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Vers la vérité et la justice sur l’assassinat  de Thomas Sankara ?

Qui, en plus de ceux qui de leurs propres mains exécutèrent le crime, possède une part de responsabilité dans l'assassinat de Thomas Sankara il y a tout juste 30 ans ? Des Etats-Unis à la France, en passant par la Côte d'Ivoire ou la Libye, c'est tout un "faisceau d'intérêts convergents" entre impérialistes et bourgeoisies africaines complices qui se dessine dans ce texte de Bruno Jaffré.

 

Les premières versions de l’assassinat de Sankara ont été rapportées essentiellement par le journaliste Sennen Andriamirado, d’abord par des articles dans Jeune Afrique, dès novembre 1987, puis dans un ouvrage[1] publié un peu plus tard. Valère Somé[2], proche collaborateur et ami de Thomas Sankara, complétera cette version peu après.

Le seul rescapé de cette réunion, Alouna Traoré, désormais régulièrement interviewé, confirme inlassablement cette version.

Thomas Sankara venait de commencer une réunion avec ses collaborateurs. Des soldats sont arrivés en arme. Il serait sorti les mains en l’air, et aurait déclaré alors « C’est à moi qu’ils en veulent. » L’autopsie du corps, dont les résultats n’ont été rendus public à Ouagadougou, qu’en octobre 2015, confirment cette version. Le corps de Sankara était criblé de balles, dont une sous une aisselle, confirmant qu’il aurait été froidement assassiné. Les militaires ont tiré sur lui puis sur les autres participants à la réunion. Valère Somé cite nommément trois membres du commando. Le caporal Maïga, garde du corps de Blaise Compaoré, Hyacinthe Kafando, et le caporal Nadié qui aurait touché en premier Thomas Sankara d’une rafale.

En novembre 2001, un article dans l’hebdomadaire burkinabè Bendré, donne les initiales des membres du commando qui seraient au nombre de six, tous des militaires burkinabè. En 2002, un avocat de Mme Sankara, maître Dieudonné Kounkou[3], révèle leurs noms. Il s’agit de Ouedraogo Arzoma Otis, Nabié N’Soni, Nacolma Wanpasba, Ouedraogo Nabons-mendé, Tondé Kabré Moumouni et Hyacinthe Kafando, tous des militaires sous le commandement de Gilbert Diendéré qui dirigeait alors les commandos de Po. Gilbert Diendéré avait été élevé au rang de chevalier dans l’Ordre national de la Légion d’honneur française lors d’un séjour en France en mai 2008. C’est le même Diendéré qui a été arrêté, en octobre 2015, après une tentative de putsch.

Voilà pour les faits. Une instruction a cependant été ouverte, après l’insurrection burkinabè d’octobre 2014, confiée à un juge militaire. Il a procédé à une centaine d’auditions. Les noms des inculpés ont été rendus publics. Plusieurs de ceux déjà cités n’apparaissent pas car ils sont décédés depuis, mais d’autres militaires viennent compléter la liste des membres du commando ainsi que le général Diendéré, numéro deux du régime de Blaise Compaoré. Figurent aussi dans cette liste les responsables de la rédaction du certificat de décès, déclarant que Thomas Sankara était mort de « mort naturelle ». Toutes ces personnes ont été arrêtées, sauf Blaise Compaoré et Hyacinthe Kafando, le présumé chef du commando, tous les deux sous mandats d’arrêt internationaux. L’enquête n’est pas terminée au moment où nous écrivons ces lignes en avril 2017.

Mais très vite l’hypothèse d’un complot extérieur a fait son apparition. Des travaux de chercheurs, une analyse géopolitique de la région et des intérêts en jeu à l’époque, et surtout plusieurs nouveaux témoignages sont venus plus récemment conforter cette hypothèse.

Thomas Sankara est de la trempe des grands leaders du tiers-monde qui remettaient en cause la mainmise de l’occident sur les richesses des pays du Sud, et dénonçaient l’impérialisme. Ses succès pouvaient déstabiliser les régimes de la région. Les populations des pays voisins commençaient à regarder du côté du Burkina Faso qui réussissait à mettre en place, avec succès, un nouveau modèle de développement autocentré. L’admiration pour ce jeune leader qui disait crûment la vérité aux anciens colonisateurs ne cessait de gagner du terrain.

Plusieurs libériens affirment avoir été présents sur les lieux

La participation de Libériens à cet assassinat est évoquée depuis de nombreuses années. Stephen Ellis – un chercheur qui a travaillé sur la guerre au Liberia, aujourd’hui décédé – cite plusieurs sources pour appuyer cette thèse, dans un ouvrage paru en 1999[4] et réédité en 2007. Questionné par mes soins, il m’a déclaré que les Libériens avaient sécurisé le lieu où Thomas Sankara et ses compagnons avaient été assassinés.

En 2008, Prince Johnson, ex-seigneur de la guerre et ancien mercenaire, s’est exprimé d’abord devant la Commission vérité et réconciliation du Liberia. Il a déclaré ensuite à un journaliste de RFI :

« La seule option pour notre formation, rester au Burkina puis aller en Libye, était de répondre positivement à la requête de Blaise, c’est-à-dire se débarrasser de Thomas Sankara qui était contre notre présence au Burkina. »

Il affirme aussi qu’ils étaient soutenus par la Côte d’Ivoire d’Houphouët Boigny.

Une chercheuse américaine, Carina Ray, dans un article[5] publié en janvier 2008, rapporte que de nombreux forums dont Liberian Democratic Future’s (LDF), Perspective ou Liberian Mandingo Association of New York confirment la version de l’assassinat de Sankara en échange de l’aide du Burkina et de la Libye à Charles Taylor[6] et ses hommes, pour prendre le pouvoir au Liberia. Elle cite cependant aussi une autre version qui affirme que Sankara aurait été tué avant que Taylor n’arrive au Burkina.

Devant le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) où il était jugé, Charles Taylor a déclaré le 25 août 2009[7] ne pas avoir participé à l’assassinat car il était encore en détention au Ghana, affirmant que les archives de ce pays pourraient l’attester. Pourtant, comme nous le verrons, plusieurs Libériens affirment le contraire. Le ministre de l’intérieur durant la révolution, Ernest Nongma Ouedraogo, m’a personnellement déclaré que Taylor était bien à Ouagadougou avant le 15 octobre 1987 mais sous un autre nom, affirmant même savoir où il logeait.

En juillet 2009, la chaîne de télévision italienne publique RAI 3 a diffusé un documentaire réalisé par le journaliste d’investigation, Silvestro Montanaro, parti enquêter au Liberia[8]. Plusieurs anciens proches compagnons de Charles Taylor : Momo Jiba, ex-aide de camp du président Taylor, Cyril Allen, ex-chef du parti de Taylor et ex-président de la compagnie pétrolière nationale, Moses Blah, ex-vice-président du Liberia durant quelques années, et Prince Yormie Johnson, témoignent longuement de leur participation à l’assassinat de Thomas Sankara. Thomas Sankara aurait refusé de les aider[9]. Ils convinrent de l’éliminer contre l’assurance d’être aidés.

Momo Jiba et Cyril Allen affirment même que c’est Blaise Compaoré qui aurait lui-même tiré sur Sankara à la tombée de la nuit ! Un témoignage précise que ce serait vers 18 heures que Blaise Compaoré se serait rendu sur les lieux[10], ce qui nous rapproche de l’heure de la tombée de la nuit.

Comme on le voit tout ceci reste à éclaircir.

Implication des Etats-unis

Les témoignages du documentaire de Silvestro Montanaro évoquent aussi, et de façon concordante, la participation américaine à ce complot. Pour quelle raison ? « Sankara ne plaisait pas aux Américains, il parlait de nationaliser les ressources de son pays pour les utiliser en faveur de son peuple ; en fait, c’était un socialiste. Et ils décidèrent de l’éliminer », déclare l’un d’eux.

Ces Libériens n’acceptent de se livrer un peu plus en caméra cachée que lorsqu’ils pensent qu’ils ne sont pas filmés. Tous vont dans le même sens. Ils font deux révélations importantes qui seront confirmées peu après. D’une part, ils affirment que la CIA a aidé Charles Taylor à s’évader d’une prison américaine où il était détenu, d’autre part que Charles Taylor était chargé d’infiltrer les mouvements révolutionnaires africains.

Coïncidence ? Charles Taylor a raconté durant son procès son évasion rocambolesque. Selon une dépêche de l’AFP du 15 juillet 2009 : « J’appelle cela une libération parce que je ne me suis pas évadé », va-t-il déclaré devant le TSSL. Il était détenu en 1985 à la prison du comté de Plymouth dans l’attente d’une extradition vers le Liberia, qu’il avait fui après avoir été accusé, en 1983, d’avoir détourné 900 000 dollars. L’accusé a expliqué qu’un gardien avait fait irruption, le 15 septembre 1985, dans sa cellule dans un quartier de haute sécurité puis l’avait conduit dans une aile moins surveillée. « Deux autres détenus se trouvaient là », a poursuivi Charles Taylor. « On s’est approché de la fenêtre. Ils ont pris un drap et l’ont attaché aux barreaux. Nous sommes sortis à l’extérieur. Une voiture nous attendait… Je n’ai rien payé. Je ne connaissais pas ces personnes qui m’ont récupéré », a assuré l’accusé.

Dans une dépêche de l’AFP datée du 22 décembre 2008, on peut lire :

« Un parlementaire américain en visite à Monrovia a admis lundi devant la presse libérienne que les États-Unis avaient pris part à la « déstabilisation » du Liberia, avant et pendant la série de guerres civiles, et avaient eu « tort » de le faire. »

« Les Américains ont aidé à renverser William Tolbert [assassiné en 1980 durant le coup d’État sanglant de Samuel Doe] parce qu’il ne faisait pas ce qu’ils [les Américains] voulaient », avait déclaré M. Simpson, comparaissant devant la Commission vérité et réconciliation du Liberia. « Samuel Doe et Charles Taylor ont connu le même sort parce qu’ils ont refusé de prendre leurs ordres auprès de Washington. »

Et plus récemment, le Boston Globe, dans son numéro daté du 12 janvier 2012, révèle que Charles Taylor a bien travaillé pour la CIA et le Pentagone à partir du début des années 1980 ! Le journal a obtenu ces révélations auprès de la US Defense Intelligence Agency.

Et la France ?

En France, les autorités tardent souvent longtemps à reconnaître leurs agissements passés. Après une campagne de près de quatre ans menée par le réseau international « Justice pour Sankara, justice pour l’Afrique », soutenue par quelques députés, le président de l’Assemblée nationale a enfin répondu à une demande de mise en place d’une commission d’enquête sur l’assassinat de Thomas Sankara, déposée par des députés Verts et du Front de gauche. Dans un courrier daté du 7 juillet 2015, tout en affirmant « souhaiter que la lumière soit faite sur cette affaire », Claude Bartolone a répondu par la négative : « Une telle commission d’enquête n’aurait aucun pouvoir pour conduire des investigations dans un autre État » et déclaré que « la procédure judiciaire désormais ouverte au Burkina » lui semble « l’instrument juridique le plus approprié pour rechercher les responsables de cette affaire ». Claude Bartolone feint d’ignorer que son objet serait justement d’enquêter en France et non au Burkina. Pourtant, les questions des députés qui ont rédigé la demande sont précises :

« Nous devons répondre aux questions suivantes : pourquoi Thomas Sankara a-t-il été assassiné ? Comment cet assassinat a-t-il été rendu possible ? Quel rôle ont joué les services français et les dirigeants français de l’époque ? La DGSE savait-elle ce qui se tramait et ­a-t-elle laissé faire ? »

Or, en octobre 2016, lors d’une conférence de presse à Ouagadougou, les avocats des familles des victimes du 15 octobre 1987, dévoilent que le juge burkinabè, François Yaméogo a lancé une commission rogatoire pour demander à la France la levée du secret défense. Les arguments de Clause Bartolone sont caducs. « L’instrument juridique le plus approprié », selon lui, interpelle donc la France, à la suite de près de deux années d’enquête. Jusqu’à quand les autorités françaises comptent-elles se réfugier dans le déni pour refuser toute collaboration dans cette enquête ?

Cyril Allen, un des témoins du documentaire cité plus haut affirme :

« Le piano fut accordé par les Américains et les Français. Il y avait un homme de la CIA à l’ambassade des États-Unis au Burkina qui travaillait en étroit contact avec le chef des services secrets de l’ambassade française, eux ont pris les décisions les plus importantes. »

Relancé par le documentariste par la phrase « Ensuite la CIA et les services secrets français… », il le coupe et ajoute : « Et les services secrets français décidèrent de mettre hors-jeu Sankara. Ainsi sont les faits. »

Le 23 février 2012, une émission de la France-Inter, intitulée Rendez-vous avec M. X, a été consacrée à la mort de Thomas Sankara. M. X, présenté comme un ancien membre des services secrets français, explique que, lors du retour au pouvoir de la droite en 1986, ouvrant une nouvelle période de cohabitation, des présidents africains ont appelé Jacques Foccart – l’homme de l’ombre à la tête des réseaux africains chargé de défendre les intérêts français en Afrique – pour lui demander de les débarrasser de Thomas Sankara. À leur tête, Houphouët-Boigny, le président de la Côte d’Ivoire, voisine du Burkina, l’allié privilégié de la France dans la région. Répondant à la question : « Les services français ont-ils joué un rôle ? », M. X. répond :

« Comment pourrait-il en être autrement ? L’Afrique est truffée d’agents, des anciens qui travaillent directement pour des dirigeants africains ou des compagnies. Il y a ceux qui sont en activité et qui veillent à préserver nos intérêts là-bas. »

Le journaliste français, François Hauter, grand reporter au Figaro, se livre à un témoignage pour le moins troublant, lors d’une conférence-débat organisée à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar dans le cadre des activités du prix Albert Londres. Il est contacté en 1987 par Guy Penne, le conseiller Afrique de François Mitterrand qui lui demande d’écrire un article hostile à Thomas Sankara. Mais ce n’est pas tout. Il va le mettre en contact avec l’amiral Lacoste qui appelle la direction des renseignements généraux et lui propose de rencontrer le chef des opérations africaines. Le journaliste conclut ainsi son témoignage : « C’est la plus importante manipulation à laquelle je n’ai jamais assisté dans toute ma carrière de journaliste. »

L’historien Stephen Ellis m’a personnellement déclaré en 2001 :

« Charles Taylor était aussi en contact avec Michel Dupuch, ancien conseiller de Chirac à l’Élysée, à l’époque ambassadeur en Côte d’Ivoire. Un homme d’affaire français, Robert de Saint-Pai, servait d’intermédiaire. Saint-Pai est maintenant décédé. »

Le soutien de la France à Charles Taylor est encore souligné dans Le syndrome Foccart de Jean-Pierre Bat publié en 2012.

Les réseaux ne se contentent pas d’intervenir pour déstabiliser le régime. Il faut aussi montrer à Blaise Compaoré qu’il bénéficiera du soutien du nouveau gouvernement français. Aussi cette information dévoilée par Jeune Afrique en 1998, vient confirmer les approches entreprises auprès de Blaise Compaoré avant octobre 1987 :

« À cette époque, numéro deux d’une révolution à laquelle il ne croit plus, de plus en plus proche d’Houphouët, grâce auquel il fit la connaissance de sa future femme, le beau Blaise rencontra son homologue français, alors Premier ministre, via le président ivoirien et Jacques Foccart qui lui présenta l’état-major de la droite française, en particulier Charles Pasqua. »

Quelques années plus tard, en 1992, Blaise Compaoré remet l’Étoile d’or du Nahouri, la plus haute distinction du Burkina Faso, à Jacques Foccart ! Ne faut-il pas voir là un signe de reconnaissance pour services rendus !

Le complot

L’hypothèse d’un faisceau d’intérêts convergents – des États-Unis, de la France, de la Côte d’Ivoire, de la Libye et des compagnons de Charles Taylor – ne résulte donc pas d’un « fantasme », comme l’a déclaré en 2015 l’ambassadeur français au Burkina, mais s’appuie bien sur de nombreux éléments. On cite aussi, çà et là, le Togo qui aurait envoyé à Ouagadougou, à l’époque, un général de gendarmerie avec quelques hommes.

Restait à déterminer sur qui s’appuyer à l’intérieur du Burkina. Un voyage de Blaise Compaoré en Côte d’Ivoire va constituer une excellente opportunité. Au cours d’une réception, il fait la rencontre de Chantale Terrasson de Fougères. Elle fait partie d’un groupe de jeunes filles du lycée de Yamoussoukro, chargées de rendre leurs séjours agréables aux présidents ou aux autres personnalités importantes. Elle est la fille du docteur Jean Kourouma Terrasson, une figure de la Côte d’Ivoire, proche d’Houphouët-Boigny. Tout va aller très vite puisque le mariage est célébré le 29 juin 1985, à peine six mois après leur rencontre. Entre-temps, Blaise Compaoré, très amoureux, se rend régulièrement en Côte d’Ivoire pour la rejoindre. Houphouët-Boigny s’implique personnellement dans la réussite de la noce. Il affrète son avion personnel pour transporter le couple sur les lieux du mariage. Il leur offre de nombreux cadeaux, dont une importante somme d’argent, on parle de 500 millions de francs CFA, pour que sa jeune protégée franco-ivoirienne puisse continuer à mener le train de vie auquel elle aspire. Dans un pays en pleine révolution, où la population est appelée à vivre selon ses moyens et à compter sur ses propres forces !

Désormais, les conditions sont réunies pour préparer le complot. Bernard Doza[11], qui a recueilli ce témoignage, écrit :

« Houphouët débloque alors des fonds énormes – le secrétaire général de la présidence, Coffie Gervais, parle de 5 milliards de francs CFA – pour développer une guerre de tracts tous azimuts qui déchirera le Burkina au cours du mois de juin 1987. »

Les leaders de la révolution se déchirent, les Libériens entrent en action. La Libye aurait fourni du matériel de renseignement. Blaise Compaoré sait pouvoir compter sur Gilbert Diendéré pour exécuter le coup.

Comme nous l’avons vu, il reste bien des zones d’ombre à éclaircir. Les témoignages des Libériens doivent être confirmés par de nouvelles enquêtes. En avril 2017, la France se refuse à toute investigation se retranchant derrière le déni[12]. Une attitude qui ne fait que confirmer l’hypothèse de la complicité, voire de la participation de la France à un complot.

Mais l’affaire Sankara est revenue à la une de l’actualité durant la transition. La presse française, jusqu’ici très discrète sur la question, s’en est saisie depuis l’exhumation des corps de Thomas Sankara et des personnes assassinées avec lui, en mai 2015. Elle ne rejette plus l’hypothèse d’un complot.

Les premières archives consultées, dont l’accès est qualifié par le chercheur Vincent Hiribarren de « compliqué, long et restreint [13] » ne laissent rien transparaître. Mais le temps nous éloigne de la date de l’assassinat. Les résistances pour empêcher de connaître la vérité vont peu à peu s’estomper. On peut s’attendre à de nouvelles révélations, et nous l’espérons à l’exhumation de documents probants, et à ce que des journalistes d’investigation ou des chercheurs se lancent sur les nombreuses pistes ouvertes qui n’ont pour l’instant pas été explorées.

Des révélations pourraient aussi venir du Burkina où l’enquête est en cours. Le juge François Yaméogo semble ne pas ménager sa peine pour connaître la vérité. En lançant, en octobre 2016, une commission rogatoire et en interpellant la France par une demande de levée de secret défense, il démontre sa volonté de rechercher toute la vérité, et confirme que l’hypothèse d’une participation française au complot ne peut pas être écartée. Aucune réponse officielle n’est venue du gouvernement mais M. Bartolone, alors président de l’Assemblée nationale, de passage au Burkina Faso, en mars 2017, a déclaré, en réponse à une question d’un journaliste : « Nous sommes favorables à ce que la justice française puisse répondre à toutes les demandes qui émaneront de la justice du Burkina Faso pour qu’il n’y ait le moindre doute sur les relations qui doivent exister, y compris sur ce dossier, entre la France et le Burkina [14]. » La commission rogatoire, si elle était acceptée, un juge français devrait être nommé pour poursuivre l’enquête en France. Quant à la levée du secret défense, s’il constituerait une avancée importante, il ne serait pas suffisant. En effet, de nombreuses affaires montrent que, même le secret défense levé, de nombreux obstacles se dressent encore sur le chemin de la vérité, y compris pour obtenir les documents permettant de connaître la vérité.

De leurs côtés, les militants du réseau international Justice pour Sankara, justice pour l’Afrique, poursuivent leurs mobilisations. Ils ont pris la suite de la campagne internationale « Justice pour Thomas Sankara » qui avait porté l’affaire au comité des droits de l’homme de l’ONU en 2003. Depuis plusieurs années, ils font signer des pétitions, organisent des conférences de presse en France et au Burkina, interpellent les parlementaires français relayant des courriers de députés du Burkina Faso, participent à de nombreux débats, collaborent avec des chercheurs, et diffusent des informations sur l’évolution du dossier[15]. Toutes les possibilités doivent être explorées pour obtenir la vérité. Elle finira par émerger, pour que la justice puisse intervenir, pour soulager la famille, mais aussi pour que la vérité historique prenne le pas sur les hypothèses, pour dénoncer les responsables, pour qu’il soit de plus en plus difficile, voir impossible d’assassiner des dirigeants qui œuvrent sincèrement pour le bien-être de leur peuple, même s’ils doivent porter atteinte aux intérêts des plus puissants.

Texte initialement paru dans l’ouvrage Thomas Sankara. La liberté contre le destin, paru en juin 2017 aux Editions Syllepse.

Republié sur Critique Panafricaine avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse.


[1]              . Sennen Andriamirado, Il s’appelait Sankara. Chronique d’une mort violente, Paris, Jeune Afrique, 1989.

[2]              . Valère Somé, Thomas Sankara. L’espoir assassiné, Paris, L’Harmattan, 1990.

[3]              . Dieudonné Nkounkou, L’affaire Thomas Sankara, le juge et le politique, Paris, NK, 2002.

[4]              . Stephen Ellis, The Mask of Anarchy. The Destruction of Liberia and the Religious Dimension of an African Civil War, Londres, Hurst & Co, 1999.

[5]              . Voir http://www.pambazuka.org/en/category/features/45420.

[6]              . NdE : Charles Taylor est le chef du National Patriotic Front of Liberia (NPFL) qui lance une attaque au Liberia en 1989. C’est le début d’une guerre civile particulièrement meurtrière (plusieurs centaines de milliers de morts) qui va durer jusqu’en 1997 et se prolonger en Sierra Leone jusqu’en 2002. Président du Liberia de 1997 jusqu’en 2003, désavoué et poursuivi par la communauté internationale, il a été jugé par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité et condamné en 2012 à cinquante ans de prison.

[7]              . Voir http://www.sc-sl.org/page 27602.

[8]              . Silvestro Montanaro, « E quel giorno uccisero la felicità » (« Ce jour-là, ils ont tué la Félicité »), RAI 3, 2009.

[9]              . Voir les retranscriptions des interviews, extraites du films.

[10]            . Ludo Martens, Sankara, Compaoré et la révolution burkinabè, Bruxelles, EPO, 1989, p. 62-65

[11]            . Bernard Doza, Liberté confisquée. Le complot franco-africain, Paris, BibliEurope, 1991.

[12]            . Pouria Amirshai, député des Français de l’étranger et ancien membre du Parti socialiste, a demandé en mars 2017 à François Hollande d’ouvrier les archives françaises concernant la mort de Thomas Sankara.

[13]            . Le Monde, 13 mars 2017, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/03/13/ouvrons-les-archives-sur-le-meurtre-de-thomas-sankara_5093727_3212.html#p2QzFhj6tyWAl5I0.99.

[14]            . Burkina 24, 22 mars 2017, https://burkina24.com/2017/03/22/dossier-thomas-sankara-la -verite-doit-triompher-claude-bartolone/.

[15]            . Pour plus d’information voir http://thomassankara.net/category/francais/actualites/justice -pour-sankara/.