. La personnalité charismatique de Drake et son tact séduisirent les cimarrons et son sens de la diplomatie finit par les rallier à lui[23].

Le premier contact de Drake avec les cimarrons se produisit grâce à la médiation d’un cimarron du nom de Diego qui s’était approché des navires anglais mouillant au large de la côte de Darien en juillet 1572, peu après l’arrivée de Drake dans l’isthme. Selon le récit en anglais de son voyage, intitulé Sir Francis Drake Revived et publié pour la première fois en 1626 par le neveu de Drake, Diego, une fois arrivé près des navires, appela pour savoir si c’était ceux du capitaine Drake et, lorsqu’on lui eut répondu par l’affirmative, il pria l’équipage de le faire monter à bord. Ce fut Diego qui arrangea une rencontre avec ses compagnons cimarrons. Ceux-ci racontèrent à Drake qu’un important trésor était entreposé à Nombre de Dios dans l’attente de son expédition en Espagne. Le 9 juillet 1572, Drake et 70 de ses hommes se rendirent dans trois chaloupes à Nombre de Dios. À minuit, ils débarquèrent et entrèrent dans la ville. D’abord décontenancés, les habitants affluèrent et chassèrent les envahisseurs hors de la ville. L’attaque surprise avait échoué et les pirates, avec Drake gravement blessé, se replièrent vers leurs embarcations ancrées sur la plage. Ils s’échappèrent de justesse en ramant vers l’est pour trouver refuge auprès des cimarrons[24].

Dans l’impossibilité de partir à cause de la présence des bateaux espagnols au large, Drake décida de rester avec les cimarrons en attendant l’arrivée de la flotte, l’année suivante. Les cimarrons aideront les Anglais à bâtir Fort Diego sur la Isla de los Muertos (l’île des Morts). En janvier 1573, les cimarrons apprennent que la flotte venue du continent est arrivée à Nombre de Dios. Entre-temps, Drake a échafaudé un plan pour s’emparer du trésor à Panamá plutôt qu’à Nombre de Dios, précisément au bourg de Venta de Cruces située entre les deux villes. Cette solution offre l’avantage de l’effet de surprise parce que les Espagnols sont à mille lieues d’attendre Drake à l’intérieur des terres et parce qu’il n’y a sur la côte pacifique aucun bâtiment de guerre espagnol capable d’empêcher sa fuite par la mer. Vers la mi-janvier 1573, Drake quitte la côte atlantique avec 18 ou 20 compagnons. Ils ont avec eux 30 cimarrons, dont leur chef Pedro Mandinga, probablement issu du palenque de Portobelo, près de Nombre de Dios. Ils s’enfoncent alors dans l’intérieur du pays au cours d’un incroyable périple à travers les montagnes, la jungle et les marécages, accablés de chaleur, d’insectes et de fièvre. Sans l’aide des cimarrons, ils n’auraient pas survécu. Les cimarrons leur ouvriront le chemin dans les sous-bois, monteront les camps, les approvisionneront en nourriture et en eau et s’occuperont du feu. Ils porteront aussi, en plus des leurs, les armes des Anglais ainsi que tout le matériel nécessaire[25].

Au terme de trois jours de marche, ils arrivèrent à une colonie de cimarrons. Comme on peut le lire dans le récit en anglais, elle était située près d’un cours d’eau, à flanc de colline, entourée par un fossé de huit pieds de largeur et d’un mur en terre de dix pieds de largeur. Elle comprenait une longue rue principale, deux autres artères plus courtes, et des rues transversales étroites. Elle abritait entre 56 et 60 familles, ses rues et ses maisons étaient propres et agréables. Ses habitants s’habillaient comme des Espagnols avec des vêtements qu’ils prenaient au cours de leurs attaques sur les convois de mulets[26].

Drake et ses compagnons marchèrent encore quatre jours dans la jungle et les marécages avant d’arriver en vue de Panamá. Un des cimarrons qui avaient servi comme esclave à Panamá fut envoyé en ville pour savoir à quelle date le trésor serait acheminé à Nombre de Dios par la route. Il revint avec la nouvelle selon laquelle, 100 mulets chargés d’argent, huit d’or et un de pierres précieuses seraient envoyés le jour même à Nombre de Dios. Drake monta une embuscade près de Venta de Cruces, à cinq lieues de Panamá. Les pirates se cachèrent dans les fourrés et attendirent l’arrivée de la caravane. Quand ils aperçurent le premier groupe de mulets, ils se jetèrent sur lui, mais il ne transportait que des provisions destinées à la garnison de Nombre de Dios. Alerté, le deuxième convoi rebroussa chemin et le dernier, à l’arrière, celui qui transportait le trésor, retourna à Panamá[27].

Une fois encore, Drake avait échoué, et sa situation était devenue dangereuse. Selon le récit anglais, il consulta le chef cimarron Pedro, qui lui proposa l’alternative suivante : repartir par la jungle comme ils étaient venus, ou par la route conduisant à Venta de Cruces. Il choisit la seconde voie et se préparait à se frayer un chemin les armes à la main, mais il demanda d’abord à Pedro de promettre qu’il ne les abandonnerait pas. Le chef cimarron tendit la main à Drake et jura que lui et ses partisans mourraient plutôt que de les laisser aux mains de leurs ennemis communs[28].

Quand ils arrivèrent à Venta de Cruces, les pirates et leurs alliés cimarrons étaient prêts à lancer l’attaque, mais il leur fallut d’abord se débarrasser d’une compagnie de soldats espagnols qui était postée dans la jungle environnante pour défendre la localité. Au cours de la bataille, les cimarrons combattirent courageusement à la façon africaine, en criant et en sautant en l’air. Les pirates et les cimarrons rapportèrent bien un butin de cette attaque, mais ils durent en détruire la plus grosse partie parce qu’ils ne pouvaient l’emporter avec eux pour retourner sur la côte atlantique où Drake avait laissé ses navires et le reste de ses hommes[29].

Sur le chemin du retour, les cimarrons servirent encore de guides et de porteurs, ainsi que de pourvoyeurs de nourriture et d’un toit aux pirates. Lorsque des hommes s’effondraient sous le poids de la fatigue ou de la maladie, les cimarrons qui les accompagnaient se dévouèrent pour les porter avec leurs armes. Au terme d’un pénible voyage, ils arrivèrent sur la côte atlantique de l’isthme. Ils purent constater qu’en leur absence les cimarrons avaient construit un village à quelque trois lieues du port où mouillait le navire de Drake. Cette colonie ennuyait fort les autorités espagnoles. En février 1573, le conseil municipal de Panamá informa le roi que les Anglais et leurs alliés cimarrons s’étaient établis dans un port de la côte atlantique avec l’intention d’occuper la terre de manière permanente[30].

En mars 1573, un navire français commandé par un pirate huguenot dénommé Guillaume Le Testu avec un équipage de 50 hommes fit son apparition au large. Le Testu conclut un accord avec Drake pour travailler ensemble et lancer une nouvelle tentative d’enlèvement du trésor transporté à dos de mulets. À la fin d’avril 1573, quinze pirates anglais et 20 huguenots français avec le même nombre de cimarrons entreprirent de traverser la jungle jusqu’à Nombre de Dios. Pendant leur expédition, les Français se mirent à douter du sérieux des cimarrons, craignant que si ces derniers faisaient défection, ils ne trouveraient jamais leur chemin au retour. Drake les assura qu’il n’y avait aucune raison de douter de leur loyauté parce qu’ils la lui avaient prouvée à maintes reprises. De leur côté, les cimarrons dirent à Drake qu’ils avaient peu de considération pour les Français et qu’ils ne leur faisaient pas confiance à cause d’expériences antérieures qu’ils avaient vécues avec d’autres pirates français[31].

Arrivé tout près de Nombre de Dios, le groupe fit halte et se cacha dans le sous-bois à proximité de la route. Quand ils virent apparaître la caravane composée de trois convois de 190 mulets transportant chacun de l’or et de l’argent, Anglais, Français et cimarrons réunis fondirent sur elle. Ils récoltèrent un riche butin au terme d’une bataille féroce au cours de laquelle Le Testu fut gravement blessé et un cimarron tué. Quand les soldats qui gardaient les convois partirent chercher du renfort à Nombre de Dios, les pirates s’enfuirent en emportant tout l’or qu’ils pouvaient. Quant aux lingots d’argent qu’ils ne pouvaient emporter, ils les enfouirent dans le sol des berges du fleuve Chagres voisin. Ceci fait, les pirates disparurent dans la jungle. Ils laissèrent sur place Le Testu, incapable d’avancer à cause de ses blessures. Il fut trouvé plus tard et exécuté par les Espagnols. Les autres gagnèrent la côte et trouvèrent refuge auprès des cimarrons avec qui ils partagèrent le fruit de leur pillage[32].

Quelques jours avant le retour des Anglais chez eux, Drake invita le chef cimarron Pedro Mandinga à bord de son navire pour qu’il choisisse un objet qui lui ferait plaisir. Il porta son choix sur une épée que Le Testu avait offerte à Drake à l’occasion de leur première rencontre en mars 1573. Elle avait auparavant appartenu au roi français François Ier. Pedro fit don à Drake de quatre onces d’or en gage de sa loyauté et de sa gratitude, et l’assura de sa fidélité pour la vie. Après lui avoir promis de revenir, Drake et ses hommes prirent congé des cimarrons puis mirent les voiles pour l’Angleterre, et touchèrent Plymouth le 9 août 1573[33].

Tandis que les cimarrons attendaient le retour de Drake, d’autres pirates anglais, notamment John Noble et Gilbert Hosely en 1574, et Andrew Barker en 1576, firent des apparitions dans la région, mais aucun ne sut s’allier les cimarrons[34]. La seule exception fut John Oxenham, qui avait accompagné Drake lors de son voyage de 1572-1573, mais qui, au bout du compte, fut incapable de préserver ce lien.

[…] En août 1577, un corps expéditionnaire arrivé du Pérou sous le commandement du capitaine Diego de Frías lança une campagne contre les Anglais et les cimarrons. […] Après l’élimination des pirates, Frías entama une campagne contre les cimarrons de Vallano. Initialement, une partie de sa mission consistait à châtier les cimarrons pour l’aide qu’ils avaient prodiguée aux pirates. Pour remplir cette mission, il conduisit ses troupes à travers toute la région de Vallano où les cimarrons étaient établis, détruisant les cultures, brûlant les villages et dispersant les habitants. Dès les premiers affrontements, beaucoup de cimarrons perdirent la vie ou furent capturés. Se voyant vaincus, les cimarrons refusèrent dès lors les combats frontaux et, fidèles à leur vieille tactique, disparurent dans la jungle, mais, dans les faits, les soldats de Frías avaient réussi à démanteler leur organisation. Lassés d’être perpétuellement en fuite, les chefs cimarrons rencontrèrent les Espagnols pour conclure une trêve. Les hostilités prirent fin au printemps 1578 et Frías regagna le Pérou en septembre de la même année, mais la pacification prit du temps[35].

Au départ de Frías, la Audiencia de Panamá nomma Pedro de Ortega Valencia général pour qu’il poursuive la lutte contre les cimarrons. En 1579, il obtint la reddition des cimarrons de Portobelo sur la base d’un accord passé avec leur chef Luis Mazambique. Selon cet accord, l’ensemble de leurs crimes leur était pardonné, et la liberté leur était donnée, à eux-mêmes ainsi qu’à leurs femmes et leurs enfants. Ils reçurent une terre près de Nombre de Dios pour s’y installer. Là, ils pouvaient choisir leurs chefs (les mêmes que ceux qu’ils avaient précédemment) sous la supervision militaire d’un capitaine espagnol nommé Antonio Salcedo, qui contribua à les conduire à la paix. Le nom de Santiago del Principe fut donné à cette colonie[36].

En 1579, Alonso Criado de Castilla négocia la reddition des cimarrons de Cerro de Cabra. Ils bénéficièrent des mêmes conditions que celles accordées aux cimarrons de Portobelo et ils fondèrent pacifiquement une nouvelle colonie. La pacification des cimarrons de Vallano fut plus difficile à obtenir. […] Et l’échec des négociations scella la reprise des hostilités. Les cimarrons abandonnèrent leurs anciennes colonies de Vallano et se dispersèrent dans les montagnes de la région d’Acla. Des soldats furent lancés à leur poursuite mais ne purent les trouver. En février 1581, le trésorier général de la Couronne, Juan de Vivero, estima à 136 000 pesos le coût de la guerre contre les cimarrons à cette date, guerre qui, selon lui, ne pouvait être remportée, les circonstances étant ce qu’elles étaient. Le capitaine Saucedo, gouverneur espagnol de la colonie cimarron de Santiago del Principe à Portobelo, pensait lui aussi que les cimarrons de Vallano ne pourraient être vaincus par les voies militaires. Il avait la certitude que si les cimarrons de Portobelo n’avaient pas opté pour une solution pacifique, ils n’auraient jamais pu être vaincus, et qu’il en allait de même pour ceux de Vallano. Les cimarrons de Portobelo lui avaient déclaré que les cimarrons de Vallano pourraient venir habiter avec eux puisqu’ils étaient principalement des Zapes ou originaires du Congo. À son avis, on devait offrir les mêmes conditions de paix aux cimarrons de Vallano qu’à ceux de Cerro de Cabra et leur offrir une nouvelle terre pour se réinstaller[37].

En 1582, Alonso Criado de Castilla prit personnellement en charge la reddition des cimarrons de Vallano comme il l’avait fait avec ceux de Cerro de Cabra. Les termes de l’accord et les ordonnances qui les régissaient reprenaient les modalités de Portobelo. Les cimarrons s’étant appauvris et se trouvant démunis après des années d’errance, le trésor de la Couronne leur octroya 1 000 pesos destinés à couvrir leur nourriture et les outils nécessaires pour cultiver leur terre pendant un an. On leur donna également un troupeau de bétail d’une valeur de 4 000 pesos. Le vieux capitaine cimarron Luis Mazambique fut nommé gouverneur de la colonie baptisée Santa Cruz la Real sous la supervision d’un capitaine espagnol, Luis de Magán. Il fut demandé à Mazambique, trois fois par an, d’envoyer ses hommes en expédition dans les montagnes et la jungle à la recherche d’esclaves noirs qui auraient pu s’échapper, et de s’engager à ne pas secourir quiconque s’était réfugié dans la colonie ni à aider les pirates.[38]

Lorsque Drake revint sur la scène, lors de son dernier voyage en 1595, les autorités à Panamá craignirent que les cimarrons abandonnent leur vie pacifique et se joignent à lui. En décembre 1595, sa flotte jette l’ancre au large de Nombre de Dios, à l’abandon. La nouvelle ville de Portobelo, encore en construction, était destinée à la remplacer. Quelque 500 à 600 Noirs, anciens cimarrons pour la plupart, y gagnaient leur vie en travaillant sur le chantier des fortifications. Drake et les Anglais, de leur côté, pensaient que leurs anciens alliés cimarrons attendaient leur retour pour se soulever à nouveau contre les Espagnols. À leur grande surprise, les Noirs n’allumèrent pas de feux pour guider les navires jusqu’à la berge comme ils l’avaient fait auparavant et, en réalité, il n’y avait aucun Noir en vue. Drake prit alors la ville et détruisit tout ce qui en restait, soit quelques maisons vides et vieux bateaux rouillés[39].

Au début de janvier 1596, un corps expéditionnaire anglais de 1 000 hommes mené par Sir Thomas Baskerville se mit en route pour Panamá, mais sans aucun cimarron pour le guider. À mi-chemin, ces hommes furent attaqués à plusieurs reprises par des soldats espagnols sous le commandement d’Alonso de Sotomayor. Las, épuisés par les fièvres et persuadés que leurs adversaires étaient très puissants, ils rentrèrent à Nombre de Dios et levèrent le camp pour aller mouiller à quelques milles de la côte. Là, le 28 janvier 1596, Drake rendit l’âme et sa dépouille fut jetée à la mer ; la flotte rentra ensuite en Angleterre sous la conduite de Baskerville. Quant aux anciens cimarrons, ils furent récompensés pour leur loyauté à l’Espagne par une exemption, durant trois ans, du tribut qu’ils devaient verser chaque année.[40]

À la mort de Drake, la situation avait changé dans l’isthme. La révolte cimarron avait été matée et on connaissait une période de paix relative et de coexistence. Cette évolution s’expliquait par de nombreux facteurs. Un des plus importants résidait dans l’affaiblissement de la capacité des cimarrons de continuer à répondre à la pression militaire espagnole. L’interdiction de faire entrer de nouveaux esclaves noirs dans l’isthme et de longues années de guerre avaient réduit leur nombre. Il n’y eut jamais de loi pour interdire l’entrée d’esclaves noirs dans la région mais, à partir de 1578 puis durant de nombreuses décennies, tous les permis ou les traités concernant les esclaves contenaient des clauses particulières. Elles stipulaient que les convois d’esclaves déchargés dans le port de Nombre de Dios ne pouvaient y rester plus longtemps que la durée nécessaire pour les acheminer au Pérou. Des officiers de la Couronne étaient chargés d’enregistrer et identifier ceux qui étaient en transit. Ce système eut pour effet de réduire le nombre d’esclaves noirs admis au Panamá et qui auraient pu grossir les rangs des cimarrons. Une vie de simple subsistance, un faible taux de naissances et des déplacements continus, notamment pendant les dernières années de la guerre, les empêchèrent également de remplacer ceux qui étaient tués. Dans le même temps, le gouvernement espagnol acquit un pouvoir militaire plus grand sur le territoire avec la construction de forts à des endroits clés longtemps dominés par les cimarrons. L’emploi d’anciens cimarrons venus des colonies de Santiago del Principe et Santa Cruz la Real pour retrouver des esclaves en fuite conformément aux accords de paix et pour renvoyer tous les fugitifs qui avaient tenté de se réfugier dans leurs villages aidèrent beaucoup également les autorités espagnoles[41].

À la fin du 16e siècle, les royaumes cimarrons du Panamá n’existaient plus, mais les cimarrons ne disparurent pas pour autant. Seule l’abolition de l’esclavage au 19e siècle mit un terme à la résistance des esclaves noirs. Il y eut encore des esclaves qui s’échappèrent dans les montagnes où ils se regroupèrent pour former de petits palenques. Dans les premières années du 17e siècle, chaque fois que les autorités espagnoles découvraient un de ces palenques, elles y dépêchaient des soldats pour le détruire, mais il renaissait bientôt. Ces petits palenques continuèrent d’exister au Panamá et dans d’autres parties de l’empire espagnol, mais leur nombre était tellement insignifiant qu’ils ne représentaient pas une menace pour le contrôle espagnol. En 1607, si l’on en croit une source, les cimarrons sont moins d’une centaine et tous des esclaves récemment évadés vivant dans les montagnes sans lieu de résidence fixe[42].

Les autres, installés dans leurs villages, travaillaient pour les Espagnols dans les fermes et les estancias ou comme soldats ou gardes. Leurs rois et leurs partisans armés n’étaient plus qu’un vieux souvenir.

 

 

Texte initialement paru dans l’ouvrage coordoné par Nicolat Pinet, Figures de la révolte. Rébellions latino-américaines : 16e-20e siècles, paru aux Editions Syllepse, en janvier 2016. Republié sur Critique Panafricaine avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse.


Notes

[1]              . Note Dial : « Cime » renverrait aux endroits reculés où les fugitifs trouvaient refuge, souvent dans les hauteurs. « Marron » a d’abord été utilisé pour désigner les animaux domestiques retournés à l’état sauvage – le transfert de l’adjectif du monde animal aux esclaves est révélateur du regard porté par les colons sur leurs esclaves.

[2]              . Garcilaso de la Vega, el Inca, Historia General del Perú, 2e partie des Comentarios Reales de los Incas, 3, Buenos Aires, Emcee, 1944, livre 8, chap. 3, p. 191 ; Carlos Federico Guillot, Negros rebeldes y negros cimarrones, Buenos Aires, Farina, 1961, p. 38.

[3]              . Mena García, La sociedad de Panamá en el siglo XVI, Sevilla, Diputación Provincial de Sevilla, 1984, p. 400-401. Pour le mouvement cimarron en général dans les Amériques coloniales, voir Richard Price, Maroon Societies : Rebel Slave Communities in the Americas, Garden City, Anchor Press, 1973.

[4]              . Pablo Alvarez Rubiano, Pedrarias Dávila, Madrid, CSIC, 1944, p. 613.

[5]              . La sociedad de Panamá, op. cit., p. 402-403 ; Negros rebeldes, op. cit., p. 137.

[6]              . La sociedad de Panamá, op. cit., p. 404-405.

[7]              . Fray Pedro de Aguado, Historia de Venezuela, t. 3, Madrid, Imprenta y Editorial Maestre, 1950, p. 195.

[8]              . Negros rebeldes, op. cit., p. 140.

[9]              . Note Dial : Juifs ou Musulmans convertis à la religion catholique en Espagne ou au Portugal, particulièrement au 14e et 15e siècles.

[10]            . Carol F. Jopling (éd.), Indios y negros en Panamá en los siglos XVI y XVII. Selecciones de los documentos del Archivo de Indias, South Woodstock, Plumstock Mesoamerica Studies, 1994, doc. 116. La date de parution figurant sur le document est incorrecte puisque celui-ci fait référence à des événements survenus en 1554. Concernant la famille Jorge, voir Ruth Pike, Aristocrats and Traders : Sevillian Society in the Sixteenth Century, Ithaca, Cornell University Press, 1972, p. 106-107.

[11]            . Historia de Venezuela, t. 3, op. cit., p. 170 ; La sociedad de panamá, op. cit., p. 415.

[12]            . Historia de Venezuela, t. 3, op. cit., p. 180-181.

[13]            . Historia de Venezuela de Venezuela, p. 195 ; La sociedad de Panamá, op. cit., p. 417 ; Negros rebeldes, op. cit., p. 143.

[14]            . Historia de Venezuela, t. 3, op. cit., p. 195 ; Guillot, Negros, p. 143 ; La sociedad de Panamá, op. cit., p. 242.

[15]            . Roberto Levillier (éd.), Gobernantes del Perú, Cartas y papeles, siglo XVI, documentos del Archivo de Indias, 2, Madrid, Sucesores del Rivadeneyra, 1921, p. 470-471 ; Historia General, t. 3, op. cit., p. 190.

[16]            . Gobernantes del Perú, op. cit., t.1, p. 263 ; Historia General, 3, op. cit., p. 190.

[17]            . Historia de Venezuela, op. cit., p. 158-169.

[18]            . Les paragraphes qui suivent sont inspirés d’Historia de Venezuela, op. cit., p. 171-194.

[19]            . Sur l’expédition de Pedro de Ursúa pour trouver l’Eldorado, voir Historia de Venezuela, op. cit., p. 157-193.

[20]            . Juan López de Velasco, Geografía y descripción universal de las Indias, Madrid, Establecimiento Tipografico de Fontanet, 1894, p. 346.

[21]            . Indios y negros, doc. 006, op. cit., p. 12.

[22]            . Irene A. Wright, Documents Concerning English Voyages to the Spanish Main, 1569-1580, Londres, The Hakluyt Society, 1932, p. 46.

[23]            . Ibid.

[24]            . Sir Francis Drake Revived, Londres, 1628, cité dans Wright, Documents, p. 264-266 ; Zelia Nuttal (éd.), New Light on Drake : A Collection of Documents relating to his Voyage of Circumnavigation, 1577-1580, Londres, The Hakluyt Society, 1967, p. 27, 302, 325, 426.

[25]            . Documents, n° 19-22, op. cit., p. 44-53 ; Drake Revived, op. cit., p. 295-296.

[26]            . Drake Revived, op. cit., p. 297-298.

[27]            . Ibid, p. 301-305.

[28]            . Ibid., p. 305-306.

[29]            . Ibid., p. 307-311.

[30]            . Wright, Documents, n° 21, op. cit., p. 49.

[31]            . Drake Revived, op. cit., p. 316-318 ; Wright, Documents, n° 24-28, op. cit., p. 60-73, n° 30-31, p. 76-92.

[32]            . Drake Revived, op. cit., p. 318-332.

[33]            . Ibid., p. 324-325.

[34]            . Documents, p. xlv-xlvii, n° 32-34, op. cit., p. 94-97, 333-338.

[35]            . Negros rebeldes, op. cit., p. 182-183 ; Gobernantes del Perú, op. cit., p. 64-65.

[36]            . Indios y negros, op. cit., doc. 142, p. 372-374, doc. 145, p. 378.

[37]            . Indios y negros, doc. 147, p. 379-381, doc. 152, p. 358-386.

[38]            . Indios y negros, op. cit., doc. 153, p. 385-387, doc. 154, p. 389 ; La sociedad de Panamá, op. cit., p. 423-424.

[39]            . La sociedad de Panamá, op. cit., p. 425 ; Negros rebeldes, op. cit., p. 194-196.

[40]            . Negros rebeldes, op. cit., p. 196 ; Kenneth Andrews, The Last Voyage of Drake and Hawkins, Londres, The Hakluyt Society, 1972, p. 114-124, 212 ; La sociedad de Panamá, op. cit., p. 425.

[41]            . Georges Scelle, Histoire politique de la traite négrière aux Indes de Castille, Paris, L. Lerose et L. Tenin, 1906, p. 332 ; Enriqueta Vila Vilar, « Cimarronaje en Panamá y Cartagena. El costo de una guerrilla en el siglo XVII », Caravelle, n° 49, 1987, p. 79-80.

[42]            . Manuel Serrano y Sanz, Relaciones histórico-geográficas de América Central, 8, Madrid, V. Suarez, 1908, p. 201-202 ; « Cimarronaje », art. cité, p. 81-85.